‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 26 sur 118 · IV. — Réserves · texte numérisé non relu

IV. — Réserves

Le procureur g-énéral, M. Ouesnay de Beaurepaire, affirma, dans son réquisitoire haineux et perfide, que cinq évêques avaient écrit au ministre en le complimentant de sa circulaire. Celui-ci, quelques mois plus tard, devait produire à la tribune une lettre de l'archevêque de Bordeaux dont la lecture ne manqua pas de causer un peu d'étonnement. On eut la surprise d'apprendre que Mgr Lecot avait été en butte à l'intimidation et aux menaces, en vue de lui arracher une adhésion. On se demande ce qu'il aurait été possible d'ajouter à cette sorte de pression morale que devait exercer sur un archevêque l'exemple du Pape, des cardinaux et de presque tous ses cx)llègues dans l'Episcopat. Il est vrai que Mgr Lecot ne paraît pas avoir cru à la spontanéité de leurs démarches. Toujours est-il qu'il n'estima pas le ministre indigne de recevoir ses confidences, et y joignit même un blâme indirect à l'égard de l'archevêque d'Aix.

On lit, en effet, dans le discours prononcé par M. Fallières à la Chambre, le t3 décembre 1891, en réponse à l'interpellation Hubbard :

M. l'archevêque de Bordeaux me dit, dans sa lettre, qu'il n'a pas été un des sig-nataires de protestations, malgré les actes de pression et d'intimidation qu'on a exercés sur l\ii. (Exclamaiions.)

(( Monsieur le Ministre,ye n'ai pas écrit à Mgr V archevêque d'Aix, malgré les sommations et les menaces qui avaient la prétention de me contraindre à le faire, et je ne l'ai pas fait parce que je savais que les lettres écrites par les prélats n'étaient pas à leur adresse. » Ensuite, allant au devant de ma demande d'explications, Mgr l'archevêque ajoute :

« Certes, monsieur le Ministre,je comprends assez les difficultés au milieu desquelles se meut le patriotisme de .tous les vrais Français quand il s'ag"it de questions internationales, pour n'avoir pas voulu y ajouter un embarras de plus.

« J'ai répondu aux besoins de ma foi et aux exig'ences de mon ministère vis-à-vis de la Papauté, qui est un dogme de notre relig'ion commune. Je n'ai certes pas à me reprocher d'avoir effleuré même une question internationale, et par conséquent d'avoir causé par une imprudence regrettable le moindre embarras à mon pays. J'espère, monsieur le Ministre, que cette lettre que j'ai l'honneur de vous écrire n'était pas nécessaire pour vous faire connaître la nature de mes intentions. J'étais heureux néanmoins de vous dire plus intimement et plus explicitement ma pensée, en l'appuyant sur une déclaration nette et franche, comme il convient à un évêque de la donner. »

Mgr Lecot présenta un peu plus tard une explication de sa lig-ne g'énérale de conduite, lorsqu'élevé au cardinalat, en 1898, il disait dans son discours au président de la République, pour la remise de la barrette :

Les amitiés que je trouvai dans cette noble terre (d'Aquitaine) ont fait tout mon mérite; et je suis heu-

reux de le reconnaître devant le premier mag-istrat de la République, il n'est pas jusqu'aux bienveillances administratives qui n'aient frayé devant moi, grand et largue, le chemin des conciliations, dont mon âme chrétienne et française, éprouve par-dessus tout le besoin (i).

Et le Président Garnot, dans son discours en cette même cérémonie, ne crut pas faire un mauvais compliment aux éminents prélats, ni lâcher une énormité, mais il pensa dire une chose toute naturelle, en faisant honneur à Mgr Lecot et à Mgr Bourret d'avoir été appelés à prendre place parmi les Princes de FEg-lise à cause de leur zèle pour la politique de ralliement. Le morceau vaut d'ailleurs la peine d'être reproduit en entier.

Messieurs les Cardinaux,

J'ai entendu avec une réelle satisfaction les paroles par lesquelles Vos Eminences ont voulu manifester tout à la fois leur g-ratitude à l'ég-ard du chef de l'Eg'lisejdont elles tiennent l'investiture spirituelle, et vis-à-vis du

(i) Ces inteations et appréciations conciliantes avaient apparu dans la lettre pastorale publiée par Mgr l'archevêque de Bordeaux au sujet des incidents du pèlerinage, après le procès. Le maintien de l'ambassade française au Vatican, votée chaque année, par une absolue nécessité de gouvernement, lui permettait d'affirmer, avec un à-propos remarqué, que depuis vingt ans la République soutenait la Papauté :

« O peuple de France, si tu voulais songer combien une nation « s'honore à prendre en main une grande cause morale, à la défen- « dre, à la faire triompher ! Tous les gouvernements qui présidè- « rent à tes destinées d'ailleurs le comprirent et, dans la mesure de « leurs forces, associèrent leur drapeau à celui du pontife romain.

« Depuis vingt an^ que le pouvoir en France s'appelle Républi- « que, cette cause n'a pas été un seul jour abandonnée. Chaque ft année, on se demande s'il faut un ambassadeur de France près « d'une majesté découronnée, et chaque année ceux qui font les « lois proclament qu'il faut un représentant auprès du Pape, au « même titre que les représentants placés près des rois les plus puis- « sants où des républiques les plus glorieuses. »

pouvoir civil, qui, usant de ses prérog-atives concordataires, les a désig-nées à ses sufFrag-es.

Le gouvernement a été heureux de constater, ces temps derniers, l'unanimité avec laquelle les membres de l'épiscopaf, aussi bien que les prêtres qui vivent en contact plus immédiat avec nos laborieuses populations, se sont appliquées à réaliser la pensée du Souverain Pontife, en ajyîrmant leurs sentiments de déférence vis-à-vis des représentants du pouvoir républicain, et leur volonté de se donner à ce grand courant d'unité nationale qui doit entraîner tous les esprits et fous les cœurs.

C'est en se maintenant dans cette voie que le clerg-é de France, répondant aux vues g"énéreuses du Souverain Pontife, servira le mieux les intérêts spirituels et moraux qui sont confiés à son dévouement.

Il n'aura, d'ailleurs, qu'à suivre les exemples que vous lui donnez avec tant d'autorité, messieurs les cardinaux, et en le faisant, il est certain de mériter l'approbation des esprits sag^es et éclairés, désireux de voir tous les Français groupés dans un patriotique concert sous l'ég-ide de la République.

Cesi précisément parce que, des premiers,pénétrés de ses intentions, vous vous en êtes inspirés dans vos actes épiscopaux, que le Souverain Pontife a voulu répondre à l'appel du pouvoir civil et vous conférer cette haute dignité cardinalice qui, en vous plaçant à la tête du clerg-é de votre pays, vous ouvre en m.ême temps l'accès des hauts conseils de l'Ëg-lise catholique.

Nous savons, messieurs les cardinaux, quel esprit de prudence, et de zèle éclairé, quelle conscience des besoins de notre époque et de notre société démocratique, quel attachement filial à la patrie et quel respect de ses libres institutions vous porterez l'un et l'autre dans ces conseils.

C'est pourquoi nous nous félicitons d'avoir pu vous en préparer l'accès, et nous remercions très sincèrement

S. S. ]e Pape Léon XIII, toujours si empressé de donner à la France les témoig-nag-es de sa sollicitude, d'avoir bien voulu partag-er et réaliser nos vues a votre ég'ard.

MgT Meig-nan, archevêque de Tours, donna sa justification sous une autre forme. Au commencement de décembre, la Semaine religieuse àe Tours publia ce qui suit :

On nous demande quelle a été et quelle est encore aujourd'hui l'attitude de l'archevêque de Tours, en présence des événements qui ont suivi la lettre adressée par l'archevêque d'Aix à M. le ministre des Cultes. Nous sommes autorisés à répondre ce qui suit :

L'Archevêque de Tours, voyant dans le ' caractère grave qu'a pris l'affaire dès son début et dans les conséquences quelle peut avoir, ce que le Droit Canon appelle une cause majeure réservée au Pape, a envoyé au Saint-Père une lettre sollicitant ses hautes directions .

Dès qu'elle les connaîtra, Sa Grandeur s'y conformera avec fidélité.

Cette réponse était bizarre à plus d'un titre. Elle semble contenir un blâme à Fadresse des autres prélats qui, spontanément guidés uniquement par leurs devoirs de pasteurs et par leur dévouement à FEg'lise, n'avaient pas craint de faire entendre leurs protestations.

Ceux-ci n'avaient-ils pas les mêmes connaissances du Droit Canon que Mgr l'archevêque de Tours ? On fit remarquer que ce n'était pas la première fois que Mgr Meig-nan faisait acte d'insolidarité avec la majorité des évêques de France. Tout le monde savait, en effet, qu'il n'a jamais fait entendre aucune plainte contre les lois scolaires, non plus que contre la loi miUtaire actuelle, qui, cependant, portait la plus g-rave atteinte au Droit Canon.

252 LA POLITIQUE IVELIGIEUSE

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