I. — L'incident du pèlerinage ouvrier
La Déclaration des Congrégations en 1880 fut le premier acte extérieur de la politique de ralliement. On peut dire sans ironie que ce fut aussi son premier triomphe, car l'intervention du Souverain Pontife donna une force singulière à ce mouvement de libéralisme inclinant une fraction du clergé français à se séparer des monarchistes qui soutenaient la résistance catholique, et à chercher le salut dans la conciliation avec le parti au pouvoir. On vit dès lors s'accentuer et se manifester en public ces adhésions sereines, ces sonores protestations de soumissionet de respect envers legouvernement, jointes au silence sur les mesures de persécution dont il était l'auteur, qui ont été la faiblesse inexcusable de cette politique et feront l'étonnement de l'histoire.
Dans cette période où la République se sentait encore mal assise, elle avait le plus grand intérêt à endormir les catholiques. Le Gouvernement ne triomphait qu'à grand'péine dans les élections. Si tous les électeurs sincèr^ement attachés à la religion
s'étaient portés vers les monarchistes, il y aurait eu péril extrême. Mais comment parvenir à nous convaincre d'intentions conciliantes que les actes démentaient si effrontément? Ce fut la connivence inconsciente du libéralisme catholique qui lui permit d'atteindre ce résultat invraisemblable.
Les mesures de persécution énumérées dans le réquisitoire accablant qu'est la fameuse Déclaration des cinq cardinaux français en 1892, datent pour la plupart de cette période. La loi scélérate par excellence, celle sur la laïcisation des écoles, exerçait ses ravages. La religion était évincée des prétoires et des hôpitaux. La loi exigeant le service militaire des ecclésiastiques vint s'ajouter,en 1889, à toutes ces impiétés. Et pendant ce temps, le Président de la République, les ministres dans leurs voyages parlaient partout d'apaisement. M . Carnot était salué par un évêque en ces termes : « Votre grand-père a été l'organisateur de la victoire. Vous^ vous serez l'organisateur de la paix des consciences. » ,
Un grave incident vint compromettre un si doux accord, et révéler le fond des cœurs. A ce point de vue, le procès de Mgr Gouthe-Soulard offre un intérêt spécial.
Tout d'un coup, le clergé de France allait se redresser, mais l'issue devait être une nouvelle défaillance de la politique pontificale.
Les protagonistes de cette politique vont nous montrer tout d'abord, comme ils l'ont fait voir trop souvent depuis lors, que tout intérêt devait s'effacer plutôt que de nuire à l'intronisation de la forme républicaine. Ici, c'est la nécessaire fierté du
PROCES DE MONSEIGNEUR GOUTHE-SOULARD aig
patriotisme dont ils font aussi bon marché que de la dignité des évêques.
Voici l'exposé de cet incident tiré d'un ouvrag-& que les revues les plus catholiques ont signalé pour la justesse de ses jugements :
Au mois d'octobre 1891, le dernier jour du double Pèlerinage Ouvrier et de la Jeunesse catholique à Rome le cri de : Vive le pape! se trouva marquésur le registre du tombeau de Victor-Emmanuel au Panthéon. Cette protestation à l'adresse de l'unité italienne, regardée comme un outrage, fut attribuée à trois visiteurs français et immédiatement exploitée dans les feuilles publiques et des placards spéciaux comme un scandale. De là^ surexcitation extraordinaire de la population contre les ^. Français, violences, incidents de toutes sortes, puis finalement intervention des deux gouvernements, en Italie, pour réprimer les trop fortes turbulences, en France pour prévenir les occasions de récidive, c'est-à-dire interdire provisoirement les pèlerinages .
Ce fut l'objet de la circulaire Fallières aux Evêques. Circulaire superflue évidemment, mais enfin rédigée en termes polis ei mesurés, auxquels la grande majorité des Evêques répondit en termes semblables.
Ce ne fut pas le cas de Mgr Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix,qui écrivit équivalem ment au ministre: «Je ferai ce qui me plaît ! » Sans doute la forme n'y était pas, et peut-être le droit était-il aussi un peu dépassé. Mais il n'y avait pas de quoi fouetter un chat, et les choses en seraient certainement restées là sans la vigilance des pêcheurs en eau trouble, des fortes têtes, des brouillons et des sectaires de droite et de gauche, qui grossirent et envenimèrent les choses pour rendre inévitable un conflit.
On sait quel rôle fit jouer à Mgr Gouthe-Soulard Paul de Cassagnac, le meneur de toute cette affaire. Il s'empara de l'excellent ^archevêque pour en faire
comme la personnification de Vépiscopat français ouf ragé dans sa dignité et dans ses droits par le pouvoir civil. Il fit un tel vacarme que l'épiscopat luimême se laissa ébranler et prêta les mains à cette misérable campagne dont le butvisible était de retarder sinon de compromettre irrémissiblement la réconciliation qui était en train de se faire {ï).
MM. Georges Goyau et Jean Brunhes, auteurs de Fouvragë anonyme « Du Toast à l'Encyclique Wj n'expriment pas un autre jug-ement :
Le calme durait trop au gré de quelques-uns (!), et la conciliation risquait de s'imposer. Un incident sans grand fondement permit aux perturbateurs de lancer l'Église et l'État dans une dernière crise.
Les perturbateurs n'ont pas eu le dernier mot, mais ils peuvent se rendre cette justice qu'ils n'ont pas épargné leur peine.
Les adhésions épiscopales à la politique constitutionnelle étaient devenues chaque jour plus nombreuses et plus nettes: la solidité des adhésions fut mise à une rude épreuve par V affaire des pèlerinages de Rome.
Avec une hâte mal justifiée, sans attendre les rapports de notre ambassadeur, le ministère français défendit aux évêques de s'associer à ces pèlerinages ouvriers. Mgr Gouthe-Soulard, archevêque d'Aix, protesta contre cette défense dans une lettre à M. Fallières.
La protestation était légitime, en principe : M. Fallières en goûta peu les termes. Peut-être l'incident fût-il tombé dans un z^apide oubli, si les journaux monarchistes n'en avaient à dessein exagéré l'importance. M. Paul de Gassagnac souhaitait une querelle éclatante entre l'Eglise et la République; le parti radical avait lemême désir.
(i) M. l'abbé Dabry, les Catholiques républicains, chap. IV. — "Voir Cas de Conscience, chap. VII et son appendice. (2) Deuxième partie, chap. I.
M. Fallières en engag-eant contre Mgr Gouthe-Soulard une étrange poursuite judiciaire, réconcilia dans une commune allégresse M. Paul de Gassagnac et M. Georges Clemenceau. Tous deux pensaient en euxmêmes et se disaient peut-être entre eux que c'en était bien fini, de cette réconciliati^an entre l'Eglise et la forme républicaine. Déjà M. de Gassagnac se flattait de ramener à ses idées monarchistes les évêques égarés ou transfuges, et d'embrigader le clergé tout entier sous la bannière orléaniste. Et déjà M. Glémenceau, prévoyant la prochaine réalisation des espérances cassagnaciennes, se préparait à réclamer de nouveaux sévices contre le clergé français, ennemi systématique de la constitution et de la légalité.
Le rêve de ces deux personnages fut complètement déçu.