III. — Ménagements et désaveux de Rome
Nous ajouterons même, à l'excuse de ces prélats, que la faveur de Rome n'était point pour ceux qui suivaient une conduite dijfférente de la leur. On en a vu déjà plus d'un exemple dans les chapitres précédents. Celui concernant le cardinal Richard, qui marque la condamnation de la Croix et la dispersion des Pères Assomptionnistes, en 1899, est plus éloquent que tous les autres ; et quoique nous Payons relaté ailleurs plus en détail, il doit avoir sa place ici.
Les documents contenus dans le Livre Jaune publié par le cabinet Combes révélèrent au public qu'en 1899 le Saint-Père, faisant droit aux réclamations des libéraux et aux plaintes du Gouvernement, avait « réprouvé l'esprit et le ton de la Croix (i) )).
Rassuré du côté de Rome, le gouvernement traîne les Assomptionnistes devant les tribunaux. Les voici inculpés de révolte contre la République, presque de conspiration ouverte , plus maltraités que les irréconciliables, et outragés par un réquisi-
(i) Cas de Conscience, chap. V.
PROGRÈS DU LlBÉR. — I — 3o
toire venimeux et menteur. Leur dissolution est prononcée. C'était le moment précis où le g-ouvernement s'apprêtait à disperser toutes les Congrégations et à achever la destruction de l'enseig-nement chrétien.
Le vénérable cardinal de Paris, pour remplir son devoir de pasteur, de défenseur et de père, pour donner à la conscience publique une satisfaction qu'il sentait attendue, vint honorer de sa visite ces nobles sacrifiés.
Certes, la démarche honorait le cardinal luimême, comme expression spontanée de ses hauts sentiments; le sens de la protestation était clair, mais la forme, assurément, irréprochable. Certes, les évêques et les prêtres d'Allemagne ont poussé plus loin leurs manifestations.
M. Delcassé, Ministre des Affaires étrangères, à M. Nisard.
Paris^ le 26 janvier 1900.
L'archevêque de Paris, au lendemain du jugement qui a dissous la congrégation des Assomptionnistes, s'est rendu à leur couvent et leur a prodigué les encouragements. La démarche du cardinal Richard a dû émouvoir très légitimement le gouvernement de la République. En admettant même qu'elle ne comporte aucune sanction en droit strict, ce que j'ignore, ne connaissant encore lès faits que par les journaux, elle n'en constituerait pas moins une manifestation injustifiable d'opposition envers les pouvoirs publics, et tous ceux qui ont le souci des bonnes relations entre l'Etat et l'Eglise catlio lique seront d'accord pour condamner une telle imprudence. Ils se montreraient surtout sévères pour les encouragements apportés solennellement aux rédacteurs de ki
Croix, dont les excès et les efforts pour diviser la France ont été blâmés par la plus haute autorité catholique.
Je vous prie de vous rendre chez le cai-dinal RampoUa. Vous lui exposerez l'impression pénible produite sur nous par une manifestation que des esprits passionnés devaient nécessairement interpréter comme un appel à la révolte. Nous voyons déjà, en effet, que quatre de nos évêques ont entendu marquer qu'ils s'associaient à cette protestation, et l'on ne peut prévoir toutes les conséquences d'un exemple aussi dangereux.
Il est à craindre que, si ces provocations devenaient trop nombreuses, le Parlement ne soit entraîné à réagir, et que la pacification ne soit sérieusement compromise, contre notre commun désir.
Il ne saurait entrer dans la pensée du gouvernement de la République de demander au Saint-Siège d'intervenir entre notre épiscopat national et lui, mais il est probable que le simple exposé de la situation amènera le Pape à chercher le moyen d'y apporter remède. Une condamnation portée spontanément contre les auteurs d'une telle agitation, ou simplement une approbation eœprimée d'aussi haut, a l'égard de ceux qui se tiennent à l'écart de ces luttes, suffirait probablement pour empêcher de se développer un mouvement encore hésitant. Et il semble bien que ce soit là le rôle de la Papauté tel qiie l'interprète la haute sagesse de Léon XIII, d'arrêter dès l'origine, en rappelant le respect dû à la loi, des confiits où des passions purement politiques se couvrent de prétextes religieux.
Je me- propose de présenter demain au Nonce ces réflexions, et de l'entretenir de mes préoccupations. Je crois cependant nécessaire que le cardinal Rampolla en soit directement saisi par vous. Il y trouvera notamment l'occasion de s'éclairer sur les difficultés qu'il entrevoit, sans doute, mais que votre expérience vous permettra de faire ressortir avec plus de netteté. Vous voudrez bien me rendre compte de vos démarches.
M. Nisard à M: Delcassé.
30 janvier 1900.
Ce matin le cardinal RampoUa m'a dit qu'il avait saisi immédiatement le Saint-Père de la communication que je lui avais faite aussitôt la réception de votre lettre du 26 de ce mois, et que le Pape avait fait envoyer des instructions au Nonce, en vue de maintenir le calme et d'éviter que Yagitation politique se propagée parmi l'épiscopat français. Le cardinal, en terminant, a marqué la confiance que le g-ouvernement de la République, de son côté, s'attacherait à éviter tout ce qui pourrait aller à Fencontre du résultat que, de part et d'autre, l'on est également désireux d'atteindre.
M. Nisard à M. Delcassé.
8 février 1900.
J'ai signalé au secrétaire d'Etat la satisfaction avec laquelle le gouvernement de la République avait constata V efficacité des ejforts du Saint-Siège pour éviter le développement des incidents provoqués par la démarche du cardinal Richard.
Le cardinal Rampolla m'a renouvelé l'assurance que rien n'était plus contraire aux intentions et aux vœux du Pape que la participation de l'épiscopat aune agitation politique.
Sans doute ces tristes documents, qui révèlent Fliumiliation de la diplomatie pontificale, n'étaient point connus du clergé à Tépoque où ils furent écrits. Mais, outre la leçon des événements passés, il y avait pour les évêques « les instructions envoyées au nonce »; et celui-ci ne manquait pas de les suivre avec un zèle qui permit au Gouvernement de marquer au Saint-Siège sa satisfaction pour l'efficacité de ses efforts.