L AFFAIRE DES CATÉCHISMES ÉLECTORAUX
Nous avons lieu de croire, d'après une bonne autorité, que les « renseig-nements autorisés » du Temps ont été puisés à une source suspecte, d'autant plus que le catéchisme de Luçon déféré au Conseil d'Etat n'est autre que celui enseigné depuis plus de quarante ans dans ce diocèse.
Il paraît difficile, dès lors, d'incriminer le dit catéchisme comme étant un acte récent d'opposition au rég-ime des g"ouvernants qui prétendent décider aujourd'hui ce que peuvent dire et ce que doivent enseigner les évêques dans les catéchismes de leur diocèse.
Seul, à notre connaissance, le cardinal Place, archevêque de Rennes, maintint les leçons qu'il avait publiées.
La Semaine religieuse de ce diocèse inséra la note suivante, au sujet de la condamnation du vénérable prélat par le Conseil d'Etat :
Nous n'avons pas besoin de rappeler à nos lecteurs le texte des deux leçons qui ont valu à notre vénérable et vaillant cardinal l'honneur de cette condamnation.
Ces deux leçons sont le commentaire précis et populaire des Encycliques de Sa Sainteté le Pape Léon XIII sur les Devoirs des chrétiens comme citoyens, et sur les Devoirs des, parents par rapport à l'éducation de leurs enfants.
Dans la première leçon, Son Eminence dit :
Nous obtiendrons d'être g-ouvernés chrétiennement, en votant aux élections pour des hommes résolus à défendre les intérêts de la religion et de la Société.
Dans la seconde leçon, son Eminence rappelle aux parents qu'ils ne peuvent envoyer leurs enfants dans des écoles mauvaises, et Son Eminence ajoute :
On entend par écoles mauvaises celles où les enfants seraient en danger de perdre la foi ou les mœurs.
Un évêque peut-il donner aux fidèles dont il a reçu
la charg-e un enseignement différent sur ces questions essentiellement religieuses?
Un évêque n'a-t-il pas le droit et le devoir de maintenir l'enseignement catholique sur ces questions primordiales?
Les témoignages d'admiration, les félicitations respectueuses qui arrivent de toutes parts à notre vénéré Cardinal prouvent combien son attitude inébranlalDle et courageuse a répondu à l'attente du clergé et des catholiques, non seulement dans l'étendue de notre diocèse, mais dans la France entière.
Nous ignorons quelles mesures peuvent être prises, à la suite de la décision du Conseil d'Etat, contre les leçons incriminées; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que ces deux leçons, publiées dans le diocèse de Rennes depuis le 12 septembre 1891; aujourd'hui répandues à des milliers d'exemplaires, demeureront désormais la ligne de conduite de tous les fidèles respectueux de l'Eglise et de ses enseignements immuables.
Ce que seraient les mesures prises contre les leçons incriminées, on ne devait pas tarder à le savoir, car le Gouvernement triomphait trop aisément pour ne pas aller jusqu'au bout de ses desseins.
La Liberté du i4 avril avait publié l'information suivante :
On a souvent parlé, dans ces derniers temps, de catéchismes électoraux. Rappelons que le Pape a pris en mains cette affaire, et que tout permet d'espérer que sa parole sera plus écoutée cette fois que dans les derniers événements. Toutefois nous devons ajouter que plusieurs prélats ont détaché la partie électorale de leurs catéchismes diocésains. Si cependant cette partie disjointe était
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enseig'née dans les écoles, et elle ne pourrait l'être qu'avec l'approbation des prélats, le g-ouvernement aurait, mais alors seulement, à examiner s'il ne conviendrait pas de déférer ces brochures au Conseil d'Etat comme d'abus.
Le Conseil supéineur de l'instruction publique aurait alors à être saisi de la question, au point de vue des écoles libres. Voilà l'état de la question et les diverses phases par lesquelles il est possible qu'elle passe.
L'Univers, en reproduisant ces lignes, relevait la menace, par un de ces défis renouvelés en chaque occasion, et toujours vains :
Tels seraient donc les moyens dont le g-ouvernement veut se servir pour entraver la liberté du ministère épiscopal. Mais d'avance on peut prédire que toutes ces mesures seront vaines, car il faudrait, pour qu'elles fussent efficaces, amener les catholiques à se faire complices de leur application. Et c'est ce qu'on n'obtiendra pas.
Le 26 juillet, il enregistrait l'arrêté suivant du ministre de l'Instruction publique :
Vu la loi du 27 février 1880, article 5 ;
Vu le livre ayant pour titre : Catéchisme à l'usag-e du diocèse d'Aix, imprimé par ordre de Mg-r l'archevêque d'Aix, Arles et Embrun, « à Bar-le-Duc, imprimerie de l'œuvre de Saint-Paul 1 890 » ;
Vu le décret du 2 juin 1892, déclarant qii'ily a abus dans la publicité de ce livre ;
Le Conseil supérieur de l'instruction publique entendu :
Arrête :
Article P"^. — Est interdit dans les écoles libres ou les écoles privées de tout ordre, comme contenant des propositions contraires aux lois, le catéchisme à l'usag-e du diocèse d'Aix, édition de 1890;
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Article II. — Les recteurs des académies d'Aix et de Grenoble sont cliarg-és, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté.
Léon Bourgeois.
Enfin, à la date du i^"^ janvier 1898, M. Auguste Roussel, qui allait bientôt se séparer de l' Univers pour soutenir plus librement ses convictions, notait les conséquences dernières :
Comme cadeau de fin d'année, le ministère a voulu servir aux catholiques une nouvelle et g-rave mesure de persécution. La chose s'est faite il y a deux jours, sournoisement, comme un mauvais coup, à telles enseignes que V Agence Havas a pris toutes ses précautions pour n'en pas trop faire étalage devant le public.
A la dernière heure, entre deux informations officieuses concernant les faits et gestes des ministres, elle a glissé comme en sourdine quelques lignes pour nous apprendre que le Conseil supérieur de l'instruction publique avait terminé, dans la matinée de jeudi, sa deuxième session ordinaire. Après quoi elle ajoutait négligemment : « Le Conseil a donné un avis conforme à celui du Conseil d'Etat en ce qui touche les catéchismes de Rennes et de Luçon. »
Or, sait-on ce qu'il y a dans ces quelques lignes? Tout simplement l'annonce de l'attentat le plus grave qui, au mépris du Concordat, ait été dirigé jusqu'ici contre la liberté du culte catholique. On ne saurait nier, en efl^et, qu'au premier rang des droits que comporte l'exercice de cette liberté figure le droit pour chaque évêque cT enseigner les devoirs religieux à son peuple. Pour VEtati intervenir à rencontre de ce droit, s'arroger le contrôle de l'enseignement épiscopal et décider finalement la suppression des livres gui contiennent le dit enseignement c'est évidemment une usurpation intolérable.
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Dans sa mémorable lettre au ministre de la Justice et des Cultes, S. Em. le Cardinal Place a si bien établi ce point de doctrine qu'il est superflu d'insister.
Mais, en fait, cette prévarication de l'Etat, résultant de la décision arrachée au Conseil d'Etat, demeurait pratiquement inexécutable. Comment faire saisir dans chacune des maisons des diocèses de Rennes et de Luçon les exemplaires des catéchismes incriminés ?
Les politiciens persécuteurs s'en sont très bien rendu compte, et c'est pourquoi ils ont cherché un autre moyen d'arriver à leurs fins. Il n'y en avait pas d'autre que de recourir à la complicité du Conseil supérieur de l'instruction publique, et le ministre de l'Instruction publique n'a pas reculé devant ce supplément d'iniquité. Sur son incitation, le conseil, saisi à son tour de la question des catéchismes de Rennes et de Luçon, s'est prononcé comme l'avait fait le Conseil d'Etat ; dès lors, il est aisé de prévoir ce qui va suivre. Gomme l'usag-e des livres proscrits par un vote du Conseil est interdit dans toutes les écoles soumises à l'inspection, notification sera faite à toutes les directions d'écoles libres, dans les diocèses de Rennes et de Luçon, d'avoir à rayer les catéchismes do la liste des- livres de classe, sous peine d'encourir telles sanctions que de droit. C'est une menace de fermeture plus ou moins immédiate, et, par conséquent, la •suppression, en fait, de toute liberté, pour l'enseig-nement libre. C'est, d'autre part, un échec direct à l'autol'ité spirituelle de l'épiscopat, qui peut ainsi successivement être mis dans l'impossibilité complète de donner sur n'importe quel cas de conscience un enseignement non muni, au préalable, du visa des autorités administratives.
En vérité, les membres du Conseil supérieur de l'instruction publique sont bien coupables d'avoir remis aux mains du ministre une pareille œuvre de persécution.
Leur œuvre devrait être celle d'un haut tribunal, opposant aux passions du pouvoir une inébranlable impar-
tialité. Or, voici qu'au contraire ils font office de pourvoyeurs pour la g-uillotine sèche dont le ministre fait mouvoir le couperet. Une fois de plus, les catholiques sont avertis qu'ils n'ont à attendre aucune justice, tant que ne seront pas à bas tous ceux qui nous g-ouvernent.
La loi budgétaire du i5 décembre 1891 (c'est l'ère de rapaisement) avait décidé qu'à partir du i^"" janvier 1898 les comptes et budgets des fabriques seraient soumis à toutes les règles de comptabilité des établissements purement civils. Cette loi fut d'abord regardée par les catholiques comme inexécutable, et l'épiscopat tout entier répondit aux prétentions du pouvoir par une résistance très accentuée. Mais la loi du 26 janvier 1892, puis l'instruction ministérielle du i5 décembre de la même année montrèrent que le gouvernement était réeilenient résolu à accomplir cet attentat. Sa mise à exécution devait précisément coïncider avec la promesse d'un esprit nouveau, de tolérance et de conciliation. Comment le gouvernement de la République parvint-il à obtenir une victoire d'abord aussi douteuse? Ce fut grâce à l'inconsciente complicité de la diplomatie pontificale, comme dans les luttes antérieures et dans celles qui devaient suivre. L'incertitude, les divisions entretenues . par cette politique, l'esprit de concessions qu'elle soufflait partout et le prétexte d obéissance dont elle couvrait les capitulations procurèrent à la longue le succès définitif de cette
nouvelle usurpation. Celle-ci préparait aux ennemis de l'Eglise un triomphe complet.