LA. LOI D ABONNEMENT
la presse ennemie. La hideuse Lanterne s'en empare en des termes bien faits pour inspirer à Mgr Fuzet des inquiétudes, sinon des regrets :
Parmi tous ces hypocrites mitres qui provoquent ouvertement leur clientèle à se mettre en rébellion contre le droit d'accroissement, sous prétexte que ce droit violerait toutes les lois divines et humaines, il s'est trouvé un brave homme d'évêqae qui a refusé de s'associer à cette ag-itation en déclarant qu'il fallait obéir à la loi.
Ce brave prélat, c'est M. Fuzet, évêque de Beauvais, qui vient de faire connaître son sentiment dans une lettre adressée à la supérieure d'une communauté de son diocèse, et dont notre confrère le Journal de VOise a publié le texte...
Après les assurances formelles données par l'évêque de Beauvais, comment faire croire, maintenant, aux âmes sensibles, dont on s'apprêtait à exploiter la crédulité, que le droit d'accroissement est une mesure de persécution destinée à ruiner l'Eglise, comme M. Ghesnelong, comme M. Lucien Brun n'ont pas craint de l'affirmer à la tribune du Sénat?
Ah ! oui, on va être considérablem.ent gêné maintenant pour continuer cette campagne de mensonges...
Le Temps, se plaisant à reprendre dans cette affaire son thème d' « évêque et évêque », comparait, pour exemple, la protestation de Mgr Trégaro à la lettre de Mgr Fuzet. Le Temps faisait son bon apôtre en parlant de paix et de conciliation; il est probable que lui-même ne prévoyait pas devoir se trouver un interprète aussi exact des directions pontificales (4 mai) :
Nous ne songeons pas à mettre en parallèle et en contra:ste la philippique de M. l'évêque de Séez et là lettre de M. l'évêque de Beauvais. Nous ne songeons pas
davantag-e à demander laquelle des deux manifestations est la plus chrétienne, la plus pénétrée du souffle évan- §"élique, ni la . plus conforme aux directions générales données par Léon XIII sur les rapports de l'Eg-lise avec l'Etat. Il est trop aisé de répondre à pareilles questions. Nous demanderons plutôt laquelle des deux attitudes est la plus propre à maintenir, entre concitoyens, pensant difleremment sur les choses relig-ieuses, mais épris de •concorde et de paix, l'intég-rité des bonnes relations dans la vie civile, laquelle aussi est la plus propre à faire impression sur l'opinion, sur les pouvoirs publics et à obtenir d'eux des modifications équitables à une loi qui a. soulevé tant de critiques.
L'un des arguments les meilleurs que certains adverrsaires de la loi aient fait valoir a été celui-ci : nous ne nous plaçons pas au point de vue politique, mais seulement au point de vue de la justice. Si certains évêques, par la violence de leur langage, fournissent aux journaux l'occasion que ceux-ci cherchent et seront trop heureux de saisir, pour ouvrir une agitation politique, ils empêchent cet argument de produire son effet même après coup et de porter ses fruits, tandis que, si l'épis- •copat demeure irréprochable, on pourra faire valoir son attitude à l'appui des réclamations nouvelles qui ne manqueront pas de se produire. C'est ce qu'a très bien compris M. l'évêque de Beauvais.
On ne peut bien juger de la situation compromise par Mgr Fuzet qu'en écoutant les réclamations presque unanimes de l'épiscopat. Ce sont d'abord les remontrances publiques du vénérable cardinal Langénieux. Elles sont d'une grande gravité.
Reims, 4 mai 1895. ' Monseigneur, En présence de l'émotion causée par votre lettre d u î8 avril dernier, à une supérieure de communauté reli-
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gieuse, il ne m'est pas possible de g-arder plus longtemps le silence.
Si cette letti^e n'avait pas franchi les limites de votre diocèse, elle ne relèverait que de votre conscience. Mais, publiée et commentée maintenant par tous les journaux, elle eng-age devant le pays tout entier une g-rave question d'intérêt général. Elle a troublé profondément nos maisons religieuses ; elle est de nature à égarer l'opinion publique sur la situation réelle que la récente loi de finances fait à nos congrégations.
Que vous l'ayez voulu ou non, Monseigneur, cet acte épiscopal a eu trop de retentissement et il a paru trop manifestement aux yeux de tous en contradiction avec le sentiment unanime de l'épiscopat, pour que je ne sois pas contraint aujourd'hui de parler et de soumettre à Votre Grandeur, en mon nom propre et au nom de plusieurs de nos vénérés collègues, quelques observations.
Je ne veux pas. Monseigneur, discuter les arguments sur lesquels vous essayez d'appuyer votre conclusion ; ils n'ont pas en réalité la force que Votre Grandeur voudrait leur donner. Les textes que vous empruntez à l'Evangile et à Bossuet répondent à des situations tout à fait différentes, et, si les catholiques des premiers siècles, que vous offrez en exemples à vos communautés, avaient cédé, avec ce respect et cette soumission, à toutes les exigences des lois de l'empire, l'Eglise n'aurait pas eu la gloire de compter parmi eux tant de martyrs.
C'est un point qui vous est démontré, dites-vous, que ces impôts d'exception, arbitraires et excessifs, ne compromettront pas l'avenir de vos communautés; et vous décidez en conséquence qu'elles doivent se résigner à les payer pour ne pas sacrifier par une opiniâtreté stérile leur vie religieuse et leurs œuvres.
Il est vraisemblable pourtant , Monseigneur, que les congrégations du diocèse de Beauvais ne diffèrent pas tellement des autres congrégations de France, et l'on est tenté, tout naturellement, d'étendre à toutes le jugement
si rassurant que vous portez sur les vôtres . Vous ne pouvez ig-norer cependant que telle n'est pas la conviction de NN. SS. les évêques, et encore moins celle des supérieurs des ordres relig-ieux.
Après de sérieuses études, basées sur des documents très précis, ils ont déclaré, au conti-aire, que ce rég"ime fiscal doit aboutir, en définitive, pour la plupart des cas, à l'expropriation et à la ruine. N'est-ce pas, d'ailleurs, le but avoué que poursuivent les ennemis de la religion et qu'ils espèrent atteindre ?
Votre Grandeur nous permettra donc de ne partag-er sur ce point, ni sa façon de penser, ni sa manière d'ag-ir.
Pas plus que vous, Monseig-neur, nous ne prêchons la révolte; pas plus que vous, nous n'oublions dans une résistance bruyante les principes les plus constants du Christianisme, « Pères et Pasteurs », nous aussi, nous avons song-é à donner à nos cong-rég-ations les conseils qu'elles attendaient de nous; et c'est dans l'Evang^ile, dans les actes des Saints et même dans les écrits de Bossuet, que nous avons trouvé des lumières et des modèles.
Il nous a semblé tout d'abord qu'elles avaient le droit de se réclamer de l'esprit même et de la lettre de la constitution républicaine pour revendiquer, au nom de la justice et de l'équité, l'égalité g-arantie à tous les citoyens devant l'impôt.
Nous leur avons dit encore qu'elles ne sont point oblig-ées de travailler à leur propre destruction en restreig-nant leurs œuvres de charité ou d'apostolat pour satisfaire les exig-ences du fisc : « Les charg-es que vous imposent la loi dépassent vos ressources ; elles sont audessus de vos forces, vous ne pouvez les porter; dites-le simplement et laissez faire. »
D'ailleurs, elles ne sont pas libres de disposer de leurs bien g-revés de fondations ou affectés par les donateurs à des œuvres déterminées; pas libres non plus de se prêter à l'exécution de telles ou telles dispositions de
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l'article 7 de la loi qui vont directement contre les règ"les monastiques de la plupart d'entre elles. Que le fisc prenne ces biens, qu'il viole ces rèj^les, c'est une persécution qu'elles peuvent subir, mais au devant de laquelle il serait inconcevable d'aller.
Vous dites, Monseig-neur, que ces violences nous sont réservées à bref délai et que l'Etat, il n'y a point à s'y méprendre, ne reculera pas devant ces mesures de rigueur.
Nous voulons croire encore que le gouvernement aura plus de sagesse et qu'il n'ag-g-ravera point, par de semblables exécutions dont les premières victimes seraient les petits et les pauvres, l'impression déjà si fâcheuse qu'a faite sur l'opinion publique le vote de cette loi d'injustice et de passion, plus funeste aux véritables intérêts du peuple et de la République qu'à la religion ellemême.
Mais, Monseig-neur, quoi qu'il en soit de l'avenir, je ne me crois pas libre en conscience, parce que je suis évêque, de tenir aux cong-rég-ations qui me consultent un autre lang-ag-e, et Votre Grandeur comprendra qu'après sa lettre du 18 avril je me sois vu dans la nécessité de faire publiquement, malg-ré qu'il m'en coûte, ces réserves et ces observations pour dissiper l'équivoque qu'elle-même avait créée.
Veuillez agréer, Monseigneur, avec l'expression de mes regrets, mes sentiments respectueux et tout dévoués en Notre-Seigneur.
B. M. Cardinal Langénieux, Archevêque de Reims.
Le II mai, les évêques de Vannes, de Saintrieuc et c collective :
Brieuc et du Mans adressent à Mgr Fuzet une lettre
Saint-Brieuc, le 28 avril 1895.
Monseigneur, Perm.ettez à trois de vos collègues, réunis pour une
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grande, cérémonie à Saint-Brieiic, de faire parvenir respedueusemcnt à Votre Grandeur", la sincèi'e expression de la surprise et de la douleur que leur a causées sa lettre du i8 avril, publiée par les journaux.
Il nous semble, Monseig'neur, que vous établissez une confusion regrettable entre la législation et la Constitution, entre la loi et le pouvoir.
Que l'on doive rester respectueux à l'égard du pouvoir, même lorsqu'il s'égare, nous ne le contestons pas ; mais que l'on soit dans Tobligation de lui .obéir lorsqu'il impose arbitrairement des choses contraires à l'équité naturelle, aux lois divines et ecclésiastiques, il n'est pas un catholique qui j)uisse soutenir pareille doctrine. Vous avez sans doute applaudi^, comme nous, aux discours éloquents et irréfutables prononcés dans nos assemblées délibérantes au coure de la discussion du projet de la prétendue loi d'accroissement. Les considération exposées dans votre lettre laissent subsister dans toute leur force les arguments si parfaitement mis en lumière à la Chambre des Députés, au Sénat et dans bon nombre de journaux consei'vateurs et républicains, pour établir l'injustice d'impôts écrasants et l'impossibilité où la plupart des congrégations religieuses se trouveraient de les payer.
Ces impôts seraient-ils la ruine prochaine ou éloignée des congrég'ations ?
Vous dites non, pour votre diocèse; nous disons oui, pour les nôtres, et nous avons mille raisons de croire qu'à part le diocèse de Beàuvais, pour lequel vous vous portez garant, les congrégations vont succomber sous le •fardeau dont on veut les écraser. Que faire dès lors ?
Vous répondez, en vous adressant, il est vrai, aux seules congrégations de votre diocèse :
Point de résistance ; « donnez plutôt votre robe et votre manteau, la Providence saui-a vous garder et vous couvrir de sa protection. »
Nous, au contraire, nous dirons aux communautés
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de nos diocèses, dont nous connaissons la détresse :
Répondez simplement : « Nous ne pouvons faire ce que la loi exige ; nous sommes dans l'impossibilité de supporter les charges qu'elle nous impose. »
Si Votre Grandeur trouve que cette réponse constitue une résistance bruyante, une opposition ouverte, un défaut de respect et de soumission à l'égard des puissances établies, nous ne pouvons, en aucune façon, partager sa manière de voir.
Les martyrs, ajoutez-vous, n'opposèrent jamais à leurs persécuteurs que des remontrances respectueuses et des prières ferventes ; soit. Monseigneur ; mais' ils attendirent, en général, qu'on les jetât en prison ou qu'on les conduisît dans les amphithéâtres.
A leur exemple, nous nous ferions scrupule de manquer de respect aux pouvoirs légitimement constitués ; mais aussi notre conscience nous défendrait de nous soumettre à des exigences contraires à la vérité et à la justice. Lorsque les apôtres disaient jBèrement aux magistrats de Jérusalem : a II vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes », ils ne manquaient pas de respect, ils défendaient les droits de Dieu contre les entreprises injustes des hommes.
Envisageant ensuite la question au point de vue des résultats pratiques, vous ajoutez :
(( La lutte contre l'Etat, il ne faut pas s'y méprendre, c'est à bref délai la vente de votre mobilier, la fermeture de votre maison, la dispersion de votre personnel. » Mais alors. Monseigneur, si la persécution à outrance était décidée, s'il fallait mourir, ne serait-il pas plus sage d'attendre la mort que de se suicider?
Et, d'ailleurs, les congrégations ne sont pas libres de disposer de leurs biens grevés de fondations et affectés à des œuvres déterminées. Elles ne sont pas libres non plus de se prêter à telles et telles dispositions de l'article 7 de la loi, enquêtes à domicile, expertises mobilières, etc. ; qui vont contre les règlements monas-
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tiques de la plupart des congrég-ations. Que le fisc prenne ces biens de force, qu'il viole ces règ-les, c'est une persécution que l'on peut subir, mais au-devant de laquelle il serait indigène d'aller.
Beaucoup de bons esprits ■ pensent que le g-ouvernenient, éclairé sur les injustices de la loi, hésiterait à l'appliquer, si toutes les congTég-ations se retranchaient derrière l'impossibilité matérielle de payer ces nouveaux impôts.
Vous êtes d'un autre avis, puisque vous annoncez de la part de l'Etat de terribles représailles. Permettez-nous de mieux espérer des hommes qui nous g"ouvernent ; la cause des cong'rég'ations relig'ieuses est celle de la religion, de la justice et de l'humanité, les trois g-randes choses que les hommes du g-ouvernemeut tiennent à l'especter.
Vous dites, Monseig-neur, que la seule action que vous puissiez approuver de la part des cong-rég-ations relig'ieuses et que vous appuierez de tout votre pouvoir, c'est la réclamation lég-ale, sincère, dépouillée de toute apparence d'opposition de parti et de mauvais dessein.
Loin de nous la pensée et l'intention de conseiller la révolte. Nous sig-nalons la situation exceptionnelle faite aux cong"rég"ations et l'impuissance où elles seraient réduites de paj^er des contributions exorbitantes.
Vous en appelez à Bossuet. Pouvez-vous croire que Bossuet verrait dans l'attitude des cong-rég^ations qui cherchent à se déf endive, en invoquant la justice, un commencement de sédition ?
Une voix épiscopale s'étant élevée, il nous a paru juste que d'autres fussent entendues. C'est à cette fin. Monseigneur, que nous publions ces courtes observations.
Veuillez agréer, Monseig-neur, l'expression de nos sentiments respectueux et bien dévoués en Notre-Seig-neur.
Signé : Jean-Marie, Evêque de Vannes ; Pierre- Marie ; Evêque de Saint-Brieuc et Tréguier; Abel, Evêque du Mans.
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En peu de jours, les adhésions publiques à la lettre du cardinal Langénieux arrivent de tous les évêchés. Il serait impossible de les reproduire toutes; cependant nous en placerons quelques extraits sous les yeux du lecteur.
De Mg-r Vigne, archevêque d'Avignon, i8 mai :
Votre Eminence avait déjà bien mérité de l'Eglise de France en élaborant, de concert avec le Cardinal archevêque de Paris, les instructions si sages et si fermes qui sont la fidèle expression des sentiments et des légitimes revendications de vos frères dans l'épiscopat.
La lecture de ce document a été pour m.on cœur, au milieu de mes continuelles souffrances, une consolation profonde qui augmente ma respectueuse admiration et mon affection fraternelle pour Votre Eminence.
La lettre que votre haute sagesse vous a inspirée d'adresser à Mgr l'évêque de Beau vais accroît encore ma reconnaissance, et je tiens à vous en remercier, cher et Vénéré Seigneur, en adhérant pleinement à l'éloquente protestation que vous opposez à des conseils inspirés par une fausse prudence, de nature à troubler les âmes, à paralyser la résistance, et à donner gain de cause à un gouvernement injuste et sectaire dans ses attentats contre les droits de la justice et de l'équité.
La conscience publique attendait cette protestation, et l'initiative prise par Votre Eminence a été pour elle et pour moi un véritable soulagement.
Grâce à vous, Eminentissime Seigneur, l'union est faite dans l'épiscopat français, et cette union, si longtemps désirée, sera, j'en ai le ferme espoir, le commencement de la résistance qui préparera la victoire définitive de l'Eglise contre l'esprit de mensonge et d'erreur.
De Mgr Bonnet, évêque de Viviers, 20 mai: Je vous i-emercie d'avoir ramené le calme dans les
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consciences qu'on avait impriiclemment ti-oublées et d'avoir affirmé l'union qu'on voulait briser.
Je suis en parfaite communauté de pensées avec Votre Eminence : votre lig'ue de conduite sera la mienne.
Ce qu'on demande à la plupart de nos congrég-ations religieuses c'est, sous l'hypocrisie des mots et des formes, un réel suicide : Il peut être héroïque de se laisser arracher la vie, sans essaver de la défendi'e : ce serait un crime et une folie de se faire soi-même l'ag-ent de sa propre destruction. Où sont les martyrs qui ont poussé la complaisance jusqu'à prévenir l'action du bourreau pour lui épargner la peine de frapper ou pour dérober le pouvoir persécuteur à l'ig-nominie de leur supplice ?
J'adhère pleinement aussi à cette doctrine que les biens des communautés sont moins une propriété qu'un dépôt sacré, destiné à perpétuer le bienfait social de leurs œuvres et de leurs prières. On peut les leur raA'ir; mais qu'on ne leur demande pas de se faire, en les offrant elles-mêmes, les complices d'un vol sacrilège.
Il faut, Eminence, qu'on abuse étrangement de notre langue pour qualifier de rebelles des hommes qui se laissent paisiblement dépouiller et n'opposent à leurs spoliateurs que le pacifique refus de ne pas se dépouiller euxmêmes. Et il faut qu'on ait bien envie de nous trouver en défaut pour voir un esprit de faction dans le conseil de laisser prendre sans défense des biens qu'on ne saurait livrer sans une sacrilège infidélité.
L'éA'êque de Nevers écrit, un des premiers, le 8 mai : , '
Je viens de lire votre lettre à 'Mgr l'évêque de Beauvais et je me sens pressé de vous remercier, pour ma part, de cet acte de courageuse charité.
Il était nécessaire de ne pas laisser les âmes chrétiennes sous la pénible impi^ession produite par la publication d'un document qui les avait attristées autant qu'il réjouissait les ennemis de l'Eglise. Plus qu'à personne,
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il appartenait à Votre Eiriinence de se faire l'interprète des sentiments de l'Episcopat français, dont l'union s'affirme en ce moment d'une façon si consolante.
Ce devoir, à certains égards douloureux, Votre Eminence l'a rempli avec une fermeté et ime modération également admirables. Votre lettre est, en m.ême temps qu'un soulagement pour les consciences, im très grand service rendu à la cause de nos chères congrégations religieuses indignement persécutées. On ne salirait mieux définir en quelques lignes la situation illégale et désastreuse qui leur est faite, et l'attitude que la foi et le bon sens leur conseillent de prendre pour sauvegarder leurs droits, leurs oeim-es et leur vie.
J'adhère sans réserve aux principes de doctrine et aux règles de conduite que Votre Eminence formule avec tant de sagesse ; je n'en ai pas d'autres à proposer aux communautés de mon diocèse.
Du même jour, l'évêque d'Aire et Dax :
Je viens de lire votre lettre à Mgr Fuzet et je voudrais pouvoir, en motivant mon appréciation, vous exprimer ce que je pense du magistral jugement que porte Votre Eminence sur un acte épiscopal qui a dû. causer un si douloureux étonnement à tous les catholiques sérieux; et n'a rencontré jusqu'ici, que je sache, d'autre approbation que celle des ennemis de la religion.
Mais, au milieu des courses incessantes de ma visite pastorale, j'ai à peine le temps de tracer quelques mots à la hâte. Je me bornerai donc, Eminence, à vous dire qu'à mon sens votre lettre sera un soulagement pour la conscience publique, et à vous en offrir mes bien vifs et bien respectueux remerciements.
Je le fais, non seulement en mon nom, mais aussi en celui de mon clergé que je sais justement alarmé de mesures qui ne tendent à rien moins qu'à l'anéantissement des congrégations religieuses, dont le concours est si pré-
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cieux, je pourrai peut-être même dire si indispensable à notre ministère.
Les évêques de Moulins (9 mai), d'Autun(7 mai), Saint-Brieuc (8 mai), Troyes (10 mai), de Pamiers (i5mai),Moiitauban (11 mai), Coutances (11 mai)^ Blois (i4 mai), Saint-Dié (i3 mai), Nîmes (28 mai), Ouimper (5 juin), Fréjus (26 mai). Tulle (7 juin)^ adressent au cardinal Lang-énieux des lettres semblables.
Ceux d'Auch, Besançon, Bourges, C4ahors, Luçon, Montpellier, Périg-ueux, Poitiers, Rouen, Carcassonne, Grenoble, Toulouse, Versailles adhèrent par la voix de leurs semaines religieuses.
La lettre de Mgr Gotton, évêque de Valence, est une pièce magistrale :
Eminence Révérendissime,
Dans une note devenue publique et dans une lettre qui restera mémorable, vous avez indiqué à l'épiscopat la ligne de conduite à suivre relativement à la nouvelle loi qui frappe les congrégations. Quoique mes vénérables collègues et mon clergé sachent d'avance quels sont mes sentiments à cet égard, je me fais une obligation de déclarer hautement que j'adhère sans restriction à cette ligne de conduite, qui est assurément la plus digne et la plus conforme à nos droits et à nos devoirs.
D'ailleurs les raisons alléguées par ceux qui ne partagent pas nos idées me paraissent si peu concluantes qu'elles m'affermiraient dans mes convictions plutôt q[ue de les ébranler.
Le conseil de ne pas payer l'impôt d'abonnement constitue, nous dit-on, une véritable déclaration de guerre à l'égard de l'Etat. Je demande pardon à Votre Eminence de me servir ici d'une expression vulgaire ; mais c'est l'éternel argument du lapin qui a commencé les hostilités.
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Comment donc ? Les log-es maçonniques ont décrété la loi scolaire, c'est-à-dire l'oppression de la conscience des pères de famille, l'ag-gravation insensée de nos charg-es budgétaires, l'athéisme sous l'étiquette de la neutralité, la m.ultiplication effrayante des crimes qui en sont la conséquence.
Sous le prétexte hj^pocrite d'établir une ég-alité dont les sectaires se soucient aussi peu que de la liberté, et d'accroître la force de notre armée qui n'a pas besoin de cet appoint ridicule pour être forte et respectée, on a voté la loi militaire dont le but réel est de tarir la source des vocations ecclésiastiques, et d'empêcher le recrutement des relig'ieux voués à l'enseig-nement.
Après avoir essaye de pervertir l'enfance, on a voulu corrompre et détruire la famille en votant la loi du divorce, qui brise les liens les plus sacrés et qui favorise les pkis honteuses passions.
Puis est venue la loi sur les fabriques, qui met entre les mains du pouvoir civil l'administration des biens de l'Eg-lise, dont le Concordat, issu pourtant de la Révolution, avait respecté les droits d'une manière incomplète, il est vrai, mais à peu près suffisante.
Voici maintenant la loi d'abonnement, qui est la négation la plus audacieuse de l'égalité des citoyens devant l'impôt et devant la loi, puisqu'il n'y a plus pour les congrégations de recours possible devant les tribunaux et qu'elles seront jugées désormais par les auteurs mêmes de la loi, c'est-à-dire par leurs ennemis les plus incapables. L'égalité est pourtant un des dogmes fondamentaux de la République. Que conclure alors? Sinon, comme l'a dit un vaillant prélat, que nous ne sommes pas en République, mais en franc-maçonnerie.
Les hommes honnêtes de tous les partis ont qualifié cette loi d'injuste, d'arbitraire, de spoliatrice, d'attentatoire aux droits les mieux établis des religieux et des catholiques français. Peu importe ! Il faut à tout prix ruiner les congrégations, les détruire pour peupler les écoles
laïques et les bag-nes, jeter sur les pavés les milliers d'orphelins et de pauvres vieillards qu'elles assistent : ainsi le veulent les loges.
Et après tous ces attentats contre Dieu et son Eg-lise, contre la famille et les âmes, on viendra nous dire ! Prenez garde ! En donnant le conseil de ne pas paver l'impôt d'abonnement, vous faites une véritable déclaration de guerre à l'État. Mais il y a vingt ans que la guerre est déclarée. Dites-nous donc quels ont été les véritables agresseurs ? A moins que la défense très modérée de nos droits les plus légitimes ne mérite le nom d'attaque et de rébellion. Quand un citoyen quelconque croit qu'on l'a trop chargé d'impôts, n'a-t-il pas le droit de réclamer, et si justice ne lui est pas rendue, n'a-t-il pas le droit de laisser saisir son mobilier ! Les congrégations ne sont pas de pire condition que les simples particuliers, et c'est tout ce qu'on leur conseille de faire.
— Songez donc que cette résistance passive va irriter les pouvoirs publics !
Nous y pensons ; mais nous sommes sûrs qu'ils ne seront jamais plus irrités qu'ils n'ont été haineux envers nous depuis qu'ils ont poussé ce cri de guerre : « le Cléricalisme, voilà l'ennemi ! »
— Néanmoins il convient de céder, de payer le nouvel impôt, quelque onéreux qu'il soit, puis de faire entendre des remontrances respectueuses, et d'user des droits de revendication régulière, pour corriger les abus de cette législation fiscale. En d'autres termes : Allez au devant de la spoliation ; prêtez les mains à cette injustice criante, veuillez tenir complaisamment un des bouts de la la corde qui doit vous étrangler ; laissez-vous couper la tête ; vous réclamerez ensuite ! — Si les choses se passaient ainsi, le fisc lui-même serait pris d'un accès de gaîté folle, en présence de cette naïveté qui enlèverait à son rôle tout ce qu'il â d'odieux.
Pouvons-nous compter sérieusement sur l'efficacité des remontrances respectueuses et des revendications régu-
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Hères ? On les a faites, renouvelées, multipliées, môme avant la proniulg-ation des lois fatales qui nous oppriment. A quoi ont-elles abouti, et quel en a été le résultat ? Ont-elles touché le cœur des ennemis de l'Eg-lise, et les ont-elles arrêtés dans la voie de la persécution ? On dirait, au contraire, que notre long-animité ne fait qu'exciter leur rage. Hier encore, un député, dont le nom semble le prédestiner à la mission qu'il se donne, ne faisait-il pas accepter à la représentation franc-maçonne une loi qui voudrait interdire au clerg-é toute action moralisatrice sur l'armée, dont la foi soutient l'honneur et centuple le courag"e ? Et cela, au moment où nos soldats meurent de la fièvre ou se font tuer au Tonkin et à Madag-ascar, sans autre soutien que l'amour de la patrie entretenu par les espérances chrétiennes ! Non, nous n'obtiendrons rien de ces hommes sans foi. tant que nous ne joindrons pas aux revendications de la justice et du droit une action ferme et constante autant que pacifique et lég-ale.
Qu'on ne vienne pas nous dire que cette conduite est en opposition avec les prescriptions du Souverain Pontife ; elle j est, au contraire, absolument conforme. Il veut dire que nous respections l'autorité, que nous acceptions le g-ouvernement que le pays s'est donné, sans nous inquiéter de rechercher s'il est issu de la volonté nationale, ou des falsifications du scrutin. Nous l'acceptons, et nous croyons qu'un gouvernement sincèrement républicain poiîrrait être aussi bon qu'un autre. Mais il nous prescrit, en même temps, de combattre, par tous les moyens permis, les lois attentoires aux saintes libertés de la conscience et de l'Eglise.
C'est ce que nous voulons faire. Ah ! si, dès le débat et à l'exemple de l'épiscopat belge, V épiscopat français s'était levé comme un seul homme pour condamner les lois scélérates, les fauteurs des mauvaises doctrines, les lecteurs, les détenteurs, les propagateurs •des livres condamnés par l'Eglise, nous n'en serions
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pas OÙ nous sommes. Mais il est peut-être encore temps de nous ressaisir, et c'est à vos sag'es conseils, à vos courag'eux exemples, Monseigneur le Cardinal, que nous serons i-edevables de cette union qui fera notre force. Soyez-en béni ! On pourra peut-être exercer contre nous de cruelles représailles ; mais cela ne saurait nous intimider. Nous nous rappellerons nos ancêtres dans la foi : saint Ambroise, saint Jean Ghrysostome, saint Apollinaire de Valence, saint Grégoire VII, les martyrs, les confesseurs des siècles qui nous ont précédés ; armés de cette noble et fière devise : Fais ce que dois, advienne que pourra, nous subirons, s'il le faut, toutes les injustices des hommes, sans cesser de compter sur la miséricorde de Dieu et sur le triomphe de sa cause.
Daigne Votre Eminence, agréer, avec l'hommage de ma vive gratitude, celui de ma vénération profonde et de mon humble dévouement.
Charles,
Evêque de Valence, Valence, 26 mai i8q5.
Mgr Fuzet n'avait point convenu des reproches que le cardinal Langénieux faisait à sa lettre. Dès le 8 mai, il lui adressait une justification tirée des directions pontificales. Mais avant de citer cette pièce extrêmement suggestive, il ne sera pas inutile de rappeler que l'évêque de Beauvais avait, un des premiers, adhéré publiquement au fameux toast d'Alger. On lit dans l'ouvrage anonyme Du Toast à l'Encyclique, qui a pour auteurs MM. Georges- Goyau et Jean Bruhnes :
L'adhésion de Mgr Fuzet, évêque de La Réunion, suivit immédiatement. Il venait de voir Léon XIII, et de Rome même il écrivait au Cardinal Lavigerie :
« Hier, le Souverain Pontife m'a dit : ce Vous devez être content du toast du cardinal Lavigerie. » Je lui ai
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répondu : Très Saint-Père, le cardinal a rendu à l'Eg-lise des services sig-nalés: je ne crois pas qu'il lui en ait i^endu de plus considérables que celui qui résultera de ces mémorables paroles.
« Et je me suis permis d'insister sur la nécessité où nous sommes, dans l'intérêt supérieur de l'Eg-lise, de nous dég-ag-er des partis monarchiques, impuissants à rien conserver, à rien fonder, môme lorsqu'ils oublient les lois de la conscience jusqu'à s'abaisser à ramasser les ai'mes déshonnêtes de la corruption et de la conspiration.
(( C'est vous dire, Eminence Révérendissime, que j'adhère complètem.ent à votre toast.
(( Sans doute, les intransigeants de droite et de gauche se récrient déjà, ceux-ci par peur de voir l'apaisement religieux leur enlever leur plate-forme électorale, la guerre au cléricalisme, ceux-là par dépit de voir leur échapper le seul moyen d'influence qui leur restait, ou par un point d'honneur qui les attache à un drapeau vaincu, dans les plis duquel ils veulent s'ensevelir (i). »
La thèse de Mgr Fuzet causera probablement de la surprise à ceux qui n'ont pas pénétré l'esprit du ralliement. Elle dit simplement ceci: Les directions pontificales, c'est l'acceptation de la loi; toute résistance leur est contraire; les évêques qui protestent tombent sous le coup des reproches faits par le cardinal Rampolla au journal la Vérité.
Ouant à la distinction entre la légrislation et la Constitution, on voit ce qu'il en reste.
Le 8 mai 1893.
Eminence, Je ne m'arrêterai pas à discuter sur quelque interprétation de faits et de textes accessoires. L'argumenta-
(i) Pages 24 et 25.
4o6 LA POLITIQUE RELIGIEUSE
tion serait facile. Nous nous trouvons en présence de questions d'une importance capitale, qui doivent absorber notre attention. Je m'y restreins. Il ne s'agit, en ce moment, de rien moins que de savoir si l'Eglise de France va abandonner son attitude pacifique et perdre les résultats acquis des directions pontificales, pour entrer en campag-ne ouverte contre le g^ouvernement et s'eng-ag-er dans un effrayant inconnu.
La lettre de Votre Eminence indique que l'on est sur le point d'adopter une orientation contraire à celle de ces dernières années.
A la recherche de l'entente^ on veut substituer La poursuite de la rupture, et à la préoccupation de V apaisement, l'organisation de la lutte.
Votre Eminence ne me reprochera pas d'exag"érer sa pensée. A Dieu ne plaise que je prête des desseins qui lui sont étrang-ers à un prince de l'Eg-lise, dont le caractèi'e est si connu et si vénéi-é ! Mais il n'y a pas lieu de se tromper sur vos intentions.
En effet, le conseil de ne pas payer l'impôt d'abonnement, donné à cent cinquante mille religieux et relig"ieuses, qu'appuieraient cinquante mille prêtres séculiers et des millions de catholiques, constitue, qu'on le veuille ou non, une véritable déclaration de guerre à l'égard de l'Etat.
On ne veut pas que ce soit une rébellion. Ce n'est pas de la résistance active, dit-on, c'est seulement de la résistance passive . On trouve que c'est un terme moyen entre la soumission et la révolte bruyante.
Peu importent ici les mots et les classifications théoriques.
En fait, cette grève fiscale, si elle se réalise au mois d'octobre prochain, sera un acte d'hostilité qui pourra être qualifié d'extraordinaire.
Voilà où nous en sommes. La lettre de Votre Eminence se trouve à l'extrémité opposée de la lettre adressée par le cardinal Rampolla au journal la Vérité.
LA LOI d'abonnement ^0^
Qu'est-ce qui a déterminé un revirement si complet?
Personne ne l'ignore; ce qui l'a déterminé, c'est l'adoption par les pouvoirs publics de la loi d'abonnement, fâcheux héritage d'un passé de division qui se liquide péniblement, essai d'amélioration mal préparé et très imparfaitement réalisé.
Fidèle à des sentiments invincibles qui m'inclinent à rechercher dans la concorde de l'Eglise et de l'Etat, un des principaux éléments de la prospérité de la religion et de la patrie ; toujours docile aux directions pontificales, qui nous recommandent d' apporter ^dans nos relations avec le gouvernement de la République, autre chose qu'un vain respect. Je ne me résigne pas à renoncer, même sur la parole révérée de Votre Eminence, à une attitude et à des idées qui me semblent conformes aux traditions de l'Eglise et aux nécessités du temps. Il y aurait, de ma part, incohérence et trahison à proclamer la faillite d'une politique ecclésiastique que je tiens pour bonne et grande, même dans la situation actuelle.
J'ai donc déclaré, sous ma responsabilité hiérarchique et dans les limites restreintes de mon autorité, qu'il n'y avait pas lieu, à propos de la loi d'abonnement, de délaisser les voies pacifiques suivies jusqu'ici. J'estime qu'il convient de céder, de payer le nouvel impôt, quelqu'onéreux qu'il soit, puis de faire entendre des remontrances respectueuses et d'user des droits de revendications régulières pour corriger les abus de cette législation fiscale.
Vous pensez, Eminence, que ce serait ime manière d'agir inconcevable, et vous conseillez aux congrégations de ne pas payer, et d'opposer une résistance passive — une résistance qui ne sera pas bruyante, peutêtre parce qu'elle ne mettra en branle que quelques milliers de communautés à la fois, ni active parce qu'elle n'opposera aux agents du fisc que la force d'inertie.
4o8 LA POLITIQUE RELIGIEUSE
Quelque déférence que j'aie pour la personne de Votre Eminence, elle me permettra de dire que je ne me crois pas en droit de suivre une telle indication : je dirai même davantag"e ; je ne crois pas qu'il appartienne à un pasteur particulier de la donner.
Il faut une autorité souveraine pour infirmer une autorité souveraine. Sans doute une loi injuste n'oblige pas, mais il n'appartient pas à des particuliers de décréter l'injustice et l'inexécution des lois et de se dégager eux-mêmes, et surtout de dégager la communauté chrétienne, des obligations envers l'Etat. Il n'appartient pas à des prélats, si élevés qu'ils soient en mérite et en dignité, de suspendre les conditions normales de la société et de dénoncer le pacte social. C'est là une cause majeure entre toutes, qui échappe, et doit échapper, à la juridiction épiscopale.
Quelle que soit d'ailleurs l'opinion qu'on puisse avoir sur cette question de principe, je pense qu'en pratique ce n'est pas le moment, devant les attaques violentes dont la société est l'objet, de donner l'exemple, le premier exemple, d'un refus organisé de l'impôt (car ne vouloir pas payer l'impôt, c'est le refuser) et d'ouvrir une brèche par laquelle l'ennemi pourrait s'introduire dans la place assiégée.
On ne nous le permettrait pas.
Assurément, ce n'est pas sans raison que vous en arrivez, Eminence, à conseiller une opposition qu'on peut," sans exagération, appeler formidable. Vous puisez votre conviction, et le courage de lui donner une conclusion pratique si redoutable, dans la croyance « que les communautés rpligieuses ne sont pas libres de disposer de leurs biens, gi'evés de fondations ou affectés par les donateurs à des œuvres déterminées, pas plus qu'elles ne peuvent se prêter à l'exécution de certaines dispositions de la loi qui vont directement contre les règles monastiques de la plupart d'entre elles ».
Est-ce bien le cas de prononcer le non licet et le non possumus ?
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Hélas ! il y a long-temps que les fondations ne sont plus respectées par le fisc, et que les règles monastiques sont contrariées par les dispositions légales ; il n'y a que ti'op d'occasions d'accorder des dispenses sur ces deux points, et il n'a pas été défendu jusqu'ici au pouvoir ecclésiastique de régulariser les situations anormales. Si des intérêts supérieurs le demandent, les dispenses et les autorisations ne feront pas plus défaut dans le présent que dans le passé.
Il n'y a rien, dans l'espèce, qui excède les pouvoirs de l'Eglise. Elle a assuré la tranquillité des consciences en des circonstances autrement graves, lorsqu'il s'est agi, par exeniple, à l'époque du Concordat, des biens et des personnes ecclésiastiques. Toute proportion gardée, on peut dire, sans crainte de témérité, qu'il ne serait nullement extraordinaire d'obtenir, s'il y a lieu, et si, comme je le crois, les raisons sont suffisantes, les facultés nécessaires pour l'exécution de la loi, en attendant son amélioration : tandis qu'il serait malaisé de poursuivre l'approbation du refus général d'impôt, qui créerait un casus belli entre la France et le Vatican, et entraînerait peut-être le retrait immédiat de notre ambassadeur près le Saint-Siège.
Votre Eminence le voit, je ne me mets pas dans une situation équivoque, mais dans une situation droite et franche.
Je ne me fais pas à Vidée que l'on puisse se jeter, à la suite de la loi d^ abonnement, dans une hostilité des plus périlleuses, et je ne vois pas, dans les éléments du litige, des difficultés de conscience irréductibles.
Vous voulez bien m'informer que NN. SS. les évêques partagent votre sentiment, que de sérieuses études' ont été faites, qui ont dicté cette résolution. Soit. Cependant c'est bien l'avantage des congrégations que vous poursuivez, n'est-ce pas?
Sera-t-il assuré par la résistance?
Nous sommes au cœur même de la question.
Oui, dit-on, parce qu'on parviendra à faire reculer le g-ouvernement .
Est-ce sérieusement qu'on le dit?
Oui ne voit que l'émotion soulevée par ce débat se répercute dans tous les rang-s du parti républicain. 11 refait sa concentration à cette occasion. Les modérés déclarent quils ne soutiendront pas le parti de la résistance. L'opinion publique ne se soulève pas, et rien ne permet d'espérer qu'elle sera entraînée par un de ces courants irrésistibles qui modifient , les situations politiques.
Nous resterons seuls et faibles en présence de nos adversaires nombreux et tout-puissants.
Mais alors, pourquoi livrer une bataille, non nécessitée par le devoir et l'intérêt, qui doit aboutir à une défaite? et quelle défaite? Puis, pour l'avenir, que peut-on attendre des pouvoirs publics, bravés, irrités. N'avons-nous pas assez subi de cruelles représailles?
La résistance ne peut qu'empirer une condition déjà malheureuse, et il ne me paraît pas liabile, pour éviter un dang-er, de se précipiter dans un péril plus grand. On ne jette pas le navire sur les récifs pour échapper à l'orage. On ne tue pas le malade parce qu'il est gravement atteint. Pourquoi donc pousser les congrégations dans une voie fatale, parce qu'elles sont frappées par la loi d'abonnement?
Ma conviction, plus profondément enracinée que jamais, est que, dégagés des périls d'une résistance aveugle et d'une opiniâtreté stérile, nous pouvons obtenir, par une action constante, sincère, intelligeîite, que la situation faite aux congrégations religieuses soit relevée. Au contraire, en dehors de cette conduite, il ne faut nous attendre qu'à un désastre.
Votre Eminence exprime l'espoir que le gouvernement ne poussera pas les choses à l'extrême et qu'il aura la sag'esse de ne pas aggraver une situation déjà pleine de difficultés.
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Je ne sais si votre espoir se justifie, puisque vous ne Yojez^ d'une part, que des partisans résolus de l'expropriation et de la ruine des ordres relig-ieux et, de l'autre, des tenants d'une résistance inflexible.
Pour moi, je compte sur l'apaisement du litig'e, parce que je ne crois pas aux mauvais desseins de tous parmi les premiers, ni au parti-pris de tous parmi les seconds. Entre adversaires loyaux, il y a place poui" une entente avantageuse aux uns et aux autres.
Nous avons quelques mois de répit devant nous; les pessimistes le constatent eux-mêmes. Mettons-les à profit pour faire entendre des paroles de conciliation et de ■ paix, pour hâter, par de sag-es réclamations, le redressement des torts dont nous soufl'rons. Le temps accommode beaucoup de différents. On réfléchit, on examine le pour et le contre, oii se i^efroidit, on revient des résolutions prises ab irato et des entraînements inconsidérés. J'aime à penser qu'au mois d'octobre la résistance active sera réprouvée (il n'en est même plus question maintenant) et que la résistance passive ne sera ni g-énérale, ni poussée loin.
Si le conflit, au lieu de s'épuiser, ne faisait que s'accentuer, j'en éprouverais un profond chag-rin. Rien ne me serait plus douloureux que de voir la lutte religieuse rouverte, les relations de la France et du Vatican compromises, les nombreuses communautés de mon diocèse, pour ne parler que de ce qui me concerne, livrées à l'agitation, à l'incertitude, aux répug-nants incidents de la procédure fiscale.
Il me resterait du moins la satisfaction de penser que je n'ai rien nég^lig-é pour éviter cette calamité, et je trouverais ma consolation à travailler avec un nouveau courage à remédier à des maux que d'autres auront déchaînés.
Une dernière réflexion.
Pourquoi Votre Eminence serait-elle choquée de la publicité donnée à ma lettre du i8 avril?
Il n'y a rien de secret dans la mesure qui nous occupe. Elle est d'ordre public et sans aucun caractère confidentiel. Les orateurs en ont parlé dans les deux Chambres, les journalistes en ont saisi l'opinion, les jurisconsultes en ont délibéré dans leurs réunions, les religieux en ont traité dans plusieurs Assemblées. Cette lettre n'a eng-agé aucune question qui ne fût déjà posée, et n'a dévoilé aucun détail qui ne fût déjà connu.
II est vrai que ma lettre a exprimé une opinion que ne partage pas Votre Eminence.
Je reg'rette de ne pas me trouver en communion d'idées avec mon illustre métropolitain. Mais j'ai le droit, en la matière, d'exprimer un avis personnel et indépendant. Or, qui use de son droit, dit la jurisprudence, ne fait injure à personne.
Que si ma lettre émeut certaines communautés et les arrête dans leurs velléités de résistance, je ne saui-ais le déplorer. Nous ne reclierclions les uns et les autres, serviteurs dévoués de l'Eg-lise et de la France, qu'un seul et même résultat.
Nous voulons, unanimement, et d'un zèle ég'al, arriver à l'amélioration de la situation faite aux cong-rég-ations. Où. nous nous séparons, c'est dans le choix des moyens. Comment pourrai-je n'être pas satisfait, que ma méthode, celle que je jug-e conforme au devoir et que j'estime seule réalisable, fixe l'attention des personnes les plus intéressées à sauvegarder leur vie religieuse et leurs œuvi-es admirables dont cette vie est le fover?
Veuillez agréer, Eminence, l'hommage de mon profond respect.
Frédéric, Eoêque de Beaauais.
IV. — Les réponses de Rome et le désaccord des Congrégations.
L'impérieux besoin de conciliation qui tourmen-
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tait certains prélats, partagé par plusieurs ag-ents^ de la politique du ralliement, et même par quelques représentants des Congrégations, deA^ait rompre l'unanimité avec laquelle celles-ci avaient d'abord résolu d'adopter l'attitude passive.
Ils se tournèrent du côté de Rome, avec l'espoir instinctif d'y trouver un point d'appui.
Si l'on compare les réponses qu'ils en obtinrent aux exigences de la situation, on aura sous les yeux un triste tableau.
Ces réponses comprennent deux lettres de la Secrétairerie d'Etat. Le nom des deux prélats qui les avaient sollicitées serait à lui seul un indice. C'était le cardinal Maignan (i) et le cardinal Lecot. Les dates correspondent aux deux phases de l'affaire. La réponse à l'archevêque de Tours est datée du 3 mai 1896; c'est l'époque où tout est encore à la résistance. Celle adressée à l'archevêque de Bordeaux est du i3 septembre, elle suit la publication du mémoire de M. Louchet, et tombe au milieu des discussions passionnées qui mettent aux prises
(ï) Le Journal d' Indre-et-Loire du 9 mai disait :
Tous les cardinaux de France ne sont pas aussi indociles à l'inspiration de M. Ribot que le cardinal Langénieux.
Nous en connaissons un qui reste muet comme un bénitier, mais qui fait silencieusement ce que dit tout haut l'évêque de Beauvais»
Ua ecclésiastique se présente chez les supérieurs des communautés dépendantes de l'Ordinaire, et lit une lettre de Son Eminence de Tours terminée par une bénédiction, mais conseillant « aux saintes filles » de ne point s'entêter dans une résistance dangereuse et inutile. Payer et prier pour ses persécuteurs! Son Eminence.comme l'évêque de Beauvais, ne voit rien de mieux à faire, et tient à ce que « ses saintes filles ■» ne l'ignorent point.
Puis, la lettre lue, l'ecclésiastique, avec une circonspection justement admirée, la remet dans sa poche.
Ainsi font les princes de l'Eglise qui n'ont pas protesté contre la loi d'accroissement. Pourvu, grand Dieu, qu'ils n'aient que de rare& imitateurs parmi ceux qui protestent !
les partisans de la résistance et les soumissionnistes.
La lettre au cardinal Maignan trahit à chaque, mot l'embarras dé la situation :
Eminentissime et Révéreiidissime Seigneur.
La lettre que Votre Eminence a adressée au Saint- Père, le 2 avril dernier, m'est parvenue, ainsi que celle que vous m'avez fait l'honneur- de m'envoyer le 9 du même mois. Le désir d'informations plus étendues sur la nouvelle loi au sujet de laquelle m'écrivait Votre Eminence m'a empêché, à mon grand reg-ret, de vous répondre plutôt.
Les infoi^mations qui nous arrivent tous les jours nous font voir de plus en plus que la question à laquelle donne lieu la loi qui règle les nouveaux impôts sur le bien des congrégations est extrêmement grave et délicate, à cause des aspects divers qu'elle présente et des conséquences qui pourraient en résulter. Mais je me complais dans la pensée que les évêques et les supérieurs généraux des congrégations religieuses, ayant une connaissance plus exacte des établissements placés sous leur dépendance et de toutes les cii'constances locales, sont le mieux en état d'apprécier la ligne de conduite à tenir quant à l'application des lois sur le nouvel impôt.
Pour arriver à cette appréciation, et pour choisir le meilleur parti à prendre, il suffira aux évêques et aux supérieurs généraux de considérer la question à tous les points de vue, avec un esprit calme et débarrassé des premièi-es impressions. Il ne leur sera pas difficile d'éviter des résolutions risquées et prématurées, d'autant que plusieurs mois nous sépai'ent du moment où il faudra prendre une décision, puisque, selon la loi, il y a encore six mois avant le paiement de l'arriéré et presque luie année jDour acquitter la taxe du présent exei'cice.
Personne n'ignore combien il serait inconvenant et périlleux de procéder, dans les diverses congre-
LA LOI d'abonnement 4r5
nations, dune manière différente et contradictoire .
Aussi le Saint-Père désire vivement que les évoques et les supérieurs d'ordres mettent toute leur sollicitude à déterminer avec entente une lig'ne de conduite uniforme, dig"ne et conduisant à de bons résultats.
Assuré que Votre Eminence mettra au service de cette affaire ses soins intellig-ents et son zèle accoutumé, je lui baise humblement les mains et l'assure à nouveau de mon profond respect et de ma vénération.
De Votre Eminence, le très humble et très dévoué serviteur.
M. Cardinal Rampolla.
Il serait difficile de rien ajouter, ni peut-être de beaucoup reprendre aux appréciations de cette lettre qui remplirent la presse.
Voici, par exemple, ce que dit le Journal des Débats:
« Les évêques de France, ou du moins quelques-uns d'entre eux étaient partis en g-uerre un peu vite. C'est ce que le cardinal Rampolla leur dit avec une grande douceur dans la forme, mais une parfaite netteté. Fout le Saint-Sièg'e,la question n'est pas encore mûre. »
Enfin, il donne aux évêques un dernier conseil ; il exprime au nom du Saint-Père un dernier désir, à savoir que les diverses cong-rég-ations ne se prononcent pas d'une manière différente et contradictoire, et que les évêques et les supérieurs d'ordres relig-ieux, « mettent toute leur sollicitude à déterminer avec entente une lig'ne de conduite uniforme, dig-ne, et conduisant à de bons résultats ».
On demandait si Rome parlerait dans cette aff'aire : Rome a parlé. Elle regrette évidemment les démonstrations hâtives qui ont eu lieu. Elle les attribue à l'influence de ces premières impressions dont il faut toujours se défier. Elle recommande le calme et l'union.
4l6 LA POLITIQUE RELIGIEUSE
Elle assure que le moment n'est pas venu de prendre un parti définitif. Ce sont là de sag-es conseils, et nous espérons bien que la g-rande majorité de nos évoques et des supérieurs des congrégations sauront en comprendre l'esprit, et n'hésitei^ont pas à s'y conformer.
Le Matin, qui passe pour être, en matière, l'écho de la direction des cultes, est plus perfide encore :
Les cardinaux archevêques de Paris et de Reims avaient écrit au Saint-Père, moins pour lui demander des conseils que pour lui fournir des indications sur la conduite à tenir, en présence de la taxe d'abonnement. Il est possible que Léon XIII ait profité des avertissements déguisés contenus dans les lettres des deux princes de l'Eglise. Mais il ne leur a rien fait répondre. Au contraire, le Pape s'est adressé au cardinal Maign.an, archevêque de Tours, dont la lettre, beaucoup moins superbe, implorait l'avis et la direction du chef de l'Eglise.
On saisira tout d'abord cette nuance. Le cardinal Rampolla écrit, par ordre du Pape, à un prélat que la presse religieuse n'a cessé d'abreuver de plus d'outrages qu'elle n'en inflige aujourd'hui même à l'évêque de Beau vais.
Il va sans dire que Léon XIII ne saurait approuver des taxes que les républicains eux-mêmes, en très grand nombre, estiment excessives et vexatoires.
Mais la lettre pontificale n'accorde aucun énconragement aux impatients et aux violents, hes furieux polémistes d'une certaine presse, à moins d'avoir l'audace intéressée du journal la Croix, auront beau torturer le texte ; ils n'y trouveront rien qui autorise et confirme leurs appels à la rébellion.
Le Pape laisse aux évêques et aux supérieurs généraux le soin d'appi-écier ce les cii"constances locales )),de « considérer tous les points de vue avec un esprit
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calme et désintéressé des premières impressions ». Il met en garde les catholiques contre les résolutions risquées et prématurées.
On a du temps devant soi ; six mois ! Toute la politique romaine est en ces mots.
On est patient quand on se croit éternel. Six mois
pour payer ses dettes, un an pour acquitter l'impôt
D'ici là, comme dit La Fontaine...
En terminant, le Pape souhaite que les évêques s'accordent pour tenir une ligne uniforme, digne et utile. Il taxe d'inconvenantes les divergences qui pourraient s'affirmer publiquement.
La lettre, enfin, ne contient aucun remerciement aux «■ zélés ».
Les impatients et les eni^agés n'ont donc pas l'approbation romaine.
Le Temps dit :
Rome n'a pas voulu se laisser forcer la main. Elle intervient sans retard, non sans doute pour trancher au fond la question, mais pour empêcher qu'on ne la tranche sans elle, par des résolutions téméraires et prématurées, elle intervient pour calmer les ardeurs belliqueuses, et laisser la réflexion et le sang-froid succéder dans tous les esprits aux impressions premières et aux mouvements d'un zèle mal éclairé.
Le nom du prélat à qui la lettre est adressée est tout d'abord extrêmement significatif. Ayant à faire entendre des conseils de temporisation et de prudence, le cardinal Rampollales envoie aux membres du haut clergé le mieux disposé à les écouter et à les interpréter sainement. On sait que le cardinal Meignan est l'un des esprits les plus instruits, les plus tolérants, les plus pacifiques de l'épiscopat français. Ce n'est sans doute pas au hasard, et sans choix que la curie romaine, entre tant de correspondants qui sollicitaient une réponse, a donné la préférence à celui-là. La lettre du Cardinal Ram-
PROGKÈS DU LIBER. I Z'J
4l8 LA POLITIQUE RELIGIEUSE
polla est inspirée par l'esprit politique le plus réservé, et le plus circonspect. On comprend très bien que Rome ne puisse pas se prononcer purement et simplement en faveur de l'obéissance à une loi fiscale dont beaucoup de républicains confessent le caractère excessif en plusieurs points . C'est beaucoup à notre avis qu'elle ne la condamne pas formellement.
Tout dans cette lettre, au contraire, est calculé pour prévenir des résolutions définitives prises ab irato pour dépouiller la question de tout caractère politique et ne lui laisspr que celui qu'elle doit avoir, d'un procès portant sur des intérêts matériels- entre l'Eg-lise et l'Etat. L'auteur de la lettre ne conteste point que les évêques et les supérieurs des congrég^ations « ayant une connaissance complète de tous les établissements placés sous leur dépendance, et de toutes les circonstances locales, ne soient bien placés pour apprécier la lig"ne de conduite à tenir » . Il ne leur écrit pas pour leur prescrire cette lig'ne de conduite, mais pour leur donner des conseils, qui, tous, vont à les mettre en g-arde contre trop de précipitation et d'emportement.
Les informations qui nous arrivent, dit-il, nous font voir de plus en plus que la question est extrêmement g"rave et délicate, à cause des aspects divers qu'elle présente et des conséquences qui pourraient en résulter... Il faut, ajoute-t-il, la considérer à tous les points de vue avec un esprit calme et débarrassé des premières impressions.
Il n'est pas besoin de soulig-ner ces derniers mots, pour faire entendre à qui l'allusion s'adresse. Le blâme est discret mais formel.
La Liberté dit de son côté :
C'est un document conçu dans les termes les plus modérés et tout empreint d'un g-rand esprit diplomatique. Sous des formes de langag-e d'une habileté dans laquelle les membres de la curie romaine sont des maîtres sans
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pareils, et il est clair que le Pape décline la responsabilité des solutions auxquelles on le convie. Le Saint Siège exhorte ceux qui mènent le mouvement à se mettre complètement d'accord avant d'agir. Et va Vétat actuel des choses , ceci semble une douce ironie. Cet accord n'est pas probable. Il y a trop de situations différentes, et trop d'intérêts divers, pour qu'on puisse adopter une seule ligne inflexible de conduite. Ce qu'il y a de plus manifeste, dans la lettre du cardinal Rampolia, c'est que le Pape, désireux de ne point compromettre ses bonnes relations avec le gouvernement français et la politique de conciliation et d^ apaisement, qui est V honneur de son pontificat, entend se mêler le moins possible à cet orageux débat. Gomme toujours, il s'efforce de retenir l'Eg-lise de France sur une pente au bout de laquelle il n'y aurait pour elle que des conflits et des dang-ers. C'est une nouvelle démonstration de l'esprit de sagesse et de prévoyance qui caractérise à un si haut degré le règne de Léon XIII.
On lit dans la République Française :
La lettre du cardinal Rampolia contient un blâme discret, mais suffisamment clair, à l'adresse des ■évêques qui sont partis en guerre aussi vite et sans réflexion.
La lettre du cardinal Rampolia, interprète de la pensée du Saint-Père, est telle que pouvait le désirer le gouvernement de la République. A la vérité, le Pape ne blâme pas les manifestations du parti de la résistance. Il ne les blâme pas plus qu'il n'approuve les manifestations contraires : sans apprécier les faits qui se sont passés depuis le vote des Chambres, la lettre du cardinal Rampolia n'envisage que la conduite que les évêques et les supérieurs des congrégations religieuses doivent tenir, dans l'avenir, au sujet de l'application de la loi... Eu somme , cette lettre du cardinal Rampolia est un
exposé en soixante lignes de la politique du Saint-Sièg-e. Elle peut se résumer en un mot : temporisation . Et, de fait, l'intérêt de l'Eg-lise, en face de g-ouvernements qui lui sont plus ou moins hostiles, n'est-il pas de temporiser toujours et en toutes circonstances? La temporisation est la politique la plus avantageuse pour l'Eg-lise, qui, lorsque tout s'use et change autour d'elle, reste ferme et immuable en ses desseins? C'est bien l'Eglise catholique qui peut s'appliquer le mot du poète :
« Avec l'aide du temps, toujours nous triomphâmes. »
A ces notes mesurées et calculées s'ajoute celle, impertinente, de M. Clemenceau, dans la Justice :
Rome a parlé. Au nom du Saint-Père, le cardinal Rampolla vient d'écrire au cardinal Meignan une lettre destinée à donner, le mot d'ordre du Vatican dans la grande insurrection des capuchons contre la taxe d'accroissement. Ce mot d'ordi^e est simple et clair. Dépouillé des formules onctueuses de la diplomatie romaine, il peut familièrement se résumer en cette significative expression : Flûte !
Flûte pour qui? Flûte pour les congrégations. Hélas ! c'est une nouvelle douleur à ajouter à tant d'autres.
Puisque l'unité d'action était nécessaire, comme le cardinal Rampolla le dit justement et avec instance, l'ignorance complète des réalités de la situation explique seule que Rome ait cru cette cohésion possible sans une direction positive émanant du Saint-Père.
Faut-il croire que les journaux cités avaient bien compris le Secrétaire d'Etat, qu'il pensait aux partisans de la résistance plutôt qu'à ceux de la soumission, quand il parlait de l'inconvenance et du péril d'une action divergente, et qu'il invitait habilement à l'acceptation de la taxe? Sa
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lettre ne dit certes pas qu'il serait inconvenant et périlleux de ne pas céder tous ; mais du moment qu'il se trouva une minorité déclarée pour la soumission, l'inconvenance du désaccord disparut, et chacun fut reconnu parfaitement libre d'agir selon son sentiment.
Voici la lettre adressée au cardinal Lecot (i):
Les doutes qu'il a plu à Votre Eminence de m' exposer touchant l'attitude à tenir par les congrég-ations religieuses relativement à la loi d'abonnement ont été par moi soumises à la haute considération du Saint-Père. Je suis actuellement en mesure de vous comm.uniquer, de la part de Sa Sainteté, la réponse suivante, à savoir que Sa Sainteté a entendu et entend laisser entière libei'té aux congrég-ations relig-ieuses de prendre, vis-à-vis de la loi du 19 avril 1890, l'attitude qu'elles estimeront convenir mieux à la défense de leurs intérêts respectifs. L'uniformité de conduite, conseillée en termes g^énéraux et non imposée, doit s'entendre, comme il est tout naturel, dans un sens non absolu, mais relatif, c'est-à-dire, autant que cette conformité est compatible avec la situation juridique dans laquelle se trouvent ces congrég-ations et avec les intérêts spéciaux qu'elles ont à sauvegarder, sur les quelles choses il appartient à ces mêmes cong'régations de se prononcer. Après une telle communication, je saisis avec empressenrient l'occasion qui m'est offerte de vous renouveler l'assurance de ma pro-
(i) Un journal rappelait, à cette occasion, qu'au mois d'avril précédent le cardinal Lecot écrivait :
« Ce n'est pas seulement le clergé régulier et les religieuses qu'on frappe, c'est le clergé tout entier.
« Jamais, pour ma part, je n'ai vu le clergé séculier pris d'un tel entrain que lorsqu'il s'agit de protéger ou de défendre les droits des religieux.
K C'est qu'avant tout, il y a des principes sacrés à revendiquer ; et chaque fois que les principes fondamentaux de la justice et de l'équité sont lésés, on verra tout le clergré de France se lever comme un seul homme pour protester, pour condamner, pour supplier, pour combattre. »
422 LA POLITIOtrE RELIGIEUSE
fonde vénération et vous baisant humblement les mains, je me dis
de Votre Eminence,
Le très humble et très dévoué serviteur.
M. Gard. Rampolla.
Rome, 7 septembre 1895.
L'Univers fait suivre cette lettre de la note cijointe (i3 septembre) :
Les journaux catholiques qui se sont appliqués, en ces derniers temps, à jeter des doutes sur la portée des lettres du Saint-Sièg-e vont-ils enfin reconnaître devant celle-ci :
Que c'est le Pape qui parle ;
Qu'il laisse aux cong'rég'ations dont ces journaux blâment l'attitude, l'entière liberté d'ag-ir au mieux de la défense de leurs intérêts respectifs ;
Que l'uniformité de conduite doit être subordonnée à la situation juridique et aux intérêts spéciaux des cong'rég'ations.
Nous conjurons la Croix et ceux qu'elle conduite^ çue l'esprit réfractaire ne domine pas, de prendre enfin les paroles de Rome telles qu'elles sont.
Il y a là, il faut l'avouer, une incohérence lamentable, faite pour accroître le désordre et la discorde au lieu d'apporter une direction.
Ainsi, à quatre mois de distance, le cardinal Rampolla, s' adressant à deux évêques de France et déclarant, dans chacune de ses lettres, parler au nom du Saint-Père, commence par leur prescrire de déterminer avec entente une ligne de conduite uniforme, toute autre façon de procéder devant être inconvenante et périlleuse ; puis, finalement, laisse entière liberté aux Congrégations religieuses de prendre l'attitude qu'elles estimeront convenir
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le mieux à la défense de leurs irdérêts respectifs l. . . Le désaccord cesse d^être inconvenant et périlleux ; l'uniformité de conduite est conseillée dans un sens non plus aôso/a, mais relatif. Ei on estime que cela est tout naturel!
Fallait-il donc croire que ni les cardinaux et évêques français, dans leurs actes, ni les Congrégations, dans leurs résolutions premières, ni même le Secrétaire d'Etat, en écrivant sa première lettre, n'avaient tenu compte de la différence d'intérêts existant entre les Congrégations, pt qu'ils la découvraient après coup.
Sans doute, réduisant la question à ces intérêts, la réponse du cardinal RampoUa les considérait dans leur acception la plus élevée; mais les intérêts supérieurs à tous autres n'étaient-ils pas communs à toutes les Congrégations; et n'y avait-il pas lieu de se demander si le plus grand devoir pour les religieux, comme le plus haut intérêt de la cause qu'ils servent, ne les appelait pas à se placer audessus de leurs « intérêts respectifs » ?
Telle avait bien été leur première inspiration. Les motifs en étaient exposés en ces termes, sous la signature d' « un théologien », dans la Vérité du i3 mai:
La question de vie ou de mort est définitivement posée entre le christianisme et la Société païenne : désormais, cette question ne sera résolue au mieux des intérêts de la France comme de FEglise que par une fin de non-recevoir des dernières lois impies qui sont des lois d'exception. Le clergé n'est-il pas enfin unanime à reconnaître que le devoir incontestable de tous, officiers et soldats, est de s'opposer, avec calme, mais avec la dernière énergie, non plus seulement aux tendances enva-
hissantes, mais aux réels et tyranniques empiétements du pouvoir séculier?
Que nos évêques, que nos prêtres et nos congrégations religieuses, armés du nonpossumas, se dressent comme une muraille d'airain, et nous remporterons une victoire plus facile, plus complète que celle du clergé allemand contre la tyrannie du Kulturkampf, ou des catholiques belges contre le parti libéral,. Que nos évêques, unis étroitement, prennent une décision claire, pratique, unanime, courageuse; tous ensemble nous sommes pour eux : nous marcherons comme un seul homme pour la cause sacrée de l'Eglise.
Il ne faut pas se faire illusion : ce sont nos ennemis qui, pour nous affaiblir, ont semé dans nos rangs les éléments de discorde. Jusqu'ici, ils ont trop profité du désordre et de la désorganisation de notre armée : il est plus que temps de sortir des sacristies, où nous sommes emprisonnés par toutes sortes de préjugés décorés du titre fallacieux d'abstention, de tolérance, de conciliation.
Que le clergé, abandonnant à leurs désirs de conciliation et de tolérance les pusillanimes qui préfèrent le repos et la vie facile aux revendications nécessaires, que le clergé s'unisse, dans l'organisation des forces vives que lui assurent et le nombre et la législation divine, et il sera le rocher que rien n'ébranle: qu'il s'unisse, et son action, pour être lente, discrète et ordonnée, n'en sera pas moins sûre et profonde : d'autant plus prpfonde et plus sûre qu'elle agira toujours dans le même sens et avec cette force que donne le droit. Qu'on ne l'oublie pas,, il est encore la seule force stable et éternelle, la seule qui ait pour elle la justice et la toute-puissance de la vérité. — Ses ennemis le sentent bien; que pourraientils contre cinquante mille prêtres et autant de religieux et de religieuses criant d'un seul cœur, d'une seule voix : Non possumus, et agissant en conséquence?
Nous n'apprécions pas, nous constatons qu'il y a en
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France cinquante mille prêtres livrés au ministère, à l'éducation, à l'apostolat, sous toutes ses formes, et que les derniers vestiges de liberté leur échappent complètement des mains, dans une société qui compte une immense majorité de catholiques ; nous constatons qu'ils vivent en possession d'immenses ressources intellectuelles ; mais, hélas! nous constatons aussi qu'ils n'osent pas assez pour pour la défense des lambeaux de liberté qui leur restent, et qui bientôt ne seront plus qu'un souvenir, s'ils acceptent toujours les faits accomplis.
A quoi tiennent, sinon d'abord à la faiblesse de la défense et au manque d'union, les expulsions des religieux, les lois restrictives de la liberté d'enseignement, les diaboliques lois scolaires, les non moins diaboliques règlements civils des fabriques, enfin les lois sur le droit d'accroissement?
Les privilèges les plus indéniables de l'Eglise se perdent lambeau par lambeau ; ils tendent de jour en jour à prendre le caractère de concessions provisoires, de passe-droits, de transactions avec la loi, qu'on arrache, au prix de mille peines, à la vigilance endormie des ennemis de l'Eglise. Les faits accomplis les plus iniques suscitent bien peu de réclamations, et des réclamations fort platoniques, malgré les conséquences désastreuses qui les perpétuent ; on en prend trop facilement son parti pour se livrer à d'autres passes d'armes.
Pourquoi cette situation dans un pays où les catholiques sont en majorité? C'est qu'on ne veut pas prendre le parti de l'entente et du retour complet, énergique, aux vrais principes qui régissent l'Eglise: on accuse d'absolutisme insupportable et d'utopie intransigeante quiconque, voulant sortir de la voie large et facile du libéralisme théorique et pratique, s'efforce de chercher une direction plus saine et plus forte.
La série de nos fautes et de nos défaites est-elle fermée? Hélas! nous n'osons répondre affirmativement,
nous sommes si habitués à subir le joug- ! Toujours est-il que les ennemis de l'Eglise nous prouvent tous les jours, par leurs audaces nouvelles, la nécessité de cette union dans la lutte dont on parle tant et qui ne se fait jamais. // semblerait, à voir ce manque de cohésion et d'entente, qui règne dans notre armée, que la notion des droits de l'Eglise et des devoirs de ses défenseurs se soit considérablement affaiblie dans L'esprit d'un grand nombre parmi ses défenseurs naturels. — Car, peut-on avancer que le courage soit à la hauteur de la situation ?
A cet effacement des droits de TEglise et des revendications légitimes de ses lois sacrées, correspond partout la prédominance des idées personnelles et des procédés arbitraires. On aura beau faire, les expédients humains n'ont pas grâce d'état pour toucher un ennemi décidé à détruire lentement mais sûrement le catholicisme. Et puis, Jésus-Christ n'a pas dit aux apôtres : Allez, persuadez à force de raisonnements ! Non, il leur a dit : Allez, instruisez ! Souffrez et mourez plutôt que d'accepter l'iniquité ! — Car les apôtres, comme l'Eglise aujourd'hui encore, avaient à convertir des ennemis ; on leur commande, on meurt pour les terrasser.
Mais à ce labeur il faut et l'Eglise réclame des hommes de caractère, des hommes de grande doctrine, des hommes de haute valeur, et non pas des esprits médiocres ou ambitieux, des âmes pusillanimes ou réfugiées sous le voile d'une fausse prudence et d'une tempérance intempestive, non pas des hommes sans volonté et sans principes, sans caractère et sans éclat.
Sur Cette même question d'intérêts, voici, dans le même journal, et peut-être de la même plume, deux filets, à la date du 28 juillet et du 9 septembre. Ils visent le Mémoire publié par les soumissionnistes (i) :
( I ) Mémoire rédigé par M. Louchet, sur la demande de quelques congrégations. Voir plus bas.
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I. — Devant la consultation qui vient malencontreusement diviser la résistance des cong-régations, je prie la Vérité de donner une place aux questions suivantes :
1° Un motif d'intérêt, de quelque ordre ou de quelque importance qu'il soit, prime-t-il jamais ses principes fondamentaux du droit chrétien et autorise-t-il à s'en écarter ? Le martyre, tel que l'Eg-lise Ta fait entrer dans les conditions normales de sa vie, est-il, en certains cas, affaire de conscience ou toujours un héroïsme de simple conseil ?
2° L'intérêt privé d'une cong-rég-ation peut-il, pour se dérober, s'isoler au point de rejeter toute solidarité avec l'intérêt, l'honneur et le droit de l'Eg-lise comme de ses institutions ? Je dis l'honneur de l'Eg-lise qui, assurément, est intéressée à savoir si le Temps se trouverait être le véritable oracle de ses conseils, et si l'appareil luxueux des eng-ins de la persécution, si complaisamment étalé, est devenu la règ-le des cas de conscience à résoudre.
3° Un « catholique convaincu » peut-il, sans violer les principes essentiels de l'immunité ecclésiastique, donner comme ayant une valeur lég-ale, l'arseTial des lois civiles prétendant rég-ler la chose ecclésiastique, dans ses biens ou dans n'importe quelle partie de son domaine ?
Est-il indiscret de demander d'où vient cette consultation anonyme pour le public, qui prétend résoudre un cas de conscience aussi g-rave par les seuls principes de la jurisprudence séculière, et voudrait briser le faisceau des efforts si laborieusement réunis et maintenus jusqu'aujourd'hui.
Ne cache-t-il pas les menées de quelque opportunisme voulant sauver d'autres intérêts que ceux des congrégations ?
Ces questions, qui manifestement dominent le très §Tos débat qui s'ouvre, y occupent-elles jusqu'à présent leur place nécessaire
IL — Je VOUS serais reconnaissant d'accueillir encore les questions suivantes :
1° Les congrég-ations peuvent-elles sans porter atteinte à l'immunité ecclésiastique, admettre, reconnaître et introduire, de leur propre autorité, l'ing-érence du pouvoir civil dans la chose ecclésiastique, avec le but d'j imposer sa propre réglementation ?
2° Peuvent-elles, sans porter atteinte à la lég-islatiou canonique, aliéner et livrer de leur propre autorité les biens de Jésus-Christ, de ses œuvres et de ses pauvres, à la Révolution qui les extorque plus pour ruiner l'Eg-lise que pour s'enrichir ?
3° Peuvent-elles s'associer à une violation de la constitution et à des abus du pouvoir lég-islatif qui, en même temps qu'ils ébranlent les bases mêmes de l'ordre social, livrent tous les intérêts à la plus effroyable tyrannie ? Peuvent-elles offrir leur complicité à la Révolution, org-anisée dans les sectes pour aider à son œuvre de déchristianisation et d'apostasie universelle, en cours d'exécution ?
4° Peuvent-elles, sans atteinte à la loi morale, se faire les exécutrices d'une loi telle que l'a jugée l'universalité de l'épiscopat et l'unanimité de la presse honnête, à l'exception du seul Mg-r Fuzet et de ses quelques tenants masqués ?
5° Est-il permis, sans renverser les notions de la théolog-ie, de mettre en question si cette quadruple atteinte eng-ag'e la conscience ?
En vérité, que veut-on en poussant avec tant d'opiniâtreté aux interminables et irrémédiables défaillances, en mettant une irréductible obstination à tenir ouverte la porte des lamentables et désastreuses défections ?
Il conviendrait cependant de ne pas pousser à l'excès les épreuves de cette pauvre conscience si tristement déroutée (i).
H) Le lecteur fera de lui-même le rapprochement entre Içs principes invoqués dans les pièces que nous venons de citer, et ceux
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La différence si frappante entre les réponses de Rome et l'attitude des cardinaux et évêques de France ne pouvait manquer d'offrir matière aux polémiques. La note des cardinaux Richard et Coullié adressée aux congrég-ations au début de la lutte, avait-elle été communiquée à Rome ? Le Pape avait-il approuvé leurs conseils? Ce fut l'objet d'affirmations et de démentis qui remplissaient quotidiennement les journaux. Devait-on considérer qu'il y eût une question de conscience engagée dans l'affaire? C'était encore sur quoi chaque jour on discutait avec chaleur. L'Univers est pour la négative sur toute la ligne.
Ce n'est pas que le Mémoire en faveur des Congrégations soumissionnistes ait fait une apparition crâne devant le public. La Vérité en ayant indiqué le sens, la Croix, le Monde et l'Univers publièrent le lendemain la note suivante :
Le journal la Vérité a publié, dans son numéro du mardi 1 6 juillet courant, une note de laquelle il résulterait que les cinq congrégations d'hommes, Saint-Lazare, Missions étrangères, Saint-Suipice, Saint-Esprit, et Frères des Ecoles Chrétiennes, auraient arrêté ensemble un mémoire relatif à la loi d'abonnement, destiné à démontrer que le moindre mal serait de se résig'ner à payer l'impôt .
Les congrégations sus-nommées déclarent qu'elles n'ont rédigé aucun mémoire, ni pris aucune décision touchant la loi ci-dessus désignée, mais, désirant que cette question soit étudiée aussi complètement que possible, elles ont prié un avocat du barreau de Paris de vouloir bien exposer d'une manière précise les consé-
sur lesquels S. S. Pie X s'est appuyée pour prescrire aux évêques de rejeter tout accommodement avec la loi de séparation entre l'Eglise et l'Etat.
quences juridiques de la loi. Ce mémoire n'était du reste destiné qu'aux autoi-ités ecclésiastiques.
A quoi la Vérité répondit en mettant en regard son information et la conclusion du Mémoire :
Ce qa'a dit « la Vérité »:
On fait aujourd'hui courir le bruit, et nous croyons devoir le signaler, que les cong-rég-ations d'hommes autorisées. Lazaristes, Missions étrang-ères, Sulpiciens Missionnaires du Saint- Esprit, Frères des écoles chrétiennes, auraient arrêté ensemble un mémoire pour établir que la résistance les exposerait sans défense à des représailles g-raves et imprévues, que ces résultats les épouvantent, que leur conscience ne leur permet pas de les affronter sans une nécessité absolue et évidente, qu'elles espèrent que ces épreuves ne dureront pas, et qu'en conséquence elles se résig-nent, en payant l'imjDÔt d'accroissement ou d'abonnement, à un moindre mal.
Gomme il n'est ici question que d'un mémoire, nous voulons croire que ce n'est pas là une résolution définitivement arrêtée.
Ce que dit le ce Mémoire » :
Les cong-régations autorisées sont amenées aux conclusions suivantes :
Considérant qu'elles n'ont à opter qu'entre l'une ou l'autre de ces alternatives :
Ou bien se conformer aux dispositions impératives de la loi du i6 avril 1896, en cherchant à tirer le meilleur parti de celles quipeuvent être favorables; Ou bien de se constituer vis-à-vis de cette loi dans un état passif d'insoumission, contraire à tous les Êrécédents, dont l'insuccès nal leur semble certain, et qui les exposerait sans défense à des représailles dont personne ne peut mesurer la gravité :
Elles estiment que la conscience ne leur permet pas d'affronter, sans une nécessité morale qui n'existe pas, de si redoutables éventualités; et en conseï'vant l'espérance que ces épreuves n'auront qu'un temps, qu'elles demandent à la Miséricorde divine
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d'abrég-er, elles se croient obligées de se résigner à subir le moindre mal en se conformant à la loi.
Huit jours après, V Univers éprouvait un autre désagrément pour avoir publié la note suivante :
Le mémoire à consulter sur la situation des congréeations autorisées, dont nous avons donné in extenso le texte, a été envoyé à tous les membres de l'épiscopat.
Les termes dans lesquels il a été rédigé, les arguments qui y sont assemblés ont donné lieu à une longue discussion entre les représentants des congrégations non autorisées^ réunis aujourd'hui à 2 heures.
Après avoir rendu hommage à la modération de la forme, et avoir reconnu l'importance du fond, les représentants des congrégations non autorisées ont été unanimes à reconnaître que la situation des congrégations autorisées et des congrégations non autorisées n'est pas la même.
Ils ont cependant émis l'opinion que, même de la part (les congrégations autorisées, l'attitude expectante serait préférable, mais ils ont reconnu qu'ils n'avaient pas le droit, quelle que soit leur décision ultérieure déJBnitive, d'engager ces congrégations à suivre la même voie que les congrégations non reconnues.
Les représentants des congrégations non autorisées présents à la réunion , tout en émettant le vœu de demeurer unis pour la résistance, ont été d'avis d'étudier dans le plus grand calme le mémoire des congrégations autorisées, et l'étude pratique sur la situation faite aux cong'rég-ations par la loi fiscale du 16 avril 1896.
Le « mémoire » et <( l'étude » ont été envoyés à tous les supérieurs des maisons relevant des congrégations 'autorisées.
Or, le mémoire n^ avait été ni lu, ni discuté, on
n'avait pas décidé de l'étudier, vu qu'il était déjà connu. La bonne foi de l'Univers avait dû être surprise, car les religieux qui composaient la réunion purent lire cette information dans le journal au sortir même de leur assemblée. Et comme la presse, s'emparant aussitôt de cette note de V Univers, déclarait que c'en était fini de la résistance, le président de la réunion crut devoir, adresser à Eugène Veuillot la lettre suivante (27 juillet iSgB) :
Monsieur le rédacteur.
Une note relative à la réunion intime des religieux tenue hier après midi chez les Eudistes a paru dans VUnivers.
Cette note présente cette assemblée comme celle des seules congrégations non autorisées. Or, ces. réunions ont été formées, au contraire, avec l'assentiment et le conseil du cardinal Richard, pour grouper toutes les cong'régations autorisées ou non autorisées.
La plupart des congrégations autorisées y sont venues, y viennent ou y ont adhéré.
Parmi ces dernières, beaucoup de congrégations de femmes.
Trois des cinq congrégations d'hommes qui ont fait faire le mémoire y ont été assez exactement représentées ; quand on a envoyé des délégués aux jurisconsultes, on a choisi deux congrégations non autorisées et deux autorisées : les Sulpiciens et les Marianites (Stanislas) .
Hier encore, il y avait six membres de ces autorisées et l'on a pu calculer, séance tenante, que les Frères reconnus représentés à nos réunions s'élèvent à environ 12.000, chiffre sensiblement égal à celui des Frères des Ecoles chrétiennes. On a lu aussi les lettres de plusieurs supérieurs généraux d'ordres reconnus qui, après d'autres, ont envoyé hier leur adhésion.
Je crois devoir ajouter qu'au début de cette séance le
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préisident a lu un télégramme de Reims, dans lequel le cardinal Lang-énieux réprouve vivement le mémoire et engag-e la réunion à maintenir son attitude.
Nul membre de l'assemblée n'a rendu hommage à ce document; on n'en a discuté ni « les termes », ni « les arguments » qui avaient fait à divers reprises l'objet d'autres discussions. Pour les religieux, la question est épuisée. La distinction entre les autorisées et les non autorisées n'avait pas échappé à l'assemblée.
Il n'a pas tenu à nous Monsieur le rédacteur, que nos conversations intimes restassent secrètes, mais la notoriété de l'Univers, l'interprétation que le Figaro donne ce matin à la note, nous obligent à protester contre cette note, éti-angère d'ailleurs à la rédaction, qui impliquerait pour la réunion une attitude diamétralement opposée à la réalité.
Je vous prie d'agréer. Monsieur le directeur, l'assurance de mes sentiments respectueusement dévoués.
Stanislas, Des Frères mineurs capucins^ Président.
Ecoutons maintenant de quelle façon M. Eugène Veuillot présente dans r Univers le dit mémoire. Le lecteur aura peine sans doute à concilier ses paroles d'aujourd'hui avec ses premières exhortations à la résistance, et, dans ce même article, les échappatoires qu'il ouvre, avec la réflexion finale (25 juillet) :
Nous donnons plus loin le Mémoire rédigé au nom des congrégations religieuses autorisées, particulièrement les congrégations d'hommes. C'est en entier que nous le donnons, et c'est en entier, avec attention et sans parti pris, qu'il faut le lire. L'œuvre est évidemment d'un jurisconsulte habile, possédant à fond son sujet, et d'un chrétien convaincu. Qu'on l'admette ou qu'on la repousse il faut lui reconnaître du mérite et de la sincérité.
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Oui, c'est sincèrement et non sans en souffrir que l'auteur du Mémoire conclut pour les cong-régations autorisées à la soumission. C'est fort grave et fort triste. Tous les textes qu'il cite, toutes les raisons qu'il donne ne pourront justifier aux yeux de tous cette conclusion. Il y a lieu de discuter. Le débat entre dans une phase nouvelle.
Nous n'aborderons pas dès aujourd'hui les détails du Mémoire. Ce n'est pas après une première lecture, faite en hâte et d'un cœur serré, qu'on peut entreprendre senblable travail. Commençons par le bien étudier. La discussion, qui, pour tout catholique ami des œuvres et jaloux des droits de l'Eg-lise, sera pénible, viendra ensuite. Espérons que personne parmi nous ne la fera dévier du terrain où l'a placée le Mémoire. Il s'agit dans ce débat du devoir envers les principes et de l'intérêt des âmes. N'y mêlons ni des préoccupations personnelles, ni des questions de parti (?).
Après un exposé lumineux et relativement bref de l'état des choses au point de vue lég-al, le Mémoire établit que les congrégations autorisées et les congrégations non reconnues étant dans des situations très différentes, on ne peut leur demander en tout une action identique. Elles ont les mêmes droits, les mêmes principes ; elles sont d'accord pour protester contre l'iniquité, mais elles n'ont pas les mêmes moyens de défense. Les congrégations non reconnues sont autrement et mieux armées que les congrégations autorisées. Celles-là ont des armes de précision et de solides remparts ; celles-ci doivent combattre à découvert avec un armement de vieux modèle et incomplet.
C'est là une complication capitale. Pour notre part, nous l'avons plusieurs fois signalée. Ça été une faute de ne pas vouloir en tenir compte dès le début. Espérait-on qu'en rejusant de voir cet obstacle il disparaîtrait ? Le moyen au contraire d'en avoir raison c'était de le regarder droit et ferme . Maintenant, il barre
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le chemin et pour avoir été entraînée avec plus de bruit que d'ordre, l'armée catholique menace d'être coupée.
Le gouvernement et nos autres adversaires vont dire que c'est la fin de la résistance. Non, mais c'est la preuve que la résistance, au lieu d'être compacte, va se diversifier. Pourquoi ne pas reconnaître tout de suite que ce « Mémoire à consulter » indique des intentions, sinon des résolutions qui seront suivies d'effets? N'attendons plus l'entière communauté des efforts.
Ce n'est pas le moment de récriminer. Mais combien ils ont eu tort ceux des nôtres, prêtres et laïcs, chefs et soldats qui n'ont pas voulu engager le combat à fond dès Les premières lois de persécution! N est-ce pas parce que nous eûmes alors des prudents qui voulaient croire aux belles promesses et aux circulaires confidentielles de M. de Freycinet, porteparole de Gambeita et de Ferry, quil est question de négocier aujourd'hui avec un Ribot ?
Et cependant il ne faut pas se décourager.
Le 3o juillet, on sent qu'un chang-ement de front n'est pas incompatible avec la résistance, et la raison s'en lit à travers les lignes. L'Univers est amené à favoriser les soumissionnistes, par la gêne de se trouver en compag-nie des opposants réfractaires :
Qu'il est donc difficile, même entre catholiques, de voir et de dire les choses comme elles sont, particulière ment sur les questions qui nous commandent à tous le plus d'impartialité, de justice et de largeur! Cette exclamation attristée et irritée marque l'état d'esprit où nous jette la polémique soulevée par l'inévitable dissentiment qui s'est produit entre les congrégations au sujet de la loi d'abonnement.
Certes, en principe, l'accord reste complet; c'est une loi inique, spoliatrice, persécutrice : elle est contraire au
droit constitutionnel, au droit commun, et l'on devra lutter contre elle toujours. Les cong^rég-ations qui adoptent le « Mémoire » ont, dès le début, tenu ce lang-ag-e ; elles le tiennent encore. Il n'y a pas à contester leur "sincérité, puisque jusqu'ici elles ont presque toutes refusé :1e so soumettre au di'oit d'accroissement. D'autres, que maintenant certains écrivains leur opposent, ont, au contraire, cru devoir le payer. Ces diverg-ences prouvent chez les uns et les autres de bien naturelles inquiétudes et non le désir de s'arrang-er à tout prix avec le g-ouvernement. On a cherché, on cherche encore le moyen de sauver à la fois les principes et les œuvres.
Reconnaître ces faits, en peser les raisons, en chercher avec calme et fraternellement les conséquences, vaut mieux que formuler plus ou moins crûment des reproches révoltants, surtout quand on considère de qui ils viennent et à qui ils vont. C'est pitié vraiment d'entendre des journalistes, /(2isa/2 if trop volontiers passer la politique avant la religion, traiter de la sorte les fils et les filles de Saint-^Vincentde Paul, les Frères de la doctrine chrétienne, les Petites Soeurs des Pauvres, les Sulpiciens, et tant d'autres non moins méritants.
Dites, si vous le voulez, que ces serviteurs de Dieu font fausse route, que l'écrasement de toutes leurs œuvres, leur ruine absolue seraient moins nuisibles à l'Eg'iise et à la Société que leur obéissance mêrne sous réserve et transitoire, à une loi d'oppression, mais cessez de montrer en eux des cœurs faibles et peut-être des calculateurs, trahissant leurs devoirs pour sauver leurs biens.
J'entends des amis me dire : — Ne parlez pas de la sorte, car bientôt on insinuerait que V Univers passe, lui aussi, au camp de la Soumission. — Non, l'Univers reste sur son vieux terrain. Il a toujours poussé à la résistance, et il croit encore que nous perdrons tout si nous ne savons pas i-ésister : mais il g-arde l'idée de justice et la notion du respect. Des cong-rég-ations que l'on
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presse tumultueusement et sans mandat de tout risquer ont, à notre avis, le devoir de réflécliiret le droit d'hésiter. Non seulement nous ne comprenons pas qu'on les soupçonne et les accuse de misérables - calculs parce qu'elles hésitent sur le parti à prendre, mais, de plus, nous i^efusons absolument de nous joindre à ceux qui lés insultent, et notre refus persistera si, dans l'espoir de sauver les œuvres par lesquelles elles sauvent tant d'âmes, elles subissent, sans cesser de protester contre elle, la loi sectaire qui les frappe.
Enfin le vrai sentiment se fait jour (26 novembre), et la question déjà plusieurs fois posée par par nous revient ici : où sont les réfractaires ?
Plusieurs fois déjà nous avons voulu clore la polémique sur la loi d'abonnement ou plutôt sur les points controversés entre catholiques. C'a toujours été en vain. Nous nous taisons, mais d'autres parlent : un incident qu'il faut commenter, une interprétation qu'on ne peut admettre, de mauvaises paroles qu'il faut repousser rouvrent le débat. Nous voici une fois de plus dans ce cas. Le disting-ué recteur des facultés catholiques de Lyon, Mg-r Dadolle, a marqué la reprise des leçons par un discours où, non content de louer à bon droit l'œuvre importante qu'il dirig-e avec zèle et talent, il a fait, sous forme d'allusions, une vive sortie contre des «: violents » qui auraient déraisonné au sujet du dernier cong-rcs des jurisconsultes chrétiens. Voici le morceau tel que nous le trouvons dans la Vérité et V Autorité; la Gazette a dû le donner aussi :
« Ce cong-rès a valu à ses principaux membres, avec la reconnaissance des sag-es qui se taisent, les injures plus que gratuites .des violents qui déraisonnent.
«Vous êtes, paraît-il, des réfractaires^ vous, mes vénérés collèg-ues du droit, vous, des fils si soumis, qui avez porté principalement le poids de la campag-ne des jurisconsultes... oh! laissez donc faire ; d'où qu'elle vienne.
cette accusation vous honore : car ce n'est ni pour de l'argent, ni pour des honneurs, ni pour la parade que vous servez l'Eg-lise : plusieurs qui vous incriminent n'ont contre vous de griefs sérieux que -le moins pardonnable, il est vrai, votre désintéressement, »
Après avoir répondu sur les sages qui se taisent et les injures des violents qui déraisonnent, Eugène Veuillot ajoute :
Un mot maintenant sur une autre question.
Nous n'avons jamais dit, ne l'ayant jamais cru, jamais pensé, qu'il fallait voir des réfractaires dans tous les catholiques que l'esprit de résistance, très légitime et très louable en soi, poussait à condamner toute congrégation, toute communauté résignée à subir, comme le permet Rome, la loi d'abonnement. Ce que nous avons indiqué, le voici nettement : sî les outranciers de la résistance^ ceux qui Vont comprise en voulant l'imposer dans des conditions inacceptables pour d'autres, ne sont-pas tous des réfractaires^ tous lesréfractaires sont avec eux. Cela est indéniable. Qu'il y eût de ces réfractaires parmi les congressistes de Lyon, Mgr Dadolle lui-même n'en peut douter. Quant à M. Deïmont, il doit les y avoir vus avec plaisir, car s'il n'est pas des leurs, il lui est au moins arrivé de parler et d'écrire de manière à les contenter. Oui., les réfractaires et les semi-réfractaires, les francs et les obliques., font, à l'ombre de la loi d'abonnement, un mouvement tournant contre la politique du Pape.
En quoi les réfractaires, puisque réfractaires on dit, agissaient-ils plus contre la politique du Pape, en soutenant la résistance, que ne Favaient fait les cardinaux et les évêques et l'Univers lui-même, dont personne n'avait dépassé les protestations : c'est ce qu'il aurait été difficile de dire. Mais Eugène Veuillot
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donne ici le vrai mot de la situation. La politique du Pape, ayant pour but de procurer à la République l'adhésion des catholiques et de la faire agréer comme sincère par le parti au pouvoir, prime en fait toute autre question. C'est elle qui lui faisait dire, en 1880, au général des Jésuites, à l'époque où Léon XIII pensait même, disait-on, à séculariser leur Ordre : vous savez combien j'aime la Compagnie, mais je ne sacrifierai pas pour elle le bien de la paix. C'est à cette politique qu'ont été subordonnées, comme secondaires et transitoires, les autres affaires religieuses dont nous avons fait l'exposé. Du jour où elle aurait compromis cette politique, la résistance devait céder.
Le cardinal RampoUa exprimait la même pensée, sans ambiguïté , dans une audience accordée à M. Gaston Routier, de l'Echo de Paris, 18 juin 1896:
— Votre Eminence a dû remarquer le vote de la dernière loi sur les congrégations, loi dite d'accroissement, qui a provoqué chez nous une véritable levée de boucliers contre la République.. Les adversaires du parti libéral profitent de l'eflet produit par le vote de cette loi pour jeter le désarroi dans ce parti même
— Oui, je sais, me dit le cardinal avec .un sourire ; mais, à la vérité, c'est que vous êtes trop ardents en France, beaucoup trop ardents, beaucoup trop vifs. II faut vous prêcher à tous le calme, la réflexion... Et puis, je vous le déclare, cette loi est inique, cette loi est monstrueuse. Et c'est là la récompense que le gouvernement français donne au Saint-Siège pour l'appui qu'il lui prête sans hésiter auprès des catholiques. Nous avions le droit d'attendre autre chose que cette loi néfaste, qui vient de compromettre l'œuvre même d'union et d'apaisement du Saint-Père .
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Mais le principe même de cette loi est tout à fait contraire aux intérêts de la société tout entière ; il n'atteint pas que les congTégations, il vous atteint tous en France, propriétaires, nég-ociants, banquiers! De quel droit en effet le g-ouvernement refusera-t-il de soumettre les sociétés financières et commerciales, les propriétaires et commerçants de tous g-enres à un impôt annuel sur la valeur brute possédée par eux, alors qu'il soumet à un impôt de trente et de cinquante centimes pour cent de cette même valeur les congrég-ations reconnues et non reconnues?
Cette mesure fiscale aura même plus de raison d'être vis-à-vis de Sociétés et de simples particuliers, qui tirent des revenus de leurs propriétés, que visrà-vis de congrég-ations qui jie tirent de leurs biens que la jouissance et qui sont g-énéralement pauvres.
Gomment n'a-t-on pas vu les conséquences du vote de cette loi? Quelles piètres ressources les congrég-ations vont-elles fournir au budg-et de la République ? Et comment, pour une somme si infime, risquer de g-aieté de cœur de fournir des armes si fortes à la log-ique des socialistes-révolutionnaires, des armes dont ils se serviront pour attaquer la société française tout entière?
Ah! je la déplore sincèrement, cette loi d'accroissement, et je puis vous déclarer que le Saint-Père en a été profondément afiecté ! Ce n'est certainement pas pour une injustice semblable que le Saint-Père modifiera sa ligne de conduite vis-à-vis de la République. Mais il est en droit de se demander si l'on se rend bien compte de la valeur de son intervention. Et que peut-il faire en un pareil cas ?
Que le g-ouvernement français s'inspire de la justice et de l'équité, qu'il témoig-ne effectivement de son désir de ne pas persécuter ou taquiner l'Eg-lise, et l'apaisement sera vite fait. Mais cette loi d'accroissement est venue paraljser l'œuvre du Saint-Père...
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M. Ranc commente ainsi ce lang-ag-e dans le Matin :
En langag-e clair, cela veut dire : Protestes tant que vous voudrez, mais payez, et surtout ne nous faites pas d'ajfaires^ ne gênez pas notre politique. C'est le cardinal Rampollaqui parle au nom de la Curie romaine. Quant à Léon XIII, il se réserve. Sa Sainteté, dit le Cardinal, est si faible, elle a un si grand hesoin de repos qu'à son g-rand regret elle n'accordera pas à M. Gaston Routier une audience privée . D'ailleurs, cela ne servirait de rien. Sa Sainteté ne pourrait pas sortir de la réserve que des raisons multiples lui imposent.
N'empêche que le cardinal Rampolla a laissé échapper, au cours de sa conversation, une phrase où l'on peut trouver la pensée intime, la pensée de derrière la tête, du Pape Léon XIII et de la Curie romaine. Après avoir abondamment gémi sur la loi inique, sur la loi scélérate, il ajoute: Ah! je la déplore sincèrement cette loi d'accroissement, et Je puis vous déclarer que le Saint-Père en a été profondément ajj^ecté. Mais ce n'est certainement pas pour une injustice semblable que le Saint-Père modifiera sa ligne de conduite vis-à-vis de la République.
Cela signifie que le Pape, le cardinal Rampolla et la Curie romaine , le Gesû peut-être aussi, sont parfaitement (( embêtés » par la campagne bruyante que les emballés de l'épiscopat, que le clergé français mènent à propos des lois fiscales atteignant les congrégations.
C'est que la politique du Vatican, la politique de l'Eglise, la politique des Jésuites est une politique à longue portée. L'Eglise est patiente... Je ne termine pas la citation.
Lorsque le Pape s'est décidé à recommander aux fidèles l'adhésion à la République, c'était dans l'intérêt exclusif de l'Eglise ; c'était dans le dessein de constituer un parti républicain catholique qui pût entrer d'abord dans la République et ensuite la dominer. Pour cela, il fallait
d'abord couper le câble qui attachait l'Eg-lise à la monarchie. C'est chose faite, définitive, et le frère Janicot, de la Gazette de France^ aura beau s'indig-ner et g-eindre, l'Eglise a pris son parti.
Elle poursuit son dessein, elle ne renoncera pas au plan qu'elle s'est tracé : reconquérir la France en se faisant républicaine ...
Cependant des voix épiscopales ne manquaient pas de s'élever encore et de prêcher aux catholiques la fermeté dans la résistance. Mais, au milieu de ce désarroi, il devenait impossible de les rallier. Le 17 septembre, quelques jours après la lettre du cardinal RampoUa à Farchevêque de Bordeaux, Mgr Trég'aro, évêque de Séez, répondant à l'envoi d'un écrit analogue au mémoire de M. Louchet, déplorait éloquemment la politique de concessions:
Cher Monsieur,
Je viens de parcourir votre brochure dans laquelle vous engagez si éloquemment les congrégations à se soumettre à la soi-disant loi d'abonnement. Vous faites ressortir avec une grande force les graves motifs qui, à votre avis, imposent la soumission, et les dangers plus graves encore de la résistance. Je dois vous avouer que je ne me suis nullement senti ébranlé, ni convaincu par cette lecture.
La voie que |vous indiquez est précisément celle que les catholiques ont suivie depuis plus de quinze ans, chaque fois que nous nous sommes trouvés en butte aux attaques de nos ennemis. Avons-nous donc eu à nous en louer? Quelles en ont été les conséquences ? Voyez plutôt, jugez-en vous-même. Les monstrueux Décrets d'expulsion sont lancés, nous nous y soumettons sans résistance ou à peu près. Encouragés par ce premier succès, nos-
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ennemis s'empressent de les faire suivre de l'odieuse loi scolaire, et nous courbons la tête.
La loi scandaleuse du divorce apparaît à son tour, jetant le trouble et le désordre au sein des familles : cette fois encore on se contente de ^émir. Alors ce sont les Séminaristes, les prêtres eux-mêmes, qui sont arrachés à l'autel pour être traînés à la caserne ; c'est ensuite la main-mise sur les biens des fabriques ; ce sont les Eg-lises spoliées.
Et la patience, la soumission des catholiques restent inébranlables devant ces iniques mesures. En vérité, nos arrière-neveux y croiront à peine et en seront scandalisés.
Enfin, nous voici devant la loi d'abonnement, dig-ne couronnement de ses aînées, et vous nous dites : Courbez, courbez toujours la tête; votre admirable mansuétude devant tant d'ironique audace finira par avoir raison de vos persécuteurs, qui se laisseront toucher. Ici, Monsieur, si je ne connaissais la droiture de vos intentions, je serais tenté de vous accuser de trahison. Que faitesvous donc des leçons du passé, et que faut-il de plus pour vous ouvrir les yeux ; nous ne pouvons plus, en effet, nous faire illusion.
En nous soumettant à la loi d'abonnement, loin de désarmer nos ennemis, nous apercevons déjà en élaboration la loi d'association qui nous promet de nouveaux désastres; et ils se succéderont jusqu'au triomphe définitif, c'est-à-dire l'anéantissement du catholicisme en France. Ce n'est pas, en effet, notre arg-ent qu'on veut, nul ne l'ignore; qu'est-ce donc que quelques millions pour des hommes qui disposent de milliards dont ils font un si déplorable usage ! Non, la haine, la rage des loges francs-maçonniques juives visent plus haut, il leur faut la mort de la France chrétienne.
De là, cher Monsieur, toutes ces lois qui se succèdent lentement, mais sûrement pour atteindre ce but, et auxquelles nous avons le droit et le devoir de nous sous-
ti-aire quand surtout, comme la loi d'abonnement, elles sont en opposition formelle avec la Constitution française et ne peuvent dès lors avoir force de. lois^ n'en ayant pas les caractères. On ne croira pas un jour, lorsque la noble France aura été rendue à ses destinées, qu'il s'y soit trouvé un ministre pour oser proposer cette loi, et une Chambre capable de l'adopter.
Mais, nous dites- vous, les catholiques français sont incapables aujourd'hui de cette fermeté qui leur assurerait la victoire. Vous leur refusez cette énergie dont ont fait preuve les catholiques allemands et belg-es. Vous êtes sévère pour nous, cher Monsieur, mais peut-être cependant méritons-nous un peu ce blâme de votre part ; car, les principes délétères de la Révolution n'ont fait que trop de victimes parmi nous; pourtant ce n'est pas là, ce me semble, l'unique cause de notre faiblesse ; il nous a manqué un Windthort comme en Allemagne, et la liberté religieuse dont jouissent nos voisins les Belges.
Mais si ces deux moyens de salut nous ont fait défaut, devons-nous donc désespérer? Non, assurément: raffermissons notre confiance, la victoire ne sera que plus glorieuse, si nous la remportons: ils ont triomphé en résistant courageusement jusqu'à la ruine, jusqu'à la prison, aux lois oppressives et liberticides de leurs tyrans : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Imitons leur vaillance et nous obtiendrons les mêmes résultats. Souvenons-nous que, succomber devant le droit exécré du plus fort, en combattant pour la justice et la liberté, c'est encore triompher.
Nous ne sommes pas des révoltés : plus de quinze ans de patience , de soumission jusqu'à la faiblesse, j'allais dire jusqu'à la prévarication, car les cris de la conscience se sont fait entendre plus d'une fois, le prouvent surabondamment. Nous sommes des opprimés qui demandons justice, des Français qui réclamons nos droits de citoyens au nom de l'égalité devant la loi ; au nom de la liberté, que l'homme tient de Dieu lui-même, au nom
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de la fraternité chrétienne. Nous ne sommes ni ne voulons être des parias, des ilotes dans notre patrie. Nous pouvons dire avec vérité comme saint Paul: dois gallicus sum. Arrière donc les étrang-ers qui nous oppriment depuis trop longtemps, hélas? Arrière la francmaçonnerie juive qui conduit la France à l'abîme en lui arrachant la foi qui l'a faite reine des nations et peut seule encore lui rendre son ancienne splendeur! Donc, en défendant nos droits sacrés comme catholiques, c'est encore pour, le salut de la France que nous combattons. Veuillez agréer, cher Monsieur, avec mes regrets de me trouver en désaccord avec vous, l'assurance de mes sentiments dévoués.
François-Marie, Evêqiie de Sées.