IV. — 14'indifPérentisine politique
Il y a un mol qui dit tout le fond de la politique de ralliement; il y a une erreur dont découlent toutes ses erreurs et ses méprises: c'est l'indifférentisme politique .
Albert de Mun Fa excellemment défini dans son discours de Vannes, en i883, quand il n'était rien moins que rallié :
L'indifiFérence politique est dans cette erreur pratique qui, s'appliquant à un pays déterminé, y tient tous les gouvernements pour ég-alement bons ; elle est dans cette insouciance qui les accepte tous par une défaillance coupable, et qui se réfug"ie dans le chimérique espoir de trouver des expédients pour en tirer parti.
Erigé en principe, l'indifFérentisme politique serait une erreur de doctrine; quand il inspire les actes, c'est une erreur de conduite.
L'erreur de doctrine, on ne la trouvera pas dans les Encycliques de Léon XIII, quoique l'insinuation s'en soit glissée, comme je l'ai fait voir, dans la traduction française de ses œuvres la plus répandue (i).Et enfin, s'y trouva-t-elle, ce qui n'est pas, il resterait à rappeler que l'infaillibilité pontificale n'est pas engagée dans toiite encyclique ou dans toute partie d'une encyclique. Cette erreur étaitelle dans la pensée personnelle de Léon XIII? Nous n'avons pas à le rechercher.
Mais il nous semble impossible de ne pas recon-
(i) Cas de Conscience, p, 443.
naître que sa conduite pratique à l'égard de la France en était imprégnée ; et c'est en- se laissant aller à cette erreur que nombre de prélats^ de prêtres et de laïques se sont comportés en fait comme si à leurs yeux, selon le principe du libéralisme, la politique et la religion se mouvaient dans deux sphères non seulement distinctes, mais complètement indépendantes, comme si toutes les formés de gouvernement étaient également bonnes, dans un même Etat, comme si la forme de gouvernement dans un pays donné importait peu.
Nous avons suffisamment traité ailleurs cette question de l'indifi'érentisme politique (i).
Mais il nous paraît bon de clore ce chapitre en reproduisant la lettre adressée par Mgr Freppel à Mgr Bellot des Minières, évêque de Poitiers, en 1881, à propos de son mandement de prise de possession.
Tout lecteur attentif y trouvera, outre une nouvelle réfutation de cette erreur, le tableau et le redressement anticipés de ces attitudes sans dignité, saiîs fermeté, de cet optimisme qu'on croirait volontairement aveugle, dont la politique de ralliement a depuis fait passer l'habitude dans nos mœurs:
Angers, le 26 février 4881.
Monseigneur, Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer votre man- ' dément de prise de possession du siège de Poitiers. Je me suis empressé de le lire avec toute l'attention due aux premiers écrits d'un collègue nouvellement venu dans nos rangs, et je puis me rendi* ce témoignage, avec la bienveillance dont vis-à-vis d'un évêque je me sentirais
(1) Cas de conscience, chap. XI.
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encore le besoin,') alors même qu'elle ne serait pas un devoir. Il s'y mêlait bien, je ne saurais vous le dissimuler, quelque sentiment d'inquiétude, en présence des élog'es prodig-ués à votre lettre pastorale par les feuilles ennemies de la religion et du clerg-é, telles que le XIX^ Siècle, le Temps, la Paix^ le Télégraphe, le National, V Avenir de Poitiers^ le Patriote d'Angers, etc. ; mais il ne m.e semblait pas possible qu'un évêque pût mériter des louang-es qui, à l'heure présente et sous la plume des adversaires de notre foi, équivalent à des injures.
Vous dirai-je, Monseig-neur, que j'ai été pleinement confirmé soit dans mes espérances, soit dans mes craintes'?,.. Assurément, comme je n'en doutais pas, il y a loin de ce que vous dites à ce que l'on vous fait dire ; et le XIX^ Siècle, entre autres, vous insulte gravement lorsqu'il ne craint pas de vous ranger désormais peirmi ses collaborateurs.
Mais, cette part faite à d'évidentes exagérations, je me vois pourtant obligé de reconnaître, et non sans une vive douleur, que la presse anti-religieuse ne s'était pas trompée dans ses appréciations ; soufirez que je vous le dise avec une franchise toute fraternelle, d'autant plus que votre langage, si contraire à celui des autres évêques, nous vaut, à mes vénérés collègues et à moi en particulier, un redoublement d'injures de la part . de tous ceux qui applaudissent à vos paroles .
Autant il me répugnerait de donner aucune publicité aux observations que je vais avoir l'honneur de vous soumettre, autant je regarde comme un devoir de conscience d'appeler votre attention, par cette communication tout intime, sur les dangers de la voie où vous paraissez vous engager dès le début de votre ministère épiscopal.
Peut-être, Monseigneur, attribuez-vous à votre insu et sans le vouloir une portée un peu trop considérable à votre nomination au siège de Poitiers, en disant qu'elle a été faite, non pas simplement dans l'intérêt d'une Eglise particulière, mais en vue du bien général.
Je ne veux pourtant pas m'arrêter à cette expression d'un sentiment tout personnel ; mais là où vous me paraissez excéder la mesure, c'est quand vous ajoutez que cette nomination a été un indice inattendu, sinon inespéré, d'apaisement et de détente dans un moment de crise singulière.
Apaisement et détente ! sont-ce bien là. Monseigneur, les mots qu'il convient de prononcer en face de la guerre de plus en plus acharnée que ne cesse de nous livrer le gouvernement de la majorité républicaine des deux chambres ? Ignorez-vous, par hasard, les projets de lois qui, après comme avant votre nomination^ ont été mis à l'ordre du jour par les républicains, et qui ne tendent à rien moins qu'à détruire l'Eglise de France ?
Incorporation des séminaristes dans l'armée (projets Labuze et Farre) ; profanation des cimetières devenus communs à tous les cultes (projet Rameau), interdiction de l'armée de participer à aucune cérémonie religieuse (projet Saint-Martin), abolition de la loi de i85o conceriiant les collèges tenus par les prêtres séculiers (projet Ferry), mainmise absolue sur les fabriques par les conseils municipaux (projet Labuze), expulsion des Jésuites^ pris individuellement, de toute maison d'éducation religieuse (circulaire Ferry); etc.; etc.
Tous ces projets de lois, subversifs de nos institutions religieuses, sont à l'ordre du jour et vont être votés par les républicains, n'en doutez pas un instant. Et vous parlez d'apaisement et de détente à propos de votre nomination ! Avouez, Monseigneur, que si l'on n'a pas le droit d'affirmer que vous voulez cacher la vérité aux fidèles auxquels vous vous adressez, il est à tout le moins permis de dire que vous vous trompez singulièrement vousmême.
Personne, assurément, n'aurait pu trouver à redire à l'expression digne et mesurée de votre reconnaissance envers le pouvoir civil, qui vous a désigné au choix du chef de l'Eglise, mais comment n'avez- vous pas senti
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que vous dépassiez toutes les bornes en témoig-nant une gratitude infinie aux hommes dévoués à leur patrie que le chef de V Etat a appelés dans ces jours d'orage à ses conseils et associés à sa sollicitude.
Vous osez appeler hommes dévoués à leur patrie les malheureux qui la poussent aux abîmes, les Gonstans, les Gazot, les Ferry, ces séïdes de la franc-maçonnerie, qui s'acharnent à détruire toutes les œuvres, si péniblement fondées par l'Eg-lise de France depuis près de dix siècles, qui n'ont pas d'autre but que de démolir nos universités libres, nos collèg-es catholiques, nos écoles religieuses ; qui, après avoir chassé les aumôniers de l'armée, après avoir expulsé nos relig-ieux de leur couvent dans les terribles journées de juin, d'octobre et de novembre, s'apprêtent à bannir Dieu et l'Eglise de nos écoles primaires !
Voilà, pour vous, les hommes dévoués à leur patrie, les hommes auxquels vous avez voué une gratitude infnie.'Est-ce là, Monseigneur, je vous le demande devant Dieu, le lang-age d'un prêtre, d'un évêque catholique ? Et que dites-vous aux représentants de ces persécuteurs à Poitiers, aux fonctionnaires, qui, sous leurs ordres, ont accompli des actes si scandaleux ? Vous leur dites, sans un mot de réserve : Nous sommes faits pour nous entendre, puisque nous avons les mêmes aspirations.
Et à quoi aspirez- vous donc, grand Dieu ! en compagnie de ces hommes avec lesquels vous vous sentez en si étroite communauté d'idées ? Faut-il vous étonner de l'indignation qu'ont provoquée de telles paroles parmi les prêtres et les fidèles de Poitiers? Car je m'en voudrais de ne pas vous éclairer sur ce point, en m'abstenant de reproduire ici le passage suivant d'une lettre écrite par l'un des principaux membres de notre excellent clergé. « Nous sommes consternés ! Ce langage qu'on appelle un langage de paix a mis le feu aux quatre coins du diocèse ; le clergé est indigné, les moins vifs sont navrés, tous sont déçus. Les fidèles, je dis les meilleurs, sont
outrés et parlent entre eux avec une véhémence concevable, mais déplorable- En revanche, et sauf à se moquer en particulier de celui qu'ils applaudissent, les mauvais, les francs-maçons, les radicaux triomphent. »
Nous ne sommes, dites-vous, et ne serons jamais d'aucun parti. Je vous en demande bien pardon, Monseig-neur, mais permettez-moi de vous le dire, vous me paraissez à cet ég-ard dans une illusion complète ; vous êtes bien l'homme d'un parti, et du seul parti auquel, à l'heure présente, les catholiques m'appartiennent pas ; du parti républicain, du parti qui persécute tout ce que nous aimons et tout ce que nous vénérons. Les hommes de ce parti ne s'y sont pas mépris, et jusqu'à ce que vous ayez pris la peine de les détromper depuis /e Voltaire iusc[VLk l'Avenir de Poitiers, tous les républicains ne cesseront de vous faire l'injure de vous compter dans leurs rangs.
Autre chose est, Monseigneur, veuillez bien le remarquer, autre chose est de se soumettre au gouvernement établi^ ce que nous faisons tous dans les limites des droits de Dieu et de l'Eg-lise, autre chose est de le louer, ce que vous êtes seul à faire.
Libre à vous de vous prononcer pour le parti qui à l'heure présente détient le pouvoir, dont il fait l'usage que chacun sait. Mais veuillez donc, je vous prie, reconnaître la même liberté aux autres.
// n'est pas exact de dire que le prêtre et Vévêque surtout n'ont à faire aucune acception de personnes, ni de forme politique, car l'Eglise n'autorise nullement chez ses enjants une indifférence coupable sur la constitution des pouvoirs publics dans leur pays. C'est au contraire un devoir, pour chaque Français qui en est capable, de rechercher, à la lumière des principes généraux de droit naturel et des faits de notre histoire, quel est dans notre pays le gouvernement conforme au droit, à la justice, et lorsqu'on se trouve, comme nous, en présence de deux formes politiques, dont l'une a quatorze siècles de durée, et l'autre quelques an-
mées seulement, vous m'avouerez bien qu'il est à tout le moins bien permis de préférer la première à la seconde, eu ég-ard .surtout au caractère provisoire et précaire d'une constitution qui se. déclare elle-même révisable en tout ou en partie.
Que d'autres, ajoutez-vous, élèvent, nous ne savons quelle ligue ; pour nous, il ne devra jamais y en avoir d'autres que la ligue sainte en faveur de la loi de Dieu. Fort bien ; mais alors vous voilà oblig-é de vous séparer des républicains ; car ce sont eux précisément qui veulent détruire la loi de Dieu par les projets énoncés plus haut, sans compter ceux qu'ils tiennent en réserve jusqu'après les élections. C'est contre eux que se foi'me, en faveur de la loi de Dieu, une lig'ue sainte, composée des catholiques de tous les partis, légitimistes, orléanistes, bonapartistes, et dans laquelle vous chercheriez vainement un républicain. Vous en êtes de cette lig'ue, si vous voulez que la loi de Dieu reste debout dans le pays. Que peut sig'nifîerdès lors votre lang-ag-e ? Cest une pure équivoque, s'il ne faut pas y voir une injustice envers ceux qui sont les seuls soutiens de la religion. Evêque catholiqiie, ni votre foi, ni votre caractère ne vous permettent de vous rang-er du côté de ceux qui, dans les conseils du g-ouvernement, dans les deux Chambres, et dans la presse, attaquent et menacent tout ce que vous avez mission de défendre. A qui donnerez-vous là main, sinon à ceux qui se liguent, c'est-à-dire qui unissent leurs efforts pour protég^er la relig'ion contre les entreprises des républicains ?
Vous avez bien raison de dire, Monseig-neur, que rêver l'immobilité, c'est rêver l'absurde et l'impossible. Mais qui donc, je vous prie, rêve l'immobilité ? et à qui s'adresse cette imputation? A-t-elle rêvé l'immobilité, cette royauté française qui, depuis quatorze siècles, a su conduire la nation de progrès en prog-rès jusqu'au rangsuprême d'où la fait déchoir la Révolution? La vérité est que si, comme l'histoire en témoig-ne, la royauté et
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ses défenseurs n'ont jamais rêvé l'immobilité^ il est un autre rêve que les républicains ont toujours caressé avec complaisance, le rêve de l'instabilité, du provisoire perpétuel, et, grâce à leurs excès, ce rêve est devenu une réalité pour notre malheureux pays.
Sans doute, le rôle de l'Eglise est de g-uider les peuples dans leur marche et de les aider à accomplir leurs évolutions ; mais ne croyez- vous pas que le principe fondamental des républicains est de repousser ces conseils, cette direction, cette assistance; de déclarer que le progrès de la civilisation consiste à se passer de l'Eglise, de son influence et de son action, à laïciser, suivant leur jargon, toutes les lois et toutes les institutions, a écarter enfin la doctrine révélée, comme inutile et même funeste à la marche des peuples.
Comment donc, je vous Le demande, le rôle de VEglise pourrait-il être de guider le peuple français dans un mouvement dirigé contre elle, de l'aider à accomplir une révolution, quia tout simplement pour but de détruire le règne de Jésus-Christ sur la terre ? Car, et telle me paraît être, permettez-moi de vous le dire, l'illusion qui se dégage de toute votre lettre, vous vous créez une République idéale, chimérique, sans aucun rapport avec la réalité des choses. Or^ ce n'est pas à cet être de raison, à cette pure abstraction que nous avons affaire, mais à la République française, à ce régime caractérisé en 188 1 comme en 1798 par la guerre à Dieu, au christianisme et à l'Eglise; voilà l'ennemi en chair et en os qui, s'il triomphait définitivement, porterait un coup mortel à la religion catholique en France. Que l'Eglise ne blâme et ne repousse, en principe, aucune forme de gouvernement, cela est de toute évidence; mais ce qui n'est pas moins incontestable c'est que l'Eglise catholique blâme et réprouve tout régime devenu en fait synonyme d' irréligion et d'impiété. Or tel est, à ne pouvoir s'y méprendre, le caractère de ce gouvernement pour lequel vous manifestez si haute*-
ment vos sympathies jusqu'à ne pas oser mêler un mot de réserve à l'expression de votre infinie gratitude. Faut-il vous étonner, dès-lors, Monseig^neur, que votre lang'ag'e ait fait la joie des impies et répandu la tristesse dans les rangs des fidèles ? Pour moi, comme ami de votre regretté prédécesseur, comme évêque d'une Eglise voisine de la vôtre, j'en ai éprouvé une profonde douleur, et si j'en juge par les sentiments de nos prêtres, mon affliction sera partagée par tout le clergé de France. De grâce, Monseigneur, épargnez-nous de telles angoisses à l'heure présente ; n'enhardissez pas les ennemis de la Sainte Eglise par de pareilles faiblesses. Après' des louanges que vous-même vous regretterez un jour, ménagez aux catholiques la consolation d'entendre sortir de votre bouche un mot de blâme pour les attentats dont Ligugé, Beauchêne, Saint-Joseph vous rappellent le souvenir. Il est si pénible de voir un évêque catholique réjouir les méchants et provoquer chez les bons des réflexions comme celles que je viens de lire dans un journal : « De- « puis la grande Révolution, nous n'avons pas encore « entendu une voix s'élever si audacieusement de l'Eglise « pour célébrer ses bourreaux. »
Veuillez me pardonner cette trop longue lettre : et si, dans ma tristesse, il m'était échappé une expression trop amère, je la retirerais d'avance; mais si nos aînés dans l'épiscopat ne vous disent la vérité, qui donc osera vous la faire connaître? C'est pourquoi je n'ai pas hésité à vous communiquer mes impressions, et la meilleure preuve d'estime et de respect que je puisse vous donner, c'est de vous croire l'âme assez haute pour aimer à entendre, au lieu du langage de la flatterie, celui de la franchise et de la vraie affection fraternelle.
Agréez, Monseigneur, l'hommage de mon respectueux dévouement.
Ch. Emile, Evêque (T Angers.