‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 21 sur 118 · IV. — Résultats · texte numérisé non relu

IV. — Résultats

Quel fut le dénouement d'une action si pathétique?

Le secret était nécessaire pour mener à bonne fin

les négociations des cardinaux Guibert et de Bonnechose. Mais le silence demandé aux Evêques et aux religieux ne fut pas long-temps gardé. Dès le 3 1 août, le journal la Guyenne, par le fait, dit-on, du coadjuteur de Bordeaux, Mgr de La Bouillerie, devança le jour où M. de Freycinet s'autoriserait de la Déclaration, et en publia le texte.

Cette publication déchaîna toutes les passions et souleva la presse entière. Catholiques et radicaux l'attaquèrent à la fois. Les catholiques, en masse, s'élevèrent avec indignation contre le document ainsi tenu dans l'ombre, et considérèrent toute cette affaire comme une défection. Les défenseurs des congrégations, qui étaient pris presque tous des rangs du parti monarchiste, se regardèrent comme abandonnés ou perdant le prix de tous les sacrifices. L'imprévu d'une telle solution, joint à la surprise qu'elle devait causer par elle-même, achevait de porter au comble l'émotion de ceux qui avaient lutté depuis de longs mois au prix de tant d'efforts. Parmi les radicaux la clameur ne fut pas moins forte. M. de Freycinet était en villégiature àLuchon. Tout à coup, le i6 septembre, on annonce qu'il vient de rentrer à Paris, et, ce jour même, le Conseil se réunissait sous la présidence de M. Grévy, président de la République . Que se passa-t-il dans ce Conseil? Un fait certain, c'est que la réunion fut orageuse. On reprocha à M. de Freycinet d'avoir négocié et conclu un accord privé contre la volonté de la Chambre et l'opinion de ses collègues . Le ministre de l'Intérieur, M. Constans, parla dans ce sens avec une vivacité qui marquait le but où il voulait aboutir : contraindre M. de Freycinet à quitter le pouvoir.

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Celui-ci le sentit, et, le cœur plus ou moins léger à l'ég-ard du Pape et des religieux, se retira.

Jules Ferry prit la présidence d'un ministère de combat et de persécution. Gambetta en était l'âme et le président occulte. Le plus remuant et le plus décidé pour l'exécution à brève échéance du second décret était le ministre de l'Intérieur, M. Constans.

Par une formule uniforme, il répondit aux communications reçues des Supérieurs d'ordres, en prenant cyniquement acte au nom du Gouvernement de leur humiliante déclaration, et les avertissant qu'elle ne changerait rien au sort qui leur était réservé. Voici cette pièce. Elle contient toute la moralité de l'affaire:

Paris, le 18 septembre 1880.

Monsieur le Supérieur,

J'ai reçu la déclaration que vous m'avez adressée le 3i août, relativement à l'application imminente du second décret du 29 mars.

Pour faire cesser, dites-vous, tout malentendu et pour répondre aux accusations de la presse, qui représente les congrégations non autorisées des deux sexes comme des foyers d'opposition au Gouvernement de la République, vous me déclarez, tant en votre nom qu'au nom du Conseil et dés membres de votre société, que « votre abstention n'a eu nullement le motif qu'on lui prête et que les répugnances politiques n'y entrent point ».

Vous protestez de votre respect et de votre soumission à l'égard des institutions actuelles du pays. Vous répudiez la prétention de vous constituer à l'état d'indépendance vis-àvis de la puissance séculière.

Vous terminez en affirmant que vous êtes résolu à ne jamais vous départir de cette ligne de conduite et en exprimant l'espoir que le Gouvernement accueillera avec bienveillance la déclaration sincère et loyale dont vous

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prenez l'initiative et qu'il vous laissera continuer librement les œuvres de prières, d'instruction et de charité auxquelles vous avez dévoué votre vie.

Le Gouvernement ne peut, monsieur le Supérieur, voir qu'avec satisfaction tous les citoyens, à quelque classe qu'ils appartiennent, témoig-ner publiquement de leur respect et de leur obéissance aux institutions du pays. Il prend volontiers acte de la résolution que les Congrégations manifestent de rejeter toute solidarité avec les passions et avec les partis politiques.

Quant à l'espoir qu'elles expriment de voir le Gouvernement user de son pouvoir en leur laissant continuer leui"s œuvres je ne puis que vous faire observer que le second des décrets du 29 mars a eu précisément pour but de mettre un terme à l'état de tolérance dont vous demandez le maintien et de lui substituer le retour à la légalité.

Recevez, monsieur le Supérieur, l'assurance de ma parfaite considération .

Le Ministre de l'Intérieur et des Cultes

GONSTANS.

Chaque matin, en ouvrant le journal, on lisait : L'exécution sera pour demain, pour après-demain, pourla semaineprochaine. Toujours l'arc se tendait et la flèche ne partait pas ; toujours des coups de tonnerre, dont la foudre ne sortait jamais.

Les faux départs du ministère durèrent près d'un mois. Pendant ce temps, les congrég-ations continuaient impassibles leurs œuvres de charité; pas une ne bougea ; pas un moine ne se troubla. Religieux et religieuses continuèrent à prier, à travailler, à parcourir les rues ; leur tranquillité égalait l'indignation des honnêtes gens. Malheureusement ils étaient trop confiants, ils ne se tenaient pas assez sur leurs gardes. Les ennemis profitèrent dé cette

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insouciance en face du dang-er, pour démasquer leurs batteries.

Sans avertissement préalable, subrepticement, des agents de police se présentent à Fimproviste, le i6 octobre, chez les Carmes de la rue de la Pompe, à Passy, et chez les Barnabites de la rue de Monceaux. La chapelle était ouverte ; ils s'y introduisent furtivement; de là, ils pénètrent dans les maisons, et chassent de leurs cellules et du couvent les relig-ieux qui ne cèdent qu^à la force.

Après cet exploit, — sans parler de ceux de la province, — le g-ouvernement sent probablement le besoin de se reposer. Peut-être aussi orgariise-t-il quelque nouvel expédient pour pénétrer par surprise chez les religieux menacés.

Le 25 octobre, le Journoùl officiel publiait un décret convoquant les Chambres en session extraordinaire pour le 9 novembre. La Chambre des députés avait sommé le ministère d'appliquer les lois existantes. Le ministère tenait donc à se présenter devant elle avec les glorieux trophées de sa victoire sur des religieux désarmés.

La journée du 5 novembre est consacrée spécialement à Texécution des religieux de Paris. Les policiers de haut et de bas étage sont commandés ce jour-là pour opérer chez toutes les communautés qui n'ont pas encore été touchées. Capucins, Franciscains, Mineurs conventuels, Assomptionnistes,. RédemptoristeSj Dominicains, Oblats de Marie, Picpuciens, Prêtres de Sion, tous sont assiégés à la: même heure, à l'aube du jour, d'un bout à l'autre de la grande ville, sous le regard indigné des foules frémissantes, saisies de dégoût. Sept congréga-

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tions seulement sont éparg-nées pour des motifs divers, quelques-uns politiques.

Cette exception, dit la Semaine religieuse de Paris, s'explique diversement : Parmi les prêtres du Très-Saint-Sacrement , on compte beaucoup d'Espag-nols ; les Passionistes sont Anglais. Les prêtres de la Miséricorde, les Oratoriens et les Eudistes ne font pas de vœux, ont leur supérieur en France et sont soumis à la juridiction de l'ordinaire. Enfin, les Frères de Saint-Jean-de-Dieu n'ont d'autres maisons que des hôpitaux, et le g-ouvernement n'a pas voulu fermer des établissements d'une aussi incontestable utilité.

La conduite de toutes les congrégations, leur ferme courage dans la résistance légale aux décrets du 29 mars, leur union persévérante dans un esprit de paix, de charité et de modération, leur attitude pleine de dignité et de force resteront, dans l'histoire des ordres religieux, comme une de leurs plus belles pages, page glorieuse.

Leur sacrifice, aussi, fut glorieux. Assurément, devant Dieu, rien n'en a été perdu. Mais la politique libérale qui l'exigea ne trouva pas même une leçon dans son inutilité et dans la déception amère qu'elle eut pour unique récompense.

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