‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 35 sur 118 · I. — Gravité de la question · texte numérisé non relu

I. — Gravité de la question

Un certain nombre de catholiques peu éclairés se sont imaginé, bien à tort, que les seuls intérêts temporels étaient en jeu dans cette affaire. La question matérielle, dont l'importance est déjà fort considérable même au point de vue religieux, est ici liée; comme l'événement devait le faire voir, à la liberté de l'Eglise et du culte catholique.

La législation contre les fabriques préludait à la suppression du budget des cultes et à la Séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Prophétiquement, Mgr Freppel l'avait annoncé dès 1884, en se défendant contre un essai d'immixtion de l'administration civile dans les caisses de secours diocésaines en faveur des prêtres âgés :

Angers, le 29 mars 1884.

Mon cher Curé,

Je VOUS remercie de la communication que vous m'avez faite [le 11 courant. Le secrétaire particulier d'un évêque faisant rentrer des deniers ecclésiastiques au compte d'un commissaire civil, c'est l'Eglise devenue l'annexe de l'Etat ! Malheureusement, les esprits sont tellement obscurcis, de nos jours, que beaucoup ne comprennent pas la haute portée de la lutte que je soutiens dans la question des caisses de secours. Ùest par cette brèche que V ennemi entrera dans la place pour essayer de refaire la constitution civile du clergé de France.

Demain ce sera le tour des congrégations religieuses

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autorisées ; après demain celui des menses épiscopales et curiales, et ain^i de suite...

Croyez à mon affectueux dévouement,

♦f- Charles Emile,

Evêque d'Angers.

Au moment où la persécution entrait dans cette nouvelle phase, M. Arthur Lolh en marquait le caractère et les conséquences, avec cette sûreté de vues dont lui et ses amis donnaient la preuve en toute occasion. Il est vrai qu'en exprimant ces jug-ements la Vérité s'exposait aux reproches contenus dans la fameuse lettre du cardinal Rampolla, de faire croire que la politique de Léon XÏII n'était pas couronnée de succès, et d'entretenir dans les esprits une défiance contraire à l'apaisement. M. Arthur Loth écrivait, lé i8 février 1894, sous le titre : l'exécution méthodique :

Il était bon que nos évoques fissent remarquer, après desimpies journalistes qu'on n'écoute pas toujours, que le décret relatif à la comptabilité des fabriques se rattache au plan si perfidement ourdi par la haute franc-maçonnerie pour déchristianiser la France.

Si l'on avait compris plus tôt que l'on avait affaire à une persécution concertée, méthodique, peut-être se serait-on ému davantag-e des premières atteintes portées à la relig-ion et aurait-on mieux senti la nécessité de résister dès le principe.

Mais nous sommes déjà bien avant dans l'exécution du plan. Que de choses énormes ont déjà bien passé, sans que l'on ait cru que le moment fût venu de s'y opposer !

Remarquons que nos ennemis estiment avoir déjà accompli plus de la moitié de leur œuvre, et qu'ils se croient déjà le maître des âmes, car ils s'en prennent niaintenant au temporel de l'Eg-Hse.

Ils tiennent, en effet, l'enfant par l'école laïque ; ils se

sont emparés de la femme par les lycées de filles et par le développement de toutes les influences corruptrices propres à l'éloig-ner de la religion, ils ont i-estreint partout l'action du prêtre en l'expulsant de tous les établissements et services publics, hôpitaux, bureaux de bienfaisance, hospices, maisons de détention, en supprimant la liberté de la prédication, en retirant au curé la police de son Eg-lise avec la clef elle-même, en mettant les ministres du culte sous leur dépendance par la confiscation des traitements ecclésiastiques, en frappant le clerg-é luimême par la suppression des chapiti-es, des vicariats, des bourses des séminaires, par l'odieuse loi militaire qui prend le séminariste et le curé de paroisse ; ils ont désorg-anisé les diocèses, en supprimant le droit de propriété ecclésiastique, et ils menacent de réduire de plus d'un tiers le nombre des évêchés.

Ils peuvent ci'oire, ces habiles, avoir assez fait pour ruiner l'action et l'influence sociale du christianisme. Maintenant, c'est sa vie même, ce sont ses ressources pécuniaires, les moyens nécessaires d'existence, qu'ils entreprennent de ruiner.

On en est aux fabriques paroissiales. Mais ce n'est pas le premier acte dans cette voie de spoliation. Déjà s'est accomplie la dépossession des diocèses par le retrait de personnalité civile, suivie de la confiscation des menses épiscopales. Ensuite est venu le tour des paroisses. Le décret sur la comptabilité des fabriques leur impose à la fois la ruine par les formalités coûteuses auxquelles il les assujettit, et, la servitude, en faisantpassèr leur administration des mains des catholiques et de l'évêque dans celles des fonctionnaires de'J'Etat.

L'administration des cultes tient même en réserve, comme elle a pris soin de nous l'apprendre, un tariftype, par lequel l'Etat, haut g-érant du temporel des Eglises, règ-lera directement les honoraires dus au clergé et aux fabriques pour les divers services religieux de la paroisse.

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Enfin, pour achever la ruine et la sujétion des églises, il y a un projet de loi, tout prêt à être voté, qui retire aux fabriques le monopole des pompes funèbres, c'est-àdii'e leur principal revenu.

Sera-ce tout, après cela? Pas encore.

Nous dénonçons d'avance à qui de droit le projet qui se prépare contre les séminaires. Il ne s'ag-it pas seulement de la désaffectation d'une partie notable des bâtiments et terrains adjacents, pour ceux dont l'Etat revendique la propriété. Ce n'est là que la première partie de la mesure ; il y en a une seconde.

Jusqu'à présent, les séminaires ont consei-vé la personnalité civile, qui a été retirée aux diocèses. A ce titre, ils sont capables d'acquérir et de posséder. Leurs biens et leurs revenus proprement dits ne sont pas considérables ; mais il s'y ajoute, pour plusieurs, des biens d'autre provenance, qui excitent les convoitises de l'Etat athée et maçonnique au même titre que ceux des évêchés.

Dans un certain nombre de diocèses, les évêques, prévoyant le sort des menses épiscopales, avaient eu la précaution d'attribuer aux séminaires les biens et immeubles diocésains. C'est cette dernière propriété ecclésiastique qu'il s'agit de détruire, en la supprimant. On y viendra après la destruction des fabriques paroissiales. Déjà les menaces des radicaux nous en avertissent.

Et après ? Après, l'Eg-lise ayant été privée de toutes ses propriétés, de toutes ses ressources, de toutes ses libertés, l'administration des diocèses et des paroisses ayant passé aux mains de l'Etat, le culte catholique étant tombé sous la dépendance des fonctionnaires gouvernementaux, il restera une dernière mesure de spoliation et d'asservissement à prendre, l'Etat s'attribuant îa nropriété des églises, en vertu d'une jurisprudence complaisante préparée de longue date, fera acte de propriétaire en mettant les édifices du culte en location, en les affectant indifféremment à divers usages profanes,

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pour en ôler le caractère sacré. Ce sera la consommation de l'œuvre républicaine, l'accomplissement intég-ral du plan maçonnique.

L'Etat laïque pourra alors abrog-er ou maintenir à son g-ré le Concordat, dont il ne restera que le budg-et des cultes avec l'avertissement complet du clerg-é.

S'il est possible d'empêcher encore que l'on en arrive à ces dernières extrémités, ce sera par la résistance à la loi sur la comptabilité des fabriques. Nous sommes presque à la fin de l'entreprise maçonnique. On approche du dénouement. Après nous avoir tout pris, la francmaçonnerie rég-nante est sur le point de nous chasser de nos ég-lises, de nous exproprier du dernier droit d'avoir un lieu de réunion à nous pour l'exercice du culte.

A chaque empiétement nouveau de l'Etat maçonnique, à chaque mesure nouvelle contre la relig-ion, les hommes avisés n'ont cessé de dire : Résistons ici pour empêcher que le reste ne se fasse. On a toujours attendu, toujours transig'é. Et voilà qu'il n'y a presque plus rien à défendre, presque plus rien à sauver. Mais, au moins, ce qui reste, il faut à tout prix le pi'éserver, et ce sera aussi le moyen de reconquérir petit à petit tout ce qui a été perdu.

Il est impossible que devant une opposition résolue sur la question des fabriques, le g"ouvernement ne reconnaisse lui-même qu'il faut s'arrêter, s'il ne veut pas pousser la persécution jusqu'au bout.

Parmi les voix épiscopales qui, à la même époque, s'élevaient de toutes paris, celle de Mgr Fava signalait, dans ce nouvel empiétement du pouvoir, le projet impie de séculariser la religion, de réduire entièrement FEg-lise sous le droit commun créé par l'Etat révolutionnaire, et il g-émissait sur le progrès du libéralisme dans l'esprit des catholiques , dû aux succès croissants de cette politique athée. Sa lettre au ministre des Cultes du 20 janvier i884 est admirable :

LA LÉGISLATION CONTRE LES FABRIQUES 3o5

Depuis le lei" janvier de cette année, les dispositions nouvelles introduites en dehors des formes ordinaires sont devenues obligatoires pour toutes les fabriques paroissiales; ces vingt jours d'épreuve ont suffi pour démontrer à quel point est, ou difficile, ou absolument impossible l'application de cette décision g-ouvernementale. En bien des paroisses, le trésorier refuse de prêter le serment requis; en quelques-unes, tous les membres du conseil de fabrique offrent de donner leur démission à l'évêque. L'administration de la paroisse se trouve arrêtée.

Ce premier résultat était prévu par les auteurs de ces mesures ; le percepteur cantonal entre de plein droit dans la gestion des intérêts confiés à la fabrique : il recueille les fonctions délaissées par le trésorier. Que si tout le conseil a fui devant une responsal^ilité nouvelle et devant des formalités aussi multipliées qu'inutiles, le conseil sera renouvelé immédiatement ; les nouveaux membres, choisis par le préfet, ne seront pas hommes à craindre de charger leur conscience en prenant part à cette administration ; ils savent, d'un autre côté, que leur gestion est couverte par les agents du ministère des Finances. Les affaires reprendront leur marche; les catholiques et le curé seront, dans la paroisse, les seuls à n'avoir aucune part à la direction du cidte, à l'aménagement de l'Eglise.

Ce résultat était prévu, ai-je dit. Je dois ajouter qu'il était voulu et que l'acte qui a pour titre : Décret sur kl comptabilité des fabriques n'a pas d'autre fin que celle-ci : substituer l'Etat et, sous son couvert, les hommes étrangers à la foi catholique, au clergé et aux catholiques.

Si ce fait législatif était isolé, si cet article du budget était sorti de quelqu'une de ces discussions confuses où beaucoup de membres du Parlement ont peine à devitier, et ne cherchent point à deviner quels sont les intérêts sur lesquels ils vont prononcer souverainement,

3o6 LA. POLITIQUE RELIGIEUSE

nous pourrions nous borner à regretter cette erreur d'u-n moment, et à en poursuivre le redressement.

Mais l'acte n'est point isolé, il n'est pas le fait d'un accident de séance. Il fait partie essentielle d'une législation complète, préparée depuis de longues années, et longuement étudiée. Ses diverses parties se déroulent successivement ; la marche en est lente — pour ce temps du moins où tout se précipite — mais ininterrompue. Le plan des auteurs de ces combinaisons législatives est celui-ci : enlever, par fragments, à la religioTu catholique ce qui la fait elle-même, élaguer peu à peu ce qui constitue sa personnalité, la faire disparaître en arrivant à la confondre avec la multitude des autres relations de la vie.

Cette série de mesures, qui sont de véritables attentats à la liberté religieuse, on l'a fait accepter par le grand nombre ; il a suffi de la couvrir de cette formule faire entrer dans le droit commun le clergé et les catholiques. Les esprits superficiels se déclarent pleinement satisfaits et nous demandent de quoi nous pouvons nous plaindre, alors que la relation de religion est traitée sur le même pied que toutes les autres.

Monsieur le Ministre, la relation de religion est essentiellement mixte- Par certains côtés, elle appartient aux relations sociales qui affectent tous les citoyens ; par certains autres, elle en est distincte : elle est, en son genre, unique. Il y a, en effet, dans la religion catliolique, un. élément qui ne se rencontre point dans les institutions purement sociales ; c'est une loi qu'elle tient de Dieu, et directement de Dieu.

Ce caractère distinctif de l'Eglise explique comment le Concordat a dû être un traité, avant d'être une loi de l'Etat. Il est un traité convenu entre deux puissances égales, et ce traité, une fois ratifié, le gouvernement français l'a inscrit dans notre législation.

Nous dire, comme on le fait aujourd'hui ou implicitement DU explicitement — nous dire : Vous entrerez

dans le droit commun ; nous ne savons pas ce que c'est que le sacerdoce, nous ne voulons pas le savoir ; nous administrerons vos paroisses, vos diocèses, aux mêmes titres que les communes, les hospices, les établissements de toutes sortes qui existent en France, — c'est commettre une violation du Concordat, de son texte comme de son esprit. L'article P' de ce traité et de cette loi g-arantit aux catholiques français le libre exercice de leur culte, la liberté relig-ieuse. Mais la première condition de la liberté, c'est de rester soi-même. Mais la religion catholique ne peut être libre, dans une région quelconque^ quà cette condition expresse quelle se gouverne en ce qui fait sa vie propre et distincte, selon ses propres lois.

Déclarer que l'on ne veut pas connaître la relig^ion comme un fait social ayant sa place distincte dans l'ensemble de notre société, c'est encore commettre une injustice et manquer au premier devoir qu'assument les hommes qui détiennent une portion de l'autorité publique. Les auteurs des mesures qui, sous le nom de lois, décrets, circulaires, instructions ministérielles, veulent arriver à l'anéantissement de la foi catholique dans notre pays, n'ont pas le droit de dire que la notion de relig'ion est de celles qui leur échappent. Nous avons, nous, le droit de leur répondre : Il ne s'ag'it pas de savoir ce que vous êtes, et ce que vous avez le malheur de penser. Nous avons le droit, et, en fait, nous avons le bonheur de penser autrement que vous. Comme g-ouvernants, et en vertu de la constitution qui nous rég^it, vous avez le devoir de nous maintenir dans l'exercice tranquille d'une des formes de la liberté, à savoir la liberté relig-ieuse, et elle consiste non pas, comme vous le dites, à avoir telle ou telle conception religieuse, mais à la faire passer dans des actes extérieurs communs avec nos corelig-ionnaires.

Nos droits sont si évidents et les injures inflig-ées à ces droits si manifestes, que beaucoup de catholiques

3o8 LA POLITIQUE RELIGIEUSE

s'étonnent et s^ affligent de la facilité avec laquelle cheminent des mesures gouvernementales qui blessent profondément le plus précieux de tous leurs intérêts, celui de leur foi.

Une double explication peut répondre, en partie du moins, à ces inquiétudes. Ce qui a donné jusqu'ici un plein succès aux manœuvres des adversaires de la relig-ion, c'est le procédé qu'ils ont adopté et fidèlement suivi. Ils maintiennent une juste distance entre chacune de leurs opérations. Ils attendent, avant d'en entreprendre une nouvelle, que l'esprit public se soit habitué aux effets de la précédente. Ilsménag-ent avec soin les dehors et ne s'attaquent qu'aux org-anes intérieurs.

Puis, on a voulu espérer, contre toutes les apparences il est vrai, que l'ennemi se donnerait enfin à lui-même une frontière en deçà de laquelle il arrêterait son mouvement . A V heure présente, est-il encore quelques esprits qui puissent garder cet espoir ?

Tous ne sont-ils pas obligés de comprendre ce que Von attend de nous, — à savoir que nous nous prêtions à cette diminution lente et graduée de la religion catholique en France ?

Gela ne peut pas être, cela ne sera point.

Vous êtes, personnellement et plus que tout autre, monsieur le Ministre, dans les dispositions d'esprit qui permettent de saisir, et notre vraie situation et les devoirs qu'elle va définitivement nous imposer : c'est donc avec confiance que je vous soumets cet exposé et les réflexions qu'il sug-g-ère fatalement.

Veuillez agréer, etc.

Il faut citer aussi la forte et mag-nifique protestation de Mgr Gouthe-Soulard, publiée sous forme de lettre à un ami.

Mon cher ami, Vous vous étonnez que je n'aie encore rien dit sur la

LA LÉGISLATION CONTRE LES FABRIQUES Sog

loi contre les fabriques de nos églises, et vous désiriez savoir ce que j'en pense.

D'abord, j'ai voulu laisser parler les plus autorisés. Ensuite, vous n'ig-norez pas que je suis condamné à un repos absolu depuis un mois.

Quant à mon opinion sur cette nouvelle iniquité, je vous la donne sans détour:

Cette loi, avec le décret tortueux, ténébreux et insidieux qui en règ-le l'application, prend le troisième rang-, dans la. série des lois scélérates. — Après l'école sans Dieu, après les séminaristes à la caserne, c'est le sanctuaire et l'auteur laïcisés ; c'est Dieu expulsé de chez lui, c'est le culte rendu impossible par la confiscation des revenus de nos pauvres ég-lises, qui pour la plupart vivent de misère.

La secte qui nous opprime poursuit son plan avec une satanique persévérance, elle veut déchristianiser la France ; elle a décidé que les catholiques disparaîtraient ou seraient ses esclaves. Il faut vouloir être triplement aveugle pour garder la moindre illusion. Depuis vingt ans elle n'a pas reculé d'un demi-millimètre. Quelquefois, elle a paru s'arrêter, mais pour avancer plus sûrement; elle a abusé de notre patience, et nous, mon cher ami, n'avons-nous pas abusé du devoir d'être patients ?

Il faut le répéter sans cesse afin qu'on ne l'oublie pas: Nous ne sommes pas en République, mais en francmaçonnerie. La franc-maçonnerie est l'agent accrédité de Satan sur la terre ; entre elle et Dieu, entre elle et nous, la paix ne peut exister.

Elle, c'est le mal; nous, nous sommes le bien; la lumière est inconciliable avec les ténèbres.

J'ai voulu, en ce qui me concerne, témoigner de ma bonne volonté. Pendant notre dernière retraite pastorale, j ai fait donner des conférences très étudiées sur l'interprétation de ce perfide instrument de tyrannie. Ce n'est pas que j'aie jamais cru qu'il méritât la moindre con-

diO LA POLITIQUE RELIGIEUSE

fiance. — Vous savez, comme moi ; mon cher ami, que lorsque le diable s'empare du bénitier, ce n'est pas pour y conserver l'eau bénite. Mais j'ai tenu à prouver que je n'avais pas de parti pris.

Mes bons curés m'écrivent ou viennent me dire que

cette incompréhensible rég-lementation va devenir pour

"eux la source de taquineries, de tracasseries, d'impos-

• sibilités, et une cause certaine et prochaine de ruine

pour leurs ég"lises.

Cet aveu que je suis oblig-é de faire va réjouir nos ennemis. Vous les voyez se frotter les mains en disant : C'est çà; c'est bien ce que nous voulions.

Nous sommes les administrateurs nés de nos fabriques, et de par les lois de l'Eg-lise et de par le Concordat. De quel droit viennent-ils nous déposséder? En quoi avonsnous démérité dans notre g-estion? Nous poussons jusqu'au scrupule le respect des minces ressources de nos ég-lises. Ah ! s'ils avaient apporté notre honnêteté dans le Panama, huit cent mille souscripteurs ne les accableraient pas de leurs malédictions, et nous n'aurions pas la douleur d'en recueillir les victimes chez nos Petites- Sœurs des Pauvres et ailleurs. Mais, le catholicisme, voilà V ennemi; si nous ne sommes pas encore la quantité toujours néglig-eable, nous restons toujours la quantité persécutable; vous me permettrez d'inventer le mot pour mieux rendre ma pensée.

J'aime la paix; je cherche la paix; je suis prêt à lui faire tous les sacrifices; mais je veux la paix dans le respect de tous les droits et la liberté de tous les devoirs.

Depuis que je suis à Aix, j'ai souvent médité sur les paroles du g-rand saint Hilaire, évêque de Poitiers : Episcopus egosum .-Je suis évêque. Je suis l'homme de la miséricorde et du pardon, de la conciliation et de l'abnégation de moi-même ; je suis l'homme des pauvres et des humbles, des riches etdes puissants : Episcopus egosum; mais je suis aussi évêque pour d'autres missions. Je suis l'envoyé de Dieu et son fondé de pouvoir. Si son nom est

LA LÉGISLATION CONTRE LES FABRIQUES 3fl

outragé, si ses droits et ceux de l'Eg-lise sont violés, si vous pervertissez les âm es que je dois sauver, si l'autorité des pères de familles est méconnue, si vous forcez leurs enfants à recevoir un enseigfnement que leur conscience réprouve, si vous rendez mon administration impossible par votre immixtion illég-ale dans mon domaine, si vous détruisez la foi dans mes paroisses par la suppression des vocations ecclésiastiques, si vous ruinez nos communautés relig-ieuses par des impôts vingt fois injustes, si vous nous traitez comme des étrangers chez nous, alors je me souviendrai que je suis évêque, c'està-dire gardien et surveillant de la vérité et de la liberté, de tout ce qui est bien, de tout ce qui est juste, de tout ce qui est saint.

Je vous prêcherai bien haut l'Evangile, qui <;ondamne les ennemis de Dieu et des hommes,^ les impies, les méchants, et je dirai à tous les échos du monde:

Vœ vobis, hypocritœ, malheur à vous, hypocrites! Episcopus ego sum.

Avec saint Paul, se réclamant de son titre de citoyen romain devant le proconsul, j'ajouterai : Je suis Français autant que vous, et plus que vous :

J'ai servi mon pays mieux que vous ; la comparaison n'est pas ambitieuse.

Oui, mieux que vous: je le dis devant Dieu qui me jugera bientôt; et, comme les apôtres, je confesse humblement que je n'ai fait que mon devoir et que je suis an serviteur inutile: ie n'en tire point de vaine gloire. Episcopus ego sum ; et voilà pourquoi je proteste contre cette loi, comme évêque, comme Français, et comme ^Q premier fabricien de mon diocèse.

Elle est injuste ; elle est impraticable ; elle est souverainement blessante pour nous.

Gomment, ils ont consulté les cultes dissidents pour en organiser l'application, et nous, qui représentons plus de trente-six millions de catholiques, sur trente-huit ïuillionsde Français,ils nous ont laissé dédaigneusement

de côté; ils ne pouvaient nous donner un témoignage plus insultant et plus authentique de leur mépris !

Ah ! si le mépris avait ici quelque chose de chrétien, comme nous pourrions le leur rendre avec surabondance !

Nous avons une autre maxime, nous la pratiquons, quoi qu'elle soit héroïque; mais elle ne nous fait pas oublier l'ordre du Maître : Combattez pour la justice, jusqu'à la mort.

J'unis donc de tout mon cœur ma protestation à celle des évêques qui ont parlé avant moi ; mes vénérés collèg^ues ont donné d'irréfutables arguments à nos maîtres. Moi, je m'adresse aux catholiques et je leur dis: On. veut vous chasser du lieu saint où vous avez été baptisés, où vous avez fait votre première communion, où vous avez été mariés, oùvous voulez être enterrés. N'en doutez pas : C'est le but poursuivi depuis vingt ans; est-ce que vous ne voyez pas que cette fois ils ont porté la main plus loin que l'accessoire? ,' Pratiquement , que doit-on faire ? Je recommande à mes curés et aux trésoriers d'être plus exacts que jamais dans la tenue de leur comptabilité; qu'ils soient prêts à justifier les recettes et les dépenses avec pièces à l'appui...

Recevez, mon cher ami, la nouvelle assurance de mon affectueux attachement in Christo Jesu.

f Xavier, Archevêque d'Aiœ, Arles et Embrun.

Aix, le 29 janvier, fête de saint François-de-Sales.

D'aussi éloquentes et courag-euses protestations étaient bien faites pour soutenir les catholiques dans la lutte. Cependant il faut reconnaître que tous les évêques n'en élevaient pas d'aussi ardentes. Même dans une question aussi grave, le désir de conciliation se manifestait chez plusieurs . Les dif-

férences ou divergences inévitables dans Tattitude d'un épiscopat si nombreux se trouvaient fortement accentuées par l'impulsion de la diplomatie ou de la politique pontificale. Plusieurs prélats trouvaient dans sa ligne de conduite passée, et dans les dispositions qu'ils pressentaient chez elle, comme dans les leurs propres, la raison d'une réserve et d'une complaisance mieux intentionnée qu'éclairée.

Le cardinal Lecot, adressant à son clergé et aux membres de son conseil de fabrique une lettre lelative à l'instruction envoyée par le ministre des Cultes, appréciait le caractère des nouvelles mesures en des termes sur lesquels quelqu'un donna son impression par cette boutade : allons, tant mieux !

Nous ne voulons pas redire ici ce que nous écrivions au mois d'avril dernier à propos du décret qui réglait l'application de la nouvelle loi.

Certes, il est permis d'affirmer que ce n'est pas à une pensée d'intérêt pour les fabriques que cédait l'auteur de ce coup de surprise si regrettable, porté comme au hasard, à propos de la loi budgétaire, à l'administration de nos églises.

Il suffit, pour en être convaincu, de se rappeler d'où émane cette loi,' quels esprits l'ont conçue, et comment elle fut, contre toute attente, remise inopinément à l'ordre du jour dans les préoccupations des débats sur une loi de finances, après avoir été une première fois repoussée par le Parlement. Si l'application eût été faite dans l'esprit de la loi, elle eût créé les embarras les plus pénibles et rendu impossible l'administration temporelle de nos Eglises.

Telle qu^elle est, avec les adoucissements qu'a essayé d'y introduire un esprit d'apaisement aussi prudent que juste, elle nous laisse encore de vifs et douloureux regrets.

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Espérons que; le temps et l'expérience aidant, cette œuvre, si absolument suspecte dans ses origines, se modifiera dans un sens moins irréligieux, et qu'au lieu d'être un embarras et une vexation sans utilité dans plusieurs de ses détails, elle deviendra un jour une loi sage, vraiment utile aux intérêts des églises, permettant à la fois un contrôle prudent et une administration sans entraves.

La presse g-ouvernementale exploitait naturellement ces diverg-ences ; et c'était une cause d'affaiblissement pour la défense catholique. C'est ainsi que le Temps du 26 décembre i8g3 opposait, sous le titre : Evêque et èvêque, la protestation de l'érêque de Séez aux déclarations accommodantes de Tévêque d'Amiens :

Il a souvent suffi d'un évêque qui criait un peu fort, et hors de propos, contre toute décision du pouvoir civil, pour inspirer à un g-rand nombre de croyants la conviction que la relig-ion était persécutée. Aussi n'aurionsnous garde de. laisser passer l'occasion qui s'offre de montrer, par un exemple, avec quelle légèreté l'on accepte parfois les plus excessives accusations contre l'esprit de tolérance religieuse qui est l'essence même du l'égime républicain, bien compris et loyalement pratiqué.

Le Parlement a voté une nouvelle loi sur la comptabilité des fabriques. C'est avec une certaine appréhension que le clergé avait vu les Chambres préparer cette réglementation nouvelle ; et c'était bien naturel, puisqu'il s'ag'issait de changer un ensemble de dispositions législatives dont l'Eglise s'était fort accommodée jusqu'ici. La loi a passé, non sans un examen approfondi et non sans discussions contradictoires ; mais, après la promulgation, des résistances obstinées demeurent et des mécontentements s'affirment. Le plus énergique des protestataires est l'évêque de Séez, M. Trégaro. Ce prélat, qui

LA LÉGISLATION COJNTBE LES FABRIQUES 3l5

est bien connu pour la foug-ue indomptable de son ultracléricalisme, écrit au ministre des cultes, à propos de la nouvelle comptabilité des fabriques, une lettre dont voici la conclusion :

« En vérité, je me demande si Je puis en conscience appliçiier le décret du 27 mars i8g3. Je ne le ferai donc qu'en cédant au droit du plus fort ; mais en protestant, comme je l'ai fait, du reste, pour la loi scolaire, pour la loi militaire, et pour la loi du divorce, que je considère comme destructives de la vraie liberté.

(( Et je me résume, monsieur le Ministre, je ne vois dans le nouveau décret qu'une main mise du g-ouvernement, à courtes échéances, sur nos fabriques, et qu'une atteinte à nos libertés les plus chères. »

Après avoir lu ces lig-nes, tout catholique un' peu naïf (qui n'aurait jamais rien su des batailles li"\Tées par M. Trég-aro à l'esprit moderne, doit être d'avis que, décidément, la République ne manque jamais de persécuter la relig-ion et ses ministres. Le doute est-il possible ? Pesez les termes de la lettre de monseig-neur Trég-aro : « Droit du plus fort ! . . . Atteintes aux libertés les plus chères !... » C'est vraiment la persécution dans toute son horreur.

Or, contrôlez l'opinion de l'évêque de Séez — non, certes, par l'opinion laïque — mais par l'avis d'un autre évêque, d'esprit plus rassis et plus calme que le bouillant M. Trég-aro. Ecoutez comment s'exprime, sur le même sujet, l'évêque d'Amiens,

«Les exig-ences de la loi sur les fabriques ne sont pas en rapport avec rémotion qu'elle a d'abord causée. Ne l'avez-vous pas remarqué aussi bien que' nous ? Elle ne modifie pas la base de la lég-islation qui rég-it les tionseils de fabrique et le bureau des marg-uilliers. Nous ne voyons pas qu'elle porte uiie sérieuse atteinte à leur composition ou à leurs attributions respectives. Elle ne urise aucun des ressorts qui entretiennent le jeu réqulier de l'org-anisation fabricienne, et l'introduction limi-

3l6 LA POLITIQUE RELIGIEUSE

tée d'un nouveau rouage n'aura lieu qu'à défaut d'un comptable au sein du Conseil.

« Nous inclinons donc à croire qu'il y a lieu de rassurer vosfabriciens trop inquiets, suviouty os trésoriers. Le serment professionnel qu'on exig-e de ces derniers n'ajoute rien à leur responsabilité ; le décret ne leur demande pas de fournir un cautionnement et l'hypothèque légale n'est qu'une mesure comptable dont leur honorabilité les met d'ailleurs à l'abri .

« Aussi, nous entretenons l'espoir que le nouveau règlement d'administration publique n'aura pas d'autre effet appréciable que celui de nous exciter à une plus grande vigilance dans la bonne gestion des deniers de l'Eglise et de faire régner un ordre parfait dans une comptabilité qui touche aux intérêts les plus sacrés. »

Quelque opinion qu'il ait sur le fond même du débat, tout homme de bonne foi devra convenir que, seul, le langage de l'évêque d'Amiens est bien le langage d'un prêtre, d'un ministre de paix. Respectueux du pouvoir civil, mais soucieux aussi des intérêts de sa charge, il s'efforcera d'éclairer, d'expliquer, de concilier : il n'écrit pas un mot qui puisse aggraver ou ci^éer des malentendus dont la paix religieuse finit toujours par pajer les conséquences. Ajoutons que d'autres membres de l'épiscopat français, et non des moindres — tel l'archevêque de Cambrai — ont apprécié la nouvelle loi des fabriques avec la même bonne foi et la même absence de parti pris.

Pendant ce temps, M. Trégaro continuera de proclamer que la loi dont il s'agit est ce l'abomination de la désolation ». S'il avait opiné seul, — et surtout s'il était moins connu, — il n'en aurait peut-être pas fallu davantage pour qu'il fût admis que l'épiscopat, l'Eglise, la religion même avaient parlé par sa bouche, et crié leur détresse. Heureusement l'éclatante contradiction qui éclate dans les deux lettres des évêques de Séez et d'Amiens est là pour avertir les catholiques les plus chatouilleux.

LX LÉGISLATION CONTRE LES FABRIQUES 3l.7

II. — La législation contre les fabriques et la politique de ralliement.

« Esprit nouveau » et « tactique nouvelle ».

La question des fabriques fut la pierre de touche qui éprouva la fermeté de la résistance relig^ieuse servant de mot d'ordre ou de prétexte au ralliement, et la sincérité des promesses d'apaisement offertes par le gouvernement républicain.

A la veille du jour où le ministère allait annoncer l'ère d'un esprit nouveau, Eug-ène Veuillot écrivait dans V Univers ;du i3 février, à propos de l'ag-itation créée par la loi :

Quant au conflit actuel, il est plus propre à fortifier l'action catholique qu'à la décourag-er. C'est pour le combat qu'elle existe et c'est par le combat qu'elle grandira. Si nos amis qui ne peuvent attendre du présent cabinet les réparations nécessaires ne lui sont pas systématiquement hostiles, c'est par devoir, et non par crainte. Ils ne feront donc aucune concession pour le maintenir. Grâce à Dieu, nous ne sommes ni de ces liargneux qui, tout en gémissant sur les souflrances de ■ l'Eglise, s'accommoderaient aisément de la voir souffrir davantage, dans l'espoir que l'excès du mal servirait leur parti, ni de ces timorés qui laissent le champ libre aux méchants, crainte de les rendre plus méchants encore en leur résistant.

Et, c'est pourquoi, soumis à la constitution, nous iaisons une guerre sans trêve à la législation dans tout ce qu'elle a de sectaire. Et si Von nous dit que cette guerre peut entraîner la raine de la constitution elle-même, nous répondons que le devoir d'accepter n'entraîne pas pour nous celui de la sauver.

3l8 I-A. POLITIQUE RELIGIEUSE

Certes, on ne pouvait mieux dire; on n'aurait pu, non plus, mieux faire que de suivre franchement une telle lig"ne de conduite, respirant encore l'esprit de l'ancien Univers.

Mais la politique de ralliement soutenue par ce journal allait lui donner un triste et retentissant démenti, dont il serait réduit à ne pas s'embarrasser. Nous le verrons de nouveau, à propos de la loi d'abonnement, sonner -la charg-e, puis la retraite, €n disant que rien n'est changé .

La droite ralliée, qui ne devait accorder aucune concession au ministère pour le maintenir, lui fit d'abord celle de ne pas voter contre un ordre du jour inacceptable pour elle. La Chambre, écartant, il est vrai, une motion haineuse de M. Brisson, mais prenant acte des déclarations des ministres qui, en offrant l'apaisement aux catholiques et leur parlant d'esprit nouveau, y mettaient pour condition l'acceptation formelle des lois anti-religieuses, traçait au gouvernement sa ligne de conduite en ces termes : « La Chambre, confiante dans la volonté du gouvernement de maintenir les lois républicaines et de défendre les droits de l'Etat laïque, passe à l'ordre du jour. »

L'exemple qu'Albert de Mun avait donné dans cette circonstance allait prendre une signification encore plus claire. Peu de jours après la fameuse séance dont nous venons de parler (3 mars 1894)? M. Baudry d'Asson interpellait le gouvernement sur l'application de la loi des fabriques. L'opportunité de son acte pouvait se discuter peut-être, mais les déclarations ministérielles qu'il occasionna ne laissaient aux catholiques aucune liberté de soutenir le Cabinet. Ils avaient entendu M. SpuUer,

LA LEGISLATION GOWTRE LES FABRIQUES Sig

ministre de l'Instniction publique et des Cultes, leur répondre:

Ce n'est qu'en excipant du droit canonique et du caractère mystique de l'Eg-lise que certains évoques réclament. Mais le g-ouvernement ne connaît pas le droit canonique, le caractère mystique de l'Eg-lise est sans action sur lui. DEiat considère que le règlement des fabriques lui appartient exclusivement, c'est son droit. Il l'a exercé, il continuera à l'exercer dans sa plénitude, sans faiblesse, sans abaissement, avec une inflexible modération. Il est bien entendu que, par inflexible modération, le gouvernement veut dire qu'il ne s'écartera en rien de la lig-ne qu'il s'est tracée, que ni par supplications, ni par prières, ni par menaces, il n^ abandonnera le terrain sur lequel il s'est placé : la revendication et l'exercice de tous les droits de l'Etat ; et ce n'est pas le bruit qu'on fera autour de la pensée souveraine du lég-islateur, qui empêchera le g-ouvernement de faire son devoir. [Journal officiel.^

Et, plus bas :

Il ne faut pas de méprise : vous êtes en présence d'un g-ouvernement qui ne cache pas ce qu'il veut faire. Ce sera avec la plus inflexible modération et la plus g-rande énerg-ie.

Cela dit, le g-ouvernement, contre l'ordre du jour Baudry d'Asson, et contre un autre, tout incolore proposé par Mg-r d'Huis t, ayant réclamé l'ordre du jour pur et simple, la droite tout entière^ y compris Mg-r d'Hulst, à l'exception du seul M. de Baudry d'Asson, vote pour le gouvernement.

Une si extraordinaire attitude souleva naturellement les protestations de la presse conservatrice.

320 la: politique religieuse

Albert de Mun, que sa position éminente exposait spécialement aux critiques, crut bon de se justifier par une lettre publique, adressée à l'archiprêtre de Saint-Pol de Léon, dont la paroisse était la principale de sa circonscription. La Vérité, en reproduisant cette pièce, l'accompagna de réflexions dont la justesse frappera sans doute le lecteur. M. Auguste Roussel y dénonçait le vice de la tactique nouvelle :

Paris, 11 mars 1894.

Cher Monsieur l'archiprêtre,

L'interpellation annoncée depuis plusieurs jours, sur le décret relatif à l'administration des conseils de fabrique, a eu lieu hier. M. de Baudry d'Asson a cru devoir, en commençant son discours, exprimer le regret que d'autres députés catholiques n'eussent pas, à sa place, pris l'initiative de cette interpellation, et quelques journaux se sont, aujourd'hui, associés à ce reproche, en me mettant personnellement en cause.

Afin de dissiper toutes les équivoques que ces reproches pourraient faire naître dans l'esprit des membres du clergé et des conseils de fabrique, je tiens à vous donner publiquement les motifs de mon attitude, d'ailleurs parfaitement expliquée à la tribune par Mgr d'Hulst, au langage de qui je me suis entièrement associé.

Vous savez tout ce que je puis penser au sujet de la nouvelle et détestable législation des fabriques.

Une déclaration, de ma part, à cet égard, serait assurément superflue, et le besoin de faire connaître des sentiments dont personne ne doute n'était pas, à mes yeux, une raison suffisante pour interpeller le gouvernement.

Mais, dans une assemblée comme la Chambre actuelle, où les catholiques sont en faible minorité, ils ne peuvent presque jamais obtenir le vote d'un ordre du jour

leur donnant pleine satisfaction, ils ont le devoir, avant de soulever une discussion, d'en peser mûrement toutes les conséquences. Ce devoir, qui s'impose à eux, en toute matière, est bien plus rig-oureux encore lorsqu'il s'agit d'une affaire où sont eng-ag-és les plus g-raves intérêts relig-ieux.

Le sujet était ici particulièrement délicat, car il touche, quoi qu'en ait dit M. le ministre des Cultes, et en tous cas, d'après les principes catholiques, à une question essentiellement mixte dans laquelle il est impossible aux laïques de prendre parti sans consulter Vautorité épiscopale, qui est pour nous, en pareil cas, compétente avant toute autre.

Je ne trouve pas qu'un catholique puisse porter à la tribune un débat de cette nature, contre l'avis de ceux qui sont les premiers responsables .

Or, les plus hautes autorités ecclésiastiques désapprouvaient l'interpellation. Ce n'' était un secret pour personne. Je ne crois pas qu'on eût le droit de passer outre. La plupart des députés catholiques l'ont pensé comme moi. Les raisons de cette désapprobation étaient, d'ailleurs, de la dernière évidence, et je n'ai eu, quant à moi, aucune peine à les admettre, car elles m'avaient à l'avance frappé l'esprit, en me déterminant à m'abstenir.

Mgr d'Hulst, qui a très heureusement rétabli la position, les a clairement exposées à la tribune.

La question de l'administration des conseils de fabrique ne peut être, utilement et pratiquement, traitée que par la voie d'une proposition d'abrog-ation de l'article 78 de la loi des finances du 26 janvier 1892, dont nous nous proposions de pi'endre l'initiative lors de la prochaine discussion du budg-et ; en attendant, sur les points où le décret du 27 mars 1898 nous parut illégal ou impraticable, c'est par le recours aux jugées des comptes ou même au Conseil d'Etat que les intéressés peuvent se défendre.

PROGRÈS DU LlBÉR. I — 21

Voilà la vérité.

L'inierpellation menaçait de compromettre cette méthode de résistance légale, et d'aggraver la situation actuelle par le vote d'un ordre du jour approuvant formellement le décret.

L'intervention de MgT d'Hulst a conjuré ce péril. II faut grandement lui en savoir g-ré. C'est lui qui, dans la séance de samedi, a mérité la reconnaissance des catholiques.

La question reste entière, et les conseils de fabrique peuvent suivre la lig^ne de conduite qui leur sera tracée par l'autorité épiscopale.

Telles sont les raisons qui ont déterminé mon attitude.

Je vous devais, cher Monsieur l'archiprêtre, ces explications, sachant combien, à distance, les situations peuvent paraître confuses, et tenant, avant toute chose, à ce que mes actes politiques soient toujours parfaitement justifiés aux yeux de ceux qui m'honorent de leur confiance.

J'ai la conviction que j'ai rempli tout mon devoir de catholique, et je suis certain d'avance que vous êtes de mon avis.

Veuillez agréer, cher Monsieur l'archiprêtre, l'hommag-e de mon bien respectueux et entier dévouement.

A. DE MuN.

La première réflexion que provoque ce plaidoyer mélancolique, c'est qu'il fut un temps où l'attitude parlementaii^e de M. le comte de Mun n'avait besoin d'aucune explication aiiprès des catholiques.

C'était l'époque où le vaillant député de Pontivy, eng-ag'é à fond dans le combat contre les persécuteurs de l'Eg-lise, répondait aux avances pacifiques, mais peu sincères, de Jules Ferry par ce fameux : « Avec vous, jamais, » qui fit tressaillir toute la France chrétienne.

Nous sommes loin, présentement, de ces temps héroïques. L'homme d'épée dont la parole, au dire de Louis

Vcuillot, qui ne lui ménag-eait pas son admiration, manquait, alors même, d'un peu de « sabre », s'embarrasse aujourd'hui dans des préoccupations de procédure qui paralysent sing-ulièrement l'action militante à laquelle il semblait surtout destiné et qu'attendait de lui la confiance des catholiques. L'autre jour, pendant que Mgr d'Hulst, dont il célèbre aujourd'hui la patiente sag-esse, volait, avec un g-roupe de combattants résolus, contre l'ordre du jour Barthou, le député de Morlaix s'abstenait, et ce n'est pas sans une douloureuse surprise que, dans un article du Nouveau Moniteur de Rome consacré à sa louang-e, nous lisons ce qui suit :

« Trente-quatre membres de la droite ont suivi l'illustre orateur. Sans son intervention, plusieurs auraient voté contre Vordre du jour. Gela est aussi un indice de la plus haute importance.

« Hélas !

« Mais laissons le vote d'il y a huit jours, dont nous avons dit précédemment ce qui convenait.

« Pour expliquer son vote de samedi en faveur de l'ordre du jour pur et simple, M. le comte A. de Mun met d'abord en avant l'inutilité d'une déclaration de sa part, pour ce qui concerne les sentiments dont il est animé à l'endroit de la loi des fabriques.

« Là-dessus, nous sommes pleinement d'accord. Il est certain, en effet, qu'à ce point de vue le silence des députés de la droite opposante, qu'elles que soient leurs diverg-ences politiques, ne permet de mettre en doute, pour personne, le jugement que porte chacun deux sur les droits des fabriques. Aussi, n'est-ce pas pour cela que les catholiques de la Chambre sont appelés à faire entendre leurs protestations. De même qu'à Rome, en face des envahisseurs dont on ne saurait rien attendre pour la réparation de leurs actes usurpateurs, le Pape ne cesse pourtant, au risque d'ag-g-raver sa situation, de faire entendre sa protestation souveraine, de même, partout, les l'eprésentants catholiques ont-ils le devoir de protester

conti-e les attentats dont l'Eg-lise : est victime, non pas certes avec l'espoir d'obtenir un adoucissement sérieux quelconque à la situation qui leur est faite, mais afin de ne pas laisser prescrire le droit et de tenir constamment l'opinion publique en éveil, à l'endroit de ces iniquités .

« A cet ég-ard, les ménagements, bien loin qu'ils doivent être la règ-le delà conduite ordinaire des hommes publics, se comprennent d'autant moins que la Chambre est moins disposée, par sa composition, à leur faire justice. Assurément, si les sentiments du ministère étaient douteux ainsi que ceux de la majorité, il y aurait lieu de peser mûrement toutes les conséquences d'une discussion, avant de la soulever, pour ne pas provoquer témérairement des manifestations contraires à un succès relatif qu'on pourrait lég-itimement espérer. Mais en sommes-nous là ? Et n'est-ce pas M. le comte de Mun lui-même qui nous avertit que les catholiques, depuis les élections dernières, étant en faible minorité, « ne peuvent presque jamais obtenir le vote d'un ordre du jour leur donnant pleine satisfaction ? »

Dès lors, que risque-t-on d'imiter le Centre d'Allemagne lequel, ayant à lutter contre une majorité semblable n'a cessé, quand même, de présenter et de représenter des motions qu'il savait destinées au plus complet échec, mais qui, par cette vaillante tactique, ayant subi une série de défaites à la Chambre, a conquis autant de victoires devant l'opinion, jusqu'au jour où il a été mis de la sorte en situation de faire la loi même au Faiblement ?

Cet exemple nous dispense d'insister sur l'arg-ument que tire M. de Mun du caractère mixte de la question des fabriques, argument qui est même incomplet à nos yeux, car, dans la rigueur des principes, ce caractère n'est pas mixte, mais uniquement religieux, n'en déplaise aux dires insolents de M. Spuller, qui prétend, lui, que cette question regarde exclusivement l'Etat.

N'étaient-elles donc pas mixtes ou exclusivement religieuses, les questions pour le triomphe desquelles a si vaillamment lutté le Centre allemand?

Mais, ajoute M. le comte de Mun, « les plus hautes autorités ecclésiastiques désapprouvaient l'interpellation. Ce n'était un secret pour personne ». S'il en est ainsi, comment se fait-il que ce secret ait eu jDour seuls confidents ceux qui affirment qu'il était connu de tous? En ce qui nous concerne, nous n'avons vu, nulle part, indiqué un secret de ce g'enre, et pourtant l'interpellation de M. de Baudry-d'Asson n'a pas été une surprise de séance, comme celle de M. Brisson l'autre jour. Plus d'une semaine à l'avance on savait qu'elle aurait lieu. Dans quel journal catholique a-t-on dit, le sachant, que les plus hautes autorités ecclésiastiques le désapprouvaient.

La preuve que les raisons d'une désapprobation si invraisemblable n'étaient pas« delà dernière évidence », c'est le souvenir même qu'invoque l'éloquent député de Morlaix en disant, d'une part, que Mg-r d'Hulst les a clairement exposées à la tribune, et, d'autre part, qu'elles avaient à l'avance frappé son esprit en le déterminant à s'abstenir dans le vote du 3 mars. Ce jour-là, en effet, pendant que M. le comte A. de Mun s'abstenait, Mgr d'Hulst et plusieurs autres députés catholiques votaient contre l'ordre du jour Barthou. L'évidence n'avait donc pas frappé tous les esprits !

Au surplus, comment s'en étonner? S'il est, en effet, une évidence qui frappe, c'est que le Souverain Pontife, dans son encyclique aux Français, a fait un devoir aux catholiques de s'unir sur le terrain de l'acceptation du fait constitutionnel pour combattre plus efficacement la législation impie; c'est que les évêques ont élevé la voix contre l'usurpation du pouvoir civil dans la grave question qui nous occupe ; c'est qu'à leur exemple nombre de catholiques ont fait parvenir à qui de droit leurs réclamations. Et, seuls, les députés catholiques devaient

se tenir à l'écart de ce généreux mouvement? Il est vrai, dans son plaidoyer, M. le comte de Mun nous dit que •c'était seulement partie remise. On jugeait plus opportun d'attendre, à cet effet, la prochaine discussion du budget, l'interpellation menaçant de compiromettre la méthode de résistance légale et d'aggraver la situation actuelle par le vote d'un ordre du jour approuvant formellement le décret.

Nous pourrions nous borner à dire que ce sont là des subtilités parlementaires, que le public catholique risque fort de ne pas saisir. Nous pourrions ajouter qu'il est non moins difficile de supposer que les dispositions du gouvernement ou de la majorité changeront, parce qu'on les adjurera de faire justice au moment de la discussion du budget, au lieu de le faire tout de suite par voie d'intei-pellation. Enfin, nous pourrions faire observer que, l'intérêt d'un délai plus long ou d'une autre procédure faisant défaut, il y a, pour juger cette tacti- ■que, le désavantage formel d'endormir une opinion qu'il importe, au conti^aire, de tenir sans relâche en éveil, pour l'exciter de plus en plus conti'e les persécuteurs; mais nous avons mieux à répondre.

En effet, si l'argumentation de M. le comte A. de Mun valait quelque chose, elle irait à condamner toute interpellation qui ne pourrait avoir de solution budgétaire ou législative immédiate. Elle condamnerait, par suite, les interpellations qui, au point de A^ue de l'opinion, n'ont pourtant pas été inutiles, en ce qui concerne, par exemple, le droit d'accroissement ou l'exécution des trop fameux décrets.

Reste l'argument tiré de ce que le vote d'un ordre du jour approuvant formellement le décret n'aurait pas laissé la question entière pour les conseils de fabrique, auxquels Mgr d'Hulst a si justement conseillé la résistance. Mais, ici encore, les faits sont là pour établir que cette crainte est absolument chimérique.

Qui ne sait que les votes de la Chambre, quels qu'ils

liA LÉGiStATION CONTRE LES FABRIQUES 827

soient, ne peuvent avoir pour effet de lier la conscience du jug-e appelé à se prononcer sur l'illégalité d'une mesure que ces votes auraient proclamée légale? Par le fait, les votes de ce g-enre rendus par la Chambre, en matière de droit d'accroissement, ont-ils empêché les congTég"ations lésées de s'adresser aux tribunaux pour réclamer des jug-ements contraires à ces votes? Et plusieurs tribunaux n'ont-ils pas fait droit à leur juste requête? Il n'en va pas autrement pour les fabriques.

Au lieu de l'ordre du jour pur et simple que M, le comte de Mun se plaît a saluer comme un ordre du jour sauveur, bien qu'il ait étouffé la protestation catholique, nous aurions eu un nouvel ordre du jour Barthou, que la situation des fabriques vis-à-vis des, tribunaux n'en aurait été nullement compromise. De plus, ceux qui, dans la France entière, comprennent les oblig-ations de la lutte auraient eu la consolation de constater que les députés catholiques faisaient unanimement écho à la voix des évêques dénonçant l'iniquité du décret en cause, et leur énerg-ie s'en serait sing-ulièrement accrue, au bénéfice de la cause dont tous nous souhaitons le triomphe. (( Bataillons, disait Jeanne d'Arc, sollicitée aussi de temporiser. Bataillons, c'est Dieu qui se charg-e de donner la victoire. »

Voilà pourquoi, à la tactique nouvelle dont M. le comte A. de Mun se fait le héraut, nous continuons de préférer l'ancienne, celle qui, dég-ag-ée des artifices et <les calculs parlementaires, lui inspirait le plus beau de ses mouvements d'éloquence. Voilà pourquoi, reprenant, à l'adresse des successeurs de Jules Ferry, ce cri superbe, qui reste inébranlablement le nôtre, nous disons à notre tour :

« La paix avec vous, qui ne nous l'offrez qu'au prix de tous nos droits, jamais ! »

Il est difficile de ne pas voir aussi une réponse à la conduite d'AJbert de Mun et des ralliés dans

la seconde lettre, écrite au lendemain même de ces incidents, par Mgr Isoard, évêque d'Annecy, au ministre des Cultes, sur le décret concernant la comptabilité des fabriques. Elle est du moins en absolue conformité avec l'attitude de la Vérité. Mgr Isoard n'estimait pas, lui non plus, qu'on ne dût prendre qu'une part des prescriptions de l'Encyclique du i6 février 1892, où l'acceptation du fait constitutionnel est présentée comme le meilleur moyen d'union pour mieux combattre la législation anti-chrétienne :

Annecy, 13 mars 1894.

Monsieur le Ministi-e,

Le 20 janvier dernier, je me donnais l'honneur de vous présenter quelques observations au sujet du Décret sur la comptabilité des fabriques. ,

Je disais que, si ce fait législatif avait été isolé et le résultat d'un accident de séance, les catholiques auraient pu attendre du temps le redressement d'une violation de leurs droits ; mais que la mesure insérée au budget de 1892, loin de pouvoir être considérée comme une surprise, était au contraire préparée depuis longtemps, et faisait partie d'une législation complète dont le plan a été dressé dès i8i5, et qui a pour but d'enlever graduellement à la religion catholique ce qui la fait elle-même et constitue sa personnalité.

Les paroles prononcées à la tribune de la Chambre des députés, par M. le président du Conseil, le 3 de ce mois ; vos propres déclarations, il y quatre jours, prouvent assez et la justesse de cette observation et la nécessité où nous nous trouvons de la reproduire incessamment.

Vous avez déclaré, monsieur le Ministre, que <f le caractère mystique que l'Eglise s'attribue ne doit pas entrer en ligne de compte ; que le gouvernement ne

connaît pas les lois canoniques » . Une formule aussi brève qu'exacte des pensées qui sont les vôtres et des vues du parti auquel vous appartenez a été donnée par le député Scialoja, en 1867, au Parlement de Florence. Il disait : « Il n'y a plus de questions mixtes. Le principe humain, qui sait tout, veut avoir le droit de tout décider seul. »

C'est eu vertu de cette idée maîtresse de toute votre conduite dans les questions qui concernent l'Eg-lise que l'on a redig-é et le décret sur les fabriques, et la circulaire qui en règle les applications. Ce qui est voulu, et avec une persévérance que de continuels succès ont récompensée jusqu'ici, c'est que l'Eg-lise catholique en France ne soit plus qu'une des branches de l'administration publique, au même titre et dans les mêmes conditions que la justice, la g-uerre, l'instruction publique.

Nous sommes évêques pour donner sans relâche, et à toute occasion, un enseig-nement opposé aux principes que résumait le député italien, et qui inspirent la conduite du g-ouvernement vis-à-vis des catholiques depuis une quinzaine d'années.

Nous devons faire du bruit, selon l'expression que vous avez adoptée, — et le bien que nous attendons de ce bruit est celui-ci: dévoiler auœ populations que Dieu nous a confiées ce qui s'accomplit, sans qu'elles le soupçonnent, contre leurs droits, ce qui menace de la manière la plus grave leur liberté religieuse.

Tel est le but de cette seconde lettre.

Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute et respectueuse considération .

Louis, Evêqae d'Annecy.

Cependant V Osservatore iîoma/îo, reproduit par l'Univers (17 mars), apportait aussi sa fausse note dans le concert d'élog-es dont on s'efforçait de couvrir le coupable silence de l'opposition ralliée et la

33o liA. POLITIQUE RELIGIEUSE

félicitait de s'être rang-ée du côté du gouvernement :

Les journaux français qui nous sont arrivés ce matin nous ont apporté le compte-rendu de la séance de la -Chambre de samedi. Nous avons pu ainsi apprécier les circonstances et la portée de l'interpellation de M- Baii- •drj d'Asson sur la g"rave question des fabriques .

Il n'est que trop visible que cette interpellation était imprudente puisqu'elle aurait pu faire le jeu des radicaux et forcer le g'ouvernement à contredire les bonnes ■dispositions qu'il avait témoig-nées, quelques jours auparavant, par l'intermédiaire de M. le ministre des Cultes.

C'est pourquoi il faut louer vivement l'intervention de Mgr d'Hulst qui, avec son éloquence ordinaire, a montré l'inopportunité de cette interpellation et a fourni l'occasion de clore rapidement l'incident par l'ordre du jour pur et simple, sans que les radicaux aient pu profiter de cette discussion pour leurs projets.

L'illustre prélat a été secondé par le comte de Mun et par les autres députés catholiques, dont la prudence •et le tact font toujours mieux ressortir le zèle dont ils sont animés dans la défense de la bonne cause. Ses électeui's, nous en sommes assurés, le reconnaîtront.

M. de Baudry d'Asson répliqua aux assertions d'Albert de Mun par une lettre publique où, faisant à juste titre ses réserves sur la thèse énoncée par son collèg'ue relativement à l'autorité des évêques dans les questions parlementaires, il déclarait n'avoir eu aucune connaissance de leur désapprobation. Mais un ami le veng-ea de façon plus originale, en allant chercher sa justification dans les écrits de Mgr Ireland, alors tant prôné en France par les zélateurs du ralliement. La Vérité du ik mars dédiait aux détracteurs du député vendéen l'extrait suivant d'un des plus fameux discours de rarchevêque de Saint-Paul, sur l'avenir du catho-

licisme aux Etats-Unis, prononcé le lo novembre 1889, dans la cathédrale de Baltimore, à l'occasion du centième anniversaire de l'établissement de la Jiiérarchie catholique aux Etats-Unis (i).

La ténacité, c'est la vertu du jour. C'est le trait caractéristique des Américains dans les affaires séculières; ce devrait être aussi le leur dans les aËFaires relig-ieuses.

Laissez ailleurs les catholiques, si cela leur convient, se traîner dans les vieilles ornières, et craindre de déranger leurs esprits ou de chiffonner leurs vêtements en hâtant le pas. Notre devise est : Oser et faire.

Qu'il n'y ait pas de place parm.i nous pour cette piété lang"uissante et molle qui paraît attendre pares3eusement d'un zéphir du ciel le messag-e d'iine grâce efficace ; tandis que la grâce de Dieu nous l'avons dans la main; elle n'attend que notre propre coopération pour devenir efficace.

Nous devons prier et être inébranlables dans la prière, mais aussi travailler et être inébranlables dans le travail. Si nous travaillons et ne prions pas, nous n'aurons pas le secours de Dieu et nous ne pouvons que faiblir ; mais nous faillirons memement si nous restons à genoux, quand nous devrions être agiles et debout, si nous nous confessons dans le Sanctuaire quand nous devrions être sur les grandes routes et sur la place pubfique.

Sojons inébranlables, et nous aurons le droit d'être audacieux. Il y aura parmi nous une affirmation de la foi prudente, mais virile, quand les circonstances nous le suggéreront, et une résolution forte d'assurer aux catholiques pleine reconnaissance de leur état, soit dans la vie privée soit dans la vie publique. Nous chercherons les occasions favorables pour servir la religion et nous ne les laisserons jamais passer inaperçues quand elles se présenteront.

(i) I vol. Lecoffre, 1894, pages 92 clsuiv.

Nous sommes souvent poltrons et, pour couvrir notre couardise, nous invoquons la modestie et la prudence, comme si le Christ nous avait ordonné de mettre la lumière sous le boisseau. Si l'on manque à l'Eg-lise, ou qu'on la maltraite, nous gémissons — nous sommes admirables de gémissements — mais nous ne remuerions pas le petit doig-t pour prévenir une injustice future- Il y a là un triste défaut d'esprit catholique public. Nous sommes dévoués à la religion le dimanche ou lorsqu'il s'agit de faire notre prière du soir ; dans la bataille du monde, nous semblons ne pas la connaître, et nos hommes publics s'empressent de s'en dévêtir.

Selon notre expression américaine, allons de l'avant. Et qu'importe que nous nous trompions de temps en temps! Le succès d'ailleurs n'est pas une preuve de mérite ou de valeur. Oui ne hasarde rien ne gagne rien. Le conservatisme est le nom spécieux de l'apathie, et résolu qu'il est à rester toujours sauf, ce n'est plus qu'un morceau de bois mort.

Ne faites pas attention à la critique. Elle ne manque jamais et elle Aaent généralement des hommes fainéants qui se réjouissent de voir l'insuccès suivre l'action, parce que de cette façon ils trouvent la justification de leur propre paresse.

Ne craignez point le nouveau. Les principes solides resteront toujours bien gardés. Ceci est un temps de nouveauté et l'action religieuse, pour être d'accord avec le siècle, doit prendre de nouvelles formes et de nouvelles directions. Laissez la place à l'action de chacun. Le laïque n'a pas besoin d'attendre le prêtre, ni le prêtre d'attendre Vévêque, ni Vévêqae d'attendre le Pape pour suivre sa voie propre. Les timides se suivent en troupeaux et les braves marchent en simples Jiles. Lorsque des efforts combinés sont requis, soyons toujours prêts et en tout temps prompts à obéir aux ordres donnés; mais en ces dispositions il y aura encore un vaste champ pour l'action individuelle et un grand bien peut être accompli par elle..., etc., etc..

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