‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 25 sur 118 · III. — La Déclaration de Mgr Gouthe-Soulard · texte numérisé non relu

III. — La Déclaration de Mgr Gouthe-Soulard

Au moment où Mgr Gouthe-Soulard allait comparaître, soixante-dix évêques lui avaient adressé publiquement le témoignage de leur sympathie et de solidarité. Ce fut donc avec un splendide cortège qu'il se présenta devant ses juges. La déclaration dont il leur donna lecture d'une voix ferme est un magnifique monument de dignité et de liberté épiscopales :

Un ancien curé, devenu archevêque, qui, pendant vingtdeux ans, n'a parlé qu'à des ouvriers et à leurs enfants

pour leur apprendre à. aimer Dieu et la France, pourrait être intimidé devant les jug-es qu'il n'avait jamais vus sur leurs si èg-es, ni de près, ni de loin. Heureusement, il n'en est rien. Dieu m'a promis pour le moment actuel son assistance spéciale. J'ai, de plus, le témoig-nag-e de ma conscience, qui me dit que j'ai fait mon devoir et usé de mon droit.

Je professe un grand respect pour la justice, qui est, après la relig-ion, le fondement solide des Etats ; je ne doute pas que vous la rendiez avec lumière et indépendance.

Il m'en coûterait de me soumettre à l'humiliation imméritée de l'interrog-atoire du prévenu ; je suis tout prêt à vous fournir respectueusement les loyales et libres explications de l'évêque.

Dans '^l'ancien rég-ime, alors que le clerg-é était un ordre privilég-ié, qu'il existait une relig-ion d'Etat,et que le roi était l'évêque extérieur ; alors que, d'autre part, le Pape, souverain spirituel et temporel, en même temps, avait une armée, et faisait des alliances, il était interdit aux évêques français de se rendre à Rome sans autorisation.

Dès que l'Etat a été sécularisé^ et quele rapport intime' entre lui et l'Eg-lise a été rompu, les évêques ont refusé de subir une servitude qui n'avait plus ni prétexte, ni compensation. Ils l'ont considérée comme intolérable, le jour où le Pape, dépouillé d'un patrimoine protecteur, s'est vu constamment sous la menace d'un coup de force des émeutiers g-aribaldiens, mal comprimés ou secrètement encourag-és, et par là même a été réduit à l'état d'aug-uste captif, sans autre soutien humain que les empressements affectueux de ses enfants et de ses frères dans l'épiscopat.

Chaque fois qu'un ministre du* rég-ime nouveau a exhumé la prohibition de l'ancien rég-ime, l'Episcopat, sans se troubler,n'a tenu aucun compte de cette fantaisie archaïque et toujours éphémère.

pnnrîRfcs tift iireh — t ifi

242 hA. POUTIQUE RELIGIEUSE

Les circonstances exceptionnelles' dans lesquelles elle s'est produite cette fois ne nous permettaient pas de nous en tenir à l'indifférence habituelle.

Des ouvriers et des jeunes g^ens avaient org-anisé des pèlerinages pieux; tout s'y était passé à merveille. Les fêtes de la basilique de Saint-Pierre, remplie de 90.000 catholiques, le 29 septembre, avaient été d'une grandeur et d'une majesté inoubliables. Nos admirables pèlerins et nos nombreux et ardents jeunes gens, avec plusieurs de leurs bannières aux couleurs de France, s'étaient montrés partout d'une réserve et d'une tenue exempl.ai'res. Soudain, le bruit se répand qu'un jeune homme, resté introuvable, a écrit au Panthéon, sur un registre déposé près du tombeau de Victor-Emmanuel. Quoi donc ? Il a écrit : Vive le Pape! Et quand même il en serait ainsi en quoi ces mots : Vive le Pape ! sont-ils séditieux dans un pays dont la loi constitutionnelle déclare la religion catholique, religion de l'Etat, et qui semble ne rien tant désirer qu'une réconciliation avec la Papauté? En quoi le cri de : Vive le Pape ! est-il repréhensible dans la ville des Papes?

Sur cette rumeur, répandue partout en un clin d'œil, bon nombre de pèlerins sont frappés, insultés, quelquesuns sont traînés en prison. Tous sontmenacés, et le cri: A bas la France î Vive Sedan! A bas le Pape! Mort aux français ! court d'un bout de l'Italie à l'autre.

Mais ce qui se passe en ce même moment en France est plus surprenant encore. Au lieu de faire une enquête sur l'événement, au lieu d'interroger et de contrôler les assertions, le ministre des Cultes lance une circulaire blessante pour les évêques, qu'il rappelle au patriotisme et à la prudence, comme s'ils avaient oublié leur patriotisme et leur prudence habituelle, et il insinue que les pèlerinages ont perdu leur caractère religieux.

Ainsi il paraît prendre parti contre les victimes, et atténuer, sinon justifier, l'insulte italienne.

Il m'a semblé que cet acte exigeait de l'archevêque

d'Aix, un des g-uides et un des témoins du pèlerinage, une protestation publique, et comme je sais, selon la oarole de l'abbé de Rancé, que les manières languissantes ne persuadent pas, j'ai déployé dans cette protestation toute la vig-ueur permise.

Voilà toute l'explication de ma lettre. On a feint d'y trouver un délit méprisable, qui ne s'y trouve pas, au lieu du blâme sévère qui s'y trouve.

Me déféndrai-je contre le délit niéprisable? M'abaisserai-je à démontrer que je n'ai jamais song-é à outrager riionneur et la délicatesse de M. FalUères ? Non, je ne le ferai pas.

Il n'y a ici d'outrag-é que moi, à qui on prête une intention basse, contre laquelle protestent et mon caractère, et ma long-ue carrière, dans laquelle il n'y a jamais eu un mot d'outrag^e, contre qui que ce soit, g-rand ou petit.

Quant au blâme sévère, je le maintiens et je le renouvelle ; il était dans mon droit et dans mon devoir. Si cela vaut un châtiment, vous pouvez me l'inflig-er, je le mérite.

Après avoir posé en maxime que le cléricalisme, c'està-dire la relig-ion catholique, est l'ennemi ;

Après avoir, comme conséquence de ce point de départ, Adrtuellement brisé le Concordat, en rendant facultative, par la suppression des traitements ecclésiastiques, une indemnité stipulée comme absolument oblig'atoire, par la sig-nature du Pape et de la France ;

Après avoir dispersé les cong-rég-ations vouées à l'enseignement, à la prédication, au soulag-ement des pauvres, des malades, des vieillards, des orphelins, après les avoir écrasées d'un impôt inique, véritable confiscation légale ;

Après avoir tenté de compromettre le recrutement du clergé, par une loi militaire inutile à la défense du pays;

Après avoir chassé Dieu de l'école, de l'hôpital, et

même de l'âme de l'enfant à la salle d'asile, tout a coup l'on paraît se raviser et on prononce le beau mot d'apaisement !

L'apaisement, nous le désirons plus que personne, nous en fûmes toujours les apôtres et les messag-ers ; nous sommes disposés à lui faire tous les sacrifices comjDatibles avec notre honneur et notre conscience. Mais on n'en veut pas.

Pour avoir un prétexte de nous faire la g-uerre, et rester seuls à la tête des affaires de la France, les ennemis de l'Eg-lise nous représentent comme des irréconciliables systématiques ; ils savent qu'ils nous calomnient.

A a nom de renseignement catholique de tous les siècles, renouvelé vingt fois dans les immortelles Encycliques de Léon XIII, très grand théologien et très grand philosophe, Je leur répète que l'Eglise catholique, constituée en vue des destinées éternelles de rhomme, ne poursuit aucun gouvernement de son antipathie systématique, pas plus quelle ne s'inféode à aucun.

Elle nen condamne aucun à cause de sa Jbrme ; elle ne repousse que ceux-là, seulement, quel que soit leur nom, républicain ou monarchique, qui s'opposent, par des lois iniques, à l'accomplissement intégral de sa mission divine.

Est-ce que vous croyez que nous serions restés muets devant un roi ou un empereur qui nous aurait laïcisés, expulsés, casernes sans profit pour le pays^ écrasés par des impôts injustes, qui sont la ruine et la mort à brève échéance et sans bruit?

Nous aurions emprunté le langage de Bossuet au plus absolu des rois, et nous aurions dit avec lui à ces potentats : Plutôt que de déshonorer notre ministère, nous y mettrons notre tête!

Soumis en bons citoyens à la constitution de notre pays, nous souhaitons un apaisement légal, nous nous en montrerons reconnaissants, et nous y travaillerons de tout notre cœur.

PUOCÈS r>E MONSEIGNEUR GOUTHE-SOULARD 2^5

Mais l'apaisement dont on nous entretient est d'une nature toute particulière ; il consiste à ce que nous acceptions, souriants et satisfaits, les coups que depuis longtemps on nous prodigue, et ceux quon nous promet. Cet apaisement serait notre avilissement. La tactique est habile, car on sait que la persécution grandit et que l'avilissement tue. Nous ne permettrons pas qu'on nous avilisse, et on sera forcé de nous persécuter en face^ ouvertement, non plus à la Julien l'Apostat.

Quand un g-ouvernement commet l'erreur de demander un service à la justice, elle a la g-randeur de répondre par un arrêt, c'est un arrêt que vous allez prononcer. Le service, il n'est au pouvoir de personne de le rendre.

Un évêque ne se condamne pas au silence par crainte du péril. Non. Je ne suis point un insulteur; je laisse ce vil métier à d'autres qui en ont abusé à mon ég-ard. Je les domine de très haut, puisque je leur pardonne dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Ils n'auront que celte réponse, c'est la réponse du Maître crucifié que j'adore.

Ah ! ce n'est pas moi qui diminuerai le respect. — Il s'en va de partout, mais il restera toujours dans le cœur des évêques, et dans l'Eglise catholique qui en est l'impérissable école.

Vous en avez si grand besoin ; on vous en donne si peu ! Il n'y a rien à vous faire perdre.

Je finis : je suis accusé parce que j'ai défendu ma religion outragée dans son premier représentant parle cri : A. bas le pape ! Je suis accusé parce que j'ai défendu mon pays outragé dans mes diocésains, mes amis, mes compatriotes, . par les cris: Vive Sedan! Mort aux Français !

Mon langage qu'on incrimine m'a valu déjà les suffrages de l'Episcopat et d'innombrables témoignages d'estime, de sympathie, de reconnaissance, quime sont venus de tous côtés, mais surtout de notre très noble nation,

-246 LA POLITIQUE RELIGIEUSfE .

comme l'appelle Léon XIII, de cette nation qui répond toujours quand on parle aux sentiments naturellement chrétiens et patriotiques de sa g-rande âme.

Ma lettre très française et très épiscopale, et ces poursuites très peu françaisesm'attirentun lionheur que je ne mérite nullement, et dont mes vénérés collèg-ues dans l'Episcopat sont saintement jaloux, l'honneur incomparable d'être un évêque confesseur de sa foi, et un Français confesseur de son patriotisme.

Je n'ai rien à dire.

L'arrêt déclara Mgr Gouthe-Soulard coupable d'avoir outragé par écrit non rendu public le ministre de la Justice et des Cultes, coupable d'avoir manqué à la considération et au respect qui sont dus au ministre des Cultes ; et le condamna à trois mille francs d'amende et aux dépens.

Mais le vaillant archevêque put avec vérité, aussitôt après le prononcé de cette sentence, télégraphier à S. E. le Cardinal RampoUa :

Veuillez dire au Saint-Père qu'aujourd'hui devant les juges, Jésus-Christ, la Papauté et les libertés de l'Eglise ont été victorieusement défendus.

J'ai eu l'honneur d'être condamné à Tamende.

L' Archevêque d'Aix.

Après l'arrêt, plusieurs évêques, comme ceux de Moiitpellieretde Valence, adressèrent publiquement leurs félicitations au vénérable condamné, et, parmi ceux qui s'étaient abstenus de toute manifestation à son égard, l'un ou l'autre tint àexpliquerque son silence n'avait rien d'intentionnel. On citait comme s'étant tenus sur la réserve : NN. SS. Fonteneau, archevêque d'Albi; Jacquemet, évêque d'Amiens; Hugonin, évêque de Bayeux; Lecot, archevêque

de Bordeaux; Grimardias, évêque de Gahors; Lagrange, évêque de Chartres ; Hautin, évêque d'Evreux; Cleret, évêque de Laval; Juleau, évêque dejPoitiers; Ardin, évêque de la Rochelle ; Bourret, évêque de Rodez ; Thomas, archevêque de Rouen; Meignan, archevêque de Tours, Jauffret, évêque de Bajonne.

Page 1