LA LOI U ABONNEMENT
La lettre de Mgr Fuzet, à laquelle il est fait allusion plus haut, ayant jeté un grand trouble dans les esprits, on prit le parti de livrer au public une note émanant des cardinaux Richard etLangénieux afin d'exposer l'avis unanime de l'épiscopat sur la question. La connaissance de cette note avait été d'abord réservée aux seuls évêques et aux supérieurs de congrégations. Elle avait été lue dans deux réunions des intéressés. Voici ce document qui fait grand honneur aux éminents signataires, aux évêques et aux Congrégations :
II j a dans la nouvelle loi fiscale, votée par la Chambre le 19 mars, ime question de principe et une question de fait. Que l'on envisage à l'un ou l'autre point de vue la situation qu'elle créée aux congrégations religieuses, la même résolution pratique s'impose ; il faut refuser de payer ces impôts d'exception, afin que le fisc, s'il veut appliquer la loi, soit obligé deprendre lui-même ce qu'on ne peut pas lui donner.
La question de principe est nette :1a loi est arbitraire, elle est injuste, elle va directement contre la constitution républicaine qui consacre l'égalité de tous les citoyens devant l'impôt; c'est là un terrain solide pour la résistance passive à laquelle les congrégations paraissent déterminées.
La question de fait est plus claire encore; les études très sérieuses du comité des jurisconsultes catholiques, basées sur des documents précis, ne peuvent laisser aucune illusion, ces impôts exorbitants sont la ruine immédiate ou prochaine des congrégations.
Et il n'y a plus à songer à un recours quelconque devant les tribunaux, puisque, de par la loi, toute difficulté en cette matière doit être tranchée par voie administrative.
N'est-il pas sage alors, au lieu de tenter pendant quelfjnes années des efforts héroïques^ e^ en définitive im-
puissants pour toutes, afin de satisfaire aux exig-ences du fisc, au lieu de travailler à leur propre destruction pour tomber quand môme les unes après les autres sans bruit et sans aucun profit pour la cause, n'est-il pas sage que les congrég'ations se retranchent tout simplement, dès le début et toutes ensemô/e, derrière l'impossibilité matérielle qu'elles sont de payer ces impôts. Et cela d'autant plus que, si quelques-unes peuvent à larig-ueur essayer de faire face un moment à ces charg-es excessives, la plupart ne le peuvent pas, et il se trouverait que les sacrifices, très inutiles pour elles-mêmes, des congrégations les plus riches causeraient un g-rave détriment à toutes les autres .
Un pareil terrain est donc excellent. Il n'est pas nécessaire de parler de résistance, d'opposition formelle à la loi. Il suffit de dire : Nous ne pouvons pas faire ce que la loi exige ^ nous sommes dans V impossibilité de supporter les charges qu'elle impose.
D'ailleurs les cong'rég-ations ne sont pas libres de disposer de leurs biens, g'revés de fondations ou affectés à des œuvres déterminées, pas libres non plus de se prêter à l'exécution de telles ou telles dispositions de l'article 7 de la loi, enquêtes à domicile, expertises mobilières, etc., qui vont contre les règ-les monastiques de la plupart des congrég'ations. Que le fisc prenne ces biens de force, qu'il viole ces règles, c'est une persécution que Von peut subir, mais au-devant de laquelle il serait inconcevable d'aller.
Donc, bien qu'ils n'aient dans la circonstance qu'un rôle de conseillers, les évêques consultés doivent encourager les congrégations à prendre et à garder cette attitude. Ils le doivent, non seulement dans l'intérêt des congrégations, dont ils sont les protecteurs-nés, mais aussi pour leur propre dignité ; car on ne comprendrait point, après tout ce qu'ils ont écrit depuis quelques mois sur ce sujet, qu'ils se fissent aujourd'hui les auxiliaires du gouvernement en facilitant la mise à exécution d'une
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pareille iniquité.. On le comprendrait d'autant moins que les congrég'ations entrent d'elles-mêmes dans cette voie où l'opinion les suit et qu'elles ne demandent qu'à être soutenues et encourag-ées.
Quant à solliciter un avis ou ime approbation de Rome, il n'y faut point songer. Le Pape a des préoccupations d'ordre g-énéral qui lai enlèvent la liberté de donner de semblables conseils, et c'est lui rendre service que de ne les point demander. L'Eg-lise de France doit dans ces sortes d'affaires prendre elle-même l'initiative et défendre ses intérêts, sans compromettre le Pape dans ces luttes quotidiennes.
D'ailleurs, pour le cas présent, le Saint-Siège ne désapprouve pas cette résistance passive, aussi sage que nécessaire, il n'entrave pas le mouvement qui se dessine en ce sens, et Léon XIII a été très affecté du vote du 19 mars contre les congrégations. Il ne peut pas le dire tout haut, et l'y contraindre ce serait aussi funeste que déraisonnable.
Ce dernier paragraphe disait à mots couverts des choses très significatives et de grande importance.
D'abord, c'est bien clair, le Pape ne voulait pas qu'on le consultât. Les Cardinaux n'auraient pas pris sur eux de fermer cette voie.
Il est cependant permis de penser, avec Edouard Drumont, il est certain qu'après les ingérences directes de Léon XIII et les ébranlements déjà causés par sa politique, une direction nette et positive venant de lui pouvait seule maintenir l'union et rendre aux catholiques la confiance qui en est le fruit.
Nous verrons plus tard que, consul té néanmoins et officiellement par certains prélats ralliés, Léon XIII se contenta de faire une réponse diplomatique.
Léon XIII ne voulait pas avoir à se prononcer
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ouvertement; il était résolu à ne donner aucun encouragement public à la résistance. Les termes embarrassés dont se servent les Cardinaux marquent bien cette limite: le Pape ne désapprouve pas la conduite qu'ils estiment sag-e autant que nécessaire. Libre à qui voudra de supposer que le Saint-Père approuve; mais, plus tard, les soumissionnistes, et, avec eux, l'Univers contesteront, passionnément, non sans motif, que le Pape ait donné aucune approbation positive à la résistance. Le résultat était inévitable. Les conciliateurs, s'àppuyant sur ses directions générales, et interprétant assez légitimement, il faut en convenir, la réserve diplomatique du chef de l'Eglise, finirent par l'emporter, malgré la résistance d'abord unanime des catholiques, et procurèrent un nouveau triomphe à l'Etat oppresseur.
III. — La résistance combattue au nom des directions pontificales.
L'initiateur de ce mouvement fut Mgr Fuzet^ évêque de Beauvais. Sa lettre sur l'acceptation de la loi, dont la Vérité cherchait à atténuer la portée, allait avoir des effets retentissants. Elle donna lieu, il est vrai, à des protestations qui honorent singulièrement la majorité des évêques français ; mais l'état d'esprit qu'elle révélait et fomentait, les motifs invoqués publiquement par son auteur pour les justifier furent le dissolvant qui, dans cette circonstance comme dans les autres, devait faire tomber l'union et l'énergie.
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Voici les principaux passages de cette lettre^ adressée à une supérieure de communauté :
Vous avez bien raison de croire à mon affliction. Moncœur d'évêque s'attriste à la pensée que la loi d'accroissement ag-g-ravera vos charg-es, vous imposera de nouvelles et lourdes privations, diminuera votre action bienfaisante ; et mon âme de patriote s'émeut de voir les questions relig-ieuses ag-iter indéfiniment le pays, alors qufr nous ne demandons, avec tous les bons citoyens, qu'à travailler en paix à sa grandeur et à sa prospérité.
Mais vous êtes dans l'erreur de croire que le moment est venu de vous jeter dans une résistance absolue, et dans une opposition ouverte aux mesures prises par les pouvoirs publics.
Je n'ig-nore pas qu'on vous le conseille. Je n'ai pas su m'occuper de ce qui se fera ailleurs. Dans mon diocèse, j'ai seul la charge de vous donner une direction, et je remplis ce devoir simplement, nettement, n'ayant en vue que le plus grand bien de mes communautés religieuses dans la situation présente, que nous sommes impuissants à modifier.
Il ne me paraît pas que vous deviez résister à l'exécution de la loi jusqu'à oublier dans une résistance bruyante les principes lesplus constants du christianism& et jusqu'à sacrifier, par une opiniâtreté stérile, votre vie religieuse et vos oeuvres.
Le christianisme nous commande le respect et la soumission à l'égard des puissances établies. Ni l'injustice, ni la tyrannie, ni la violence ne nous exemptent de ce respect et de cette soumission. L'histoire ecclésiastique 6st pleine de la gloire des martyrs, qui n'opposèrent jamais à leurs persécuteurs que les remontrances resjDectueuses, sans mutinerie et sans murmures, et des prières ferventes. Une religieuse, moins que tout autre, ne peut Ignorer cette doctrine, et ne pas suivre ces leçons.
Je le comprendrais d'autant plus difficilement que je suis convaincu de l'efficacité delà patience, de la douceur,.
des larmes et des prières répandues devant Dieu, je ne crois pas au succès des revendications tumultueuses, passionnées, systématiques.
C'est vous dire, Madame la Supérieure, que la seule action que je puisse approuver de voti-e part et appuyer de tout mon pouvoir, c'est la réclamation lég-ale, sincère, dépouillée de toute apparence d'opposition de parti et de mauvais dessein. Les remontrances pleines d'aig'reur et de murmure sont un commencement de sédition qui ne doit pas être souffert, dit Bossuet. On ne voit rien de semblable dans les remontrances que les premiei-s chrétiens persécutés faisaient aux Empereurs. Tout y est soumis, tout y est modeste, la vérité de Dieu y est dite avec liberté, mais ces discours sont si éloig-nés des termes séditieux que, encore aujourd'hui, on ne peut les lire sans se sentir portés à l'obéissance. {Politique sacrée, liv. II, art. II, prop. VL)
Laissez-moi ajouter qu'un autre aspect de la question, attentivement considérée, m'oblig^e à vous donner cette direction pacifique.
Je suis frappé des conséquences désastreuses qu'aurait pour votre cong-rég-ation la résistance à laquelle on vous pousse.
Sans doute, les nouvelles charg-es qui vous sont imposées pèseront lourdement sur vous. Toutefois, elles ne rendront pas impossible l'existence de votre institut. C'est un point qui m'est démontré et sur lequel je base mes appréciations, qui ont, je le répète, uniquement pour objet mon diocèse et les communautés relig"ieuses dont j'ai la g-arde.
Or, la perception du droit d'accroissement ne mettant pas en péril votre existence, je né me reconnais pas le droit de vous laisser compromettre votre vie relig-ieuse et vos œuvres.
Cette lettre, rompant l'accord général de l'épiscopat, ne pouvait manquer d'être exploitée par toute