‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 49 sur 118 · II. — L'attitude de Rome · texte numérisé non relu

II. — L'attitude de Rome

Après l'histoire de la déclaration des congrégations en 1880, après celle de la loi d'abonnement, il n'y a plus lieu de retracer le tableau des hésitations dans lesquelles les Instituts religieux se débattent, de leurs divergences de vues, de leurs soumissions inutiles. Tout cela se renouvelle, avec des conséquences cette fois extrêmes et mortelles.

Ce qui doit attirer notre attention, ce sont les rapports entre Rome et le Gouvernement, et le rôle de la politique pontificale durant cette campagne.

Voici le jugement porté par M. Flourens, qui eut autrefois la direction des affaires étrangères, et dont les écrits récents ont si vivement éclairé les pièges et les dangers de la loi de séparation. Il dit, dans un rapport à la Société d'économie sociale, après la publication du Livre Jaune sous le ministère Combes (i):

Je vous engage à lire ce Livre jaune : il est fort intéressant ; il n'est pas long, et il vous révélera tout un côté de la question, sur lequel on jette, en ce moment-ci un voile complaisant et discret. Vous y apprendrez que toutes les négociations entamées et poursuivies entre le ministère de la défense républicaine et le Saint-Siège, pendant toute la période qu'il comprend, ont eu pour hui et pour effet, non d'assurer le fonctionnement régulier du régime concordataire en France, ou le maintien et la conservation du protectorat diplomatique de la France en Orient et en Extrême-Orient, mais

(i) La Réforme Sociale, i" avril igoB.

d'assurer le maintien et la conservation, aux aj}ai~ res, du ministère Watdeck-Rousseaa et le succès des élections qu'il patronnait. Vous verrez dans ce fascicule trop écourté, hélas ! et pourtant d'une lecture singulièrement suggestive, que l'intervention du Souverain Pontife a été, à maintes reprises, sollicitée avec ardeur par le ministère Waldeck-Rousseau, soit pour faciliter le vote de lois délicates, soit pour aplanir les difficultés qui surgissaient sur le chemin des entreprises ministérielles, soit pour étouffer certaines polémiques gênantes pour certains hommes en place, soit enfin et surtout pour assurer le triomphe des candidatures officielles, et qu'elle n'a jamais été refusée.

Ainsi, dans sa dépêche du 25 mai 1899, pour que le Pape veuille bien rendre possible le vote de la loi du i^^ juillet igoi sur les associations, M. Delcassé prend, non seulement en son nom personnel, mais au nom du gouvernement tout entier, des engagements fermes sur certains points précis et nettement déterminés qui concernent tous notre législation et notre politique intérieure. Dans la dépêche du i3 octobre suivant, où se trouve reproduite la réponse faite à cette dépêche par le cardinal secrétaire d'Etat, au nom du Pape, le Pape prend acte des engagements de M. Delcassé ; il promet, en revanche, son concours au ministère Waldeck- Rousseau. Il se pose, désormais, en défenseur attitré de la constitution républicaine et des lois en vigueur ; il fait valoir tout le chemin parcouru depuis 1889, époque à laquelle, paraît-il, le gouvernement de la République n'avait pas encore eu la pensée ingénieuse de faire appel aux bons services du Saint-Siège pour faire réussir les candidats officiels, à l'époque actuelle où tous, évêques et prêtres, sont devenus les auxiliaires les moins soupçonnés et, par conséquent, les plus efficaces et les plus précieux de la politique ministérielle. Que si, dans le troupeau il se trouve encore quelques brebis indociles, le ministère n'a qu'à les lui signaler, le Pape possède

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tous les moyens nécessaires pour rajnener ces brebis au bercail. Que si quelques journaux catholiques se permettent encore des critiques trop acerbes qui chatouillent désagréablement l'épiderme sensible des amis du gouvernement, le Pape a à sa discrétion les émollients les mieux appropriés pour édulcorer cette polémique. Dans sa dépêche du 2 novembre 1899, après avoir remercié le Saint-Siège de son intervention pour mettre fin à la campagne entreprise par les Croix et autres journaux de l'opposition catholique, M. Delcassé sefélicite de l'attitude que le Pape a invariablement observée à l'égard de la France, et dont la haute importance a toujours été appréciée ici comme il convenait .he bureau de la censure préalable de la presse a été supprimé à Paris, placeBeauvau. Il estime qu'il pourrait être avantageusement rétabli, à son profit, à Rome dans le cabinet du cardinal secrétaire d'Etat.

Le 28 mars 1900, le Souverain Pontife adresse une lettre à M. Loubet, président de la République, sur le projet de loi contre les Associations. On y lit :

La portée de la mesure projetée ne serait pas moins grave pour les enfants eux-mêmes, qui un jour, sans nul concours de leur volonté, constitueraient au sein de la nation une catégorie d'individus auxquels serait pour ainsi dire inflig'ée une note d'infériorité, se trouvant dépouillés de droits que la Constitution du pays, basée sur le principe d'égalité civile, assure à tout citoyen. Un tel projet de loi, qui semblerait impliquer une suspicion à l'égard des établissements libres, comme s'ils n'étaient pas en mesure d'inspirer les sentiments de patriotisme et de fidélité au devoir requis dans les fonctions publiques, apparaît d'autant moins opportun que Nous avons soigneusement inculqué aux catholiques de France, par des Actes publics et réitérés^ non seulement de ne pas combattre lajorme du Gouvernement établie dans

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lear pays, mais de lui prêter franche et loyale adhésion.

Nous conjurons donc avec instance le Gouvernement français de se désister de telles mesures de rigueur, qui,^ par le trouble profond jeté dans les esprits, pourraient conduire aux plus sérieux inconvénients. Entre la France et le Saint-Siège, il existe heureusement un pacte concordataire, rendu plus ferme par les bonnes relations qui l'ont suivi sans, interruption. Si donc^ dans une circonstance ou l'autre, quelque membre du clerg-é outrepassait les justes bornes, la voie resterait toujours ouverte entre les deux autorités pour aplanir, par des moyens réguliers et pacifiques, tout incident fâcheux. Un autre moyen très opportun pour maintenir et assurer dans le clergé français ce calme et cette prudence pratique si désirables toujours, est au pouvoir du Gouvernement, par le soin apporté dans le choix d'évêques pourvus des qualités exceptionnelles requises par la sublimité de leur ministère : but qui sera d'autant plus avantageusement obtenu s'il y a toujours une étroite' entente entre l'Etat et le Seiint-Siège dans l'examen des mérites des- candidats par le moyen de la Nonciature. Le Nonce, dans leur, choix, pourra prêter, en ce qui concerne la doctrine, le zèle et la prudence, un précieux concours. Le Gouvernement peut tenir pour certain que le Saint-Siège, en procédant à ces investigations préalables, aura toujours en vue le bon accord entré les deux pouvoirs, et que les prélats français ainsi choisis ne manqueront pas de suivre les idées de modération et de sagesse dont s' inspire le Saint-Siège lui-mêm,e : attentifs, en toute circonstance, à unir au zèle pour le progrès de la religion l'amour de la patrie et le respect pour les autorités qui la gouvernent.

Trois mois avant le vote de la loi, le ministère de défense républicaine garde encore assez de crédit à Borne, il se trouve encore assez de di'oits à rece-

voir son appui et à lui doniier des conseils, pour que le ministre des Affaires étrangères puisse écrire à son ambassadeur à Rome, le 10 avril 1901 :

Vous sentez certainement à quel point il est nécessaire que, dans son allocution en Consistoire du i5 avril, le' Pape ne prononce aucune parole qui, en blessant certains sentiments dans notre Parlement, aurait infailliblement pour contre-coup quelque ag"gravation par le Sénat de la loi sur les associations. J'ai dit au Nonce plusieurs fois, et lui ai tout récemment répété, combien il importe à la cause qui intéresse le Vatican que la Curie romaine et notre clerg-é observent une extrême réserve dans les circonstances actuelles. -.

Je vous laisse jug-e'des conditions dans lesquelles vous pourrez, de votre côté, faire le plus utilement entendre vos conseils.

Bien plus, après le vote de la loi, et quelques mois avant la période électorale de 1902, voici une autre dépêche du Livre jaune :

Je viens d'être informé par le Président du Conseil, ministre de l'Intérieur et des Cultes, que certains prélats se rendent à Rome pour obtenir du Pape quelque déclaration retentissante et hostile à la politique du gouvernement.

Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer combien grave à tous les points de vue serait le succès d'une pareille démarche, au lejideniain des débats où le gouvernement s'est élevé avec autant d'énergie que d'efficacité contre les propositions de rupture avec le Saint- Siège, attitude qui lui a valu les vifs remerciements du Nonce. La campagne électorale qui va s'ouvrir en serait exaspérée, et il est trop facile d'en prévoir l'influence sur les résolutions de la Chambre prochaine. Je suis convaincu que vous ne ferez pas vainement appel à la

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prévoyance du Pape et à l'esprit politique du cardinal Rampolla.

En effet, l'ambassadeur répond:

Je me suis attaché, chaque fois que l'occasion s'en est présentée au cours de nos entretiens, à prémunir le Secrétaire d'Etat contre toute manifestation de la nature de celle que vise votre lettre du 26 janvier dernier. Les intentions dans lesquelles différents prélats, d'après les informations recueillies par le ministre des Cultes, se rendraient prochainement à Rome, m'ont permis d'insister avec énerg-ie sur les conséquences particulièrement graves qu'entraînerait, à la veille des élections g-énérales, une initiative qui ne manquerait pas d'être interprétée comme une tentative d'intervention dans nos affaires intérieures. — (0 ironie! ...)

L'attitude et les paroles du secrétaire d'Etat m'ont laissé l'impression [qu'il se rendait lui-même très bien compte du danger qu'il y aurait pour le Saint-Siège à accueillir des suggestions dont SonEminence,d'ailleurs, dans le cas où elles viendraient à se produire, n'a pas paru mettre en doute l'insuccès.

La campagne poursuivie avec un acharnement incroyable et avec une brutalité inouïe contre les Congrégations religieuses et l'enseignement chrétien de tout ordre manifeste, dans leur plein jour, les conséquences désastreuses du système exposé au début de cet ouvrage, qui consiste à substituer au contrôle traditionnel de l'autorité pontificale sur l'action catholique dans un pays, une direction effective, active et immédiate exercée par cette autorité.

Le lecteur en a ici les résultats sous les yeux.

La responsabilité des intérêts religieux du pays est concentrée entre les mains du Souverain Pon-

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