II. — Les protestations
Voyons les faits et les documents. Ils sont accablants pour ces historiens fantaisistes, apologistes imprudents d'une lamentable politique; ils les condamnent d'autant plus hautement que ces écrivains ont vécu ces faits et lu, comme tout le monde, ces documents dans la presse.
Dans la séance de la Chambre, le 22 octobre, Albert de Mun qui, vraisemblablement, n'était pas de connivence avec Paul de Gassagnac pour soulever les catholiques et les évêques, portait à la tribune la noble expression de leurs plaintes.
M. le comte Albert de Mun. — Je désire adresser quelques mots à M. le ministre des Affaires étrangères au sujet de la preniière partie de son discours et de la
réponse qu'il a faite à M. Delafosse. J'attendais une autre réponse.
J'espérais qu'une parole plus précise viendrait dissiper ou du moins amoindrir l'impression profondément pénible que beaucoup ont g-ardée de son attitude lors des ■événements de Rome. Cette parole il ne l'a pas prononcée. Il a bien dit qu'il avait regretté les violences exercées contre nos nationaux, mais il n'a pas dit à cette tribune ce qu'il avait fait pour protester contre les outrag-es faits à nos nationaux et pour obtenir la protection -qui leur était due. (Très bien! très bien! à droite). C'est de cette absence de protestations publiques que nous nous plaig-nons.
Je ne reviens pas sur les faits : un seul est à retenir : c'est que pendant plus de trois jours les pèlerins français -ont été en butte aux outrag-es et aux violences de toutes sortes.
Ces outrag-es et ces violences se sont produits aux cris de : «A bas la France! Vive Sedan ! » (Mdtivement.) Le drapeau français a été insulté, la foule a porté ses •clameurs devant le palais Farnèse, résidence de notre ambassadeur.
Ces violences sont le résultat d'un plan préconçu^ mille témoignages l'établissent. Vous savez qu'une heure après les arrestations du Panthéon, des placards imprimés à l'avance étaient colportés, relatant la prétendue injure faite au peuple italien et à son souverain.
On a dit et imprimé que vous aviez charg-é notre ambassadeur de remercier le g-ouvernement italien de la protection qu'il avait accordée, dans la circonstance, à nos nationaux. [Interruptions.)
Vous me faites un signe de dénégation, monsieur le Ministre, vous auriez dû venir apporter cette dénégation à la tribune.
Car vous ne vous rendez certainement pas compte de l'émotion que ces faits ont soulevée dans beaucoup d'âmes françaises ; vous ne vous rendez pas compte du senti-
ment de profonde indignation qui s'est emparé de ceux qui ont été victimes de violences à Rome, et qui n'ont trouvé protection, ni auprès du gouvernement italien, ni auprès de nos agents.
Ce qui est vrai, c'est que, saisi des plaintes signées de nationaux, notre ambassadeur les a communiquées au gouvernement italien, qui a promis de faire une enquête.
Il reste donc établi que ces pèlerins, laïques ou prêtres, jeunes gens ou vieillards, ont été l'objetd'outrages, de violences, sans obtenir protection. Voilà les faits qui ont causé, à beaucoup d'entre nous, une émotion que nous eussions voulu vous voir dissiper à la tribune.
Je sais bien que vous êtes venu dire — mais cela né suffit pas pour que je vous en témoigné de la reconnaissance — que les catholiques sont des citoyens . comme les autres. Je le crois bien ! J'ajoute que partout, à l'intérieur comme à l'extérieur, ils ont droit à votre protection, mais surtout au dehors, parce que, au delà de nos frontières, il n'y a plus des catholiques ou des athées, des monarchistes ou des républicains, il ne doit y avoir pour vous, que des Français. {Très bien ! très bier& ! à droite.)
Or, pendant cinq ou six jours, ceux de nos compatriotes qui étaient de l'autre côté de la frontière ont pu croire qu'ils n'étaient plus des Français. [Interruptions.) Vous ignorez donc, en vérité, les cris qui les accueillaient à toutes les gares, les violences dont ils étaient l'objet partout.
Eh bien I je précise la question. Au moment où les événements se sont produits, où Ton assistait à un déchaînement de violences contre les pèlerins et contre la France, votre voix, monsieur le Ministre, ne s'est pas élevée pour nous protéger contre les violences qui ont été commises.
Bien mieux, la voix du gouvernement ne s'est élevée que pour publier la circulaire aux évêques. Je ne veux
pas la discuter en ce moment. Ce que je reproche au g-ouvernement, c'est, alors qu'il se taisait sur les autres points, d'avoir publié cette circulaire, paraissant ainsi blâmer ces prélats et amnistier les auteurs des violences. {Très bien! très bien! à droite.)
Voilà la situation que j'aurais voulu vous voir dég-ag-er d'une façon plus nette. Vous avez commis une faute, une très g-rosse faute. Dans un moment bù'tous les cœurs français étaient ouverts par le grand acte auquel vous avez fait allusion (i), vous avez commis une faute...
La circulaire adressée aux évêques par le ministre Fallières était rédigée en ces termes :
Paris, 4 octobre 1891.
Monsieur l'Evêque,
Vous connaissez les regrettables incidents qui viennent de se produire à Rome au cours des pèlerinages dits : «des ouvriers français ». Vous avez trop le sentiment des intérêts de la nation, pour ne pas penser, comme moi, que toutes les autorités du pays doivent éviter d'être compromises dans des manifestations qui peuventperdre facilement leur caractère relig-ieux.
J'ai, en conséquence, l'honneur de vous inviter à vous abstenir, pour le moment, de toute participation à ces pèlerinages. "
Agréez, monsieur l'Evêque, l'assurance de ma haute considération.
Le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice et des Cultes.
Fallières .
Voici la réponse de Mgr Gouthe-Soulard à cette communication :
(i) Le toast du cardinal Lavigerie.
Aix, 8 octobre 1891.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 4 courant, par laquelle vous invitez les évêques à s'abstenir poar le moment des pèlerinages à Rome dits des ouvriers français.
Je me suis mis à la tête du pèlerinage provençal, et, à ce titre, je me crois directement désigné.
J'ai suivi mes 54i compagnons de route partout: on ne peut leur reprocher la moindre parole, le moindre acte repréhénsiblej Tattitude des Italiens, j'aime à le reconnaître, a toujours été correcte, respectueuse, empressée, mais nous sommes partis la veille de l'explosion du complot.
Des témoins autorisés pourront vous rendre le mêmfetémoignage pour tous les autres pèlerinages.
Dans ces conditions, monsieur le Ministre, je ne vois pas pourquoi vous nous invitez à ne pas nous compromettre dans des manifestations qui peuvent, ditesvous, facilement perdre leur caractère religieux. Ces manifestations ont toujours gardé leur caractère religieux, et ne l'ont jamais perdu par la faute des pèlerins. Nous n'avions pas besoin de votre invitation ni pour le passé ni pour le présent, et rien ne vous autorise à nous la faire pour l'avenir ; du reste, nous savons nous conduire.
Le comité organisateur a suspendu les pèlerinages ; quand ils se rétabliront, je ferai ce que je voudrai dans l'intérêt de mon diocèse. Votre lettre était donc inutile.
L'incident du Panthéon est un coup monté contre la France, à l'occasion des pèlerins ; les scènes sauvages et les cris féroces contre les Français dans la plupart des villes italiennes, à la même heure, en sont une preuve incontestable. Vous aviez mieux à faire que de vous presser à nous écrire cette lettre qui devient un triste et odieux contre-sens. De plus, elle n'est appuyée sur rien