‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 51 sur 118 · FIN DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

FIN DU TOME PREMIER

Une allocution épîscopale

(Janvier 1907).

S'il fallait confirmer par de nouvelles preuves l'opporlunilé de cet ouvrag-e, telle qu'elle est exposée dans l'avant-propos, l'allocution épiscopale que nous allons reproduire, prononcée lorsque ce livre était déjà sous presse, nous en fournirait une particulièrement topique.

N'ayant aucun esprit d'animosité, nous tairons ici le nom de l'évêque en question, par respect pour sa personne, et parce que c'est le même qui, dans l'hiver de 1906, annonçait que le pape « casserait les reins » à celui qui écrit ces li§"nes, déjà coupable du Cas de conscience et des Idées du Sillon.

La Croix du i4 janvier 1907 insérait une allocution de Mgr X... évêque de..., où, après avoir éloquemment épanché sa douleur et son indignation en face des ruines de toute sorte que la persécution accumule, il trace aux catholiques leurs devoirs dans une pensée que la Croix résume ainsi :

APPENDICE I 5o3

Que faire? Porter la cause de FEg-lise, à défaut de tribunal plus impartial, devant le tribunal de l'opinion publique : ne pas omettre une occasion de redresser l'erreur, de dissiper le préjugé, de confondre la calomnie .

Or, ces avis me parurent rassembler tous les lieux communs du libéralisme catholique; et, le jour même, j'adressai au directeur de la Croix la lettre ci-dessous, parue dans la Vérité àxi i4. Le lecteur y va retrouver en action les idées agitées dans le présent ouvrag-e.

A Monsieur le Directeur de la Croix,

Paris, le i3 janvier.

Monsieur,

La récente transformation de la Croix en journal de doctrine comblera une grande lacune dans son œuvre. Peut-être la longue habitude qu'elle s'était faite: de garder le silence sur les opinions les plus contestables, sous le prétexte de travailler à l'union des catholiques, va-t-elle la gêner dans les premiers temps. Il y aurait, je le sais, la ressource de procéder par des citations et des extraits heureusement choisis. Mais il faudrait éviter de diriger ce choix dans le sens du libéralisme qui nous a réduits au lamentable état où nous sommes.

A ce point de vue, la Croix ne paraît pas avoir été très bien inspirée, en faisant aujourd'hui une si large place à une récente allocution de Mgr X..., évêque de ...

Je vous demande la permission de mettre sous vos yeux les observations que la lecture de ses conseils me suggère. Je suis pas à pas le texte concernant les préjugés à dissiper.

5o4 LA. POLITIQUE RELIGIEUSE

Ne laissons pas dire que nous exigeons un régime de faveur, quand nous ne réclamons que notre part, mais sans équivoque ni restrictions perfides, au droit commun et aux libertés communes.

1 . — Le Concordat même était un régime de faveur.Les catholiques ont-ils à se défendre de réclamer un régime analogue à celui dont ils sont déchus par la pire des iniquités? Est-ce aux évêques de les en dissuader, comme d'une exigence blâmable?

2 . — Quant au droit commun : ou bien les catholiques réclament les droits communs à tous les citoyens, parce qu'ils sont des droits naturels, antérieurs à la société et à FEtat ; et alors cela les autorise à aller beaucoup plus loin que les présents avis de Mgr X...ne le leur permettent, comme on va le voir; ou bien, et c'est ce qu'il semble, il s'agit du droit légal commun, déterminé par l'Etat. Mais ce droit commun comporte logiquement la séparation de l'Eglise et de l'Etat, que, selon Léon XIII, les catholiques ne doivent pas préférer et vouloir.

En outre, et surtout, il n'est nullement inconciliable avec l'athéisme d'Etat, qui est le crime national de la France. Les catholiques ont-ils l'obligation, ont-ils le droit de limiter leurs revendications à ce droit commun? Et, si la tyrannie actuelle les excuse de soutenir toutes leurs revendications légitimes, est-ce aux évêques de transformer leur abstention en devoir?

Ne laissons pas dire que nous sommes des révolutionnaires, ennemis de notre constitution nationale, quand les directions récentes de Léon XIII, maintenues et confirmées par Pie X, rappelées solennellement par l'épiscopat français dans sa lettre collective, nous font un devoir de la respecter et de l'accepter.

Appendice: I 5o5

1. — Nous n'avons pas de constitution nationale, car la constitution et la forme g-ouvernementale qui nous régissent n'ont jamais été directement soumises à la ratification du pays; et cela contrairement aux principes essentiels de ce régime.

2 . — Les directions récentes de Léon XIII, confirmées ou non par Pie X, n'ont fait autre chose qu'inculquer aux catholiques l'obligation d'être sincèrement soumis en fait au pouvoir existant, dans l'exercice légitime de son autorité. Si les évêques ont eu l'intention de les rappeler collectivement, ils n'ont voulu ni pu rien y ajouter.

3. — Or, non seulement le gouvernement de notre pays fait un usage illégitime et tyrannique de son pouvoir en toutes sortes de matières religieuses et financières ; non seulement il en consacre toutes les forces .à détruire les libertés essentielles de l'Eglise, au grand détriment de tous les intérêts nationaux ; mais, surtout, un Etat qui, comme le nôtre, ne fait aucune part à Dieu dans la société, est un Etat contre nature,mie société contre nature, révolutionnaire dans la plus juste acception du mot. Les encycliques doctrinales de Léon XIII, plus importantes encore que ses directions politiques, sont formelles sur ce point.

Les catholiques n'auraient pas seulement le droit, ils ont le devoir de rejeter absolument une telle forme de société et dé s'y opposer par tous les moyens.

(\. — Personne ne serait en droit de déclarer cetieo^i^osiûonrévolutionnaire. Est-ce aux évêques de lui infliger ce nom, et de dénoncer dans cette conviction un préjugé?

Ne laissons pas dire que nous voulons nous mettre

5o6 LA. poLmguE religieuse

au-dessus de la loi. Loin de repousser toute loi, nous demandons une loi qui respecte nos consciences et que nos consciences puissent observer, mais ce n'est ni la loi de 1906 ni celle qu'on nous offre aujourd'hui.

Nous ne laisserons pas dire que nous nous mettons au-dessus de la loi. Mais nous ne craindrons pas de dire que nous nous mettons parfaitement audessus de prétendues lois, qui n'ont rien de commun avec des lois véritables.

Parce que nous sommes des énerg-iques et des résolus, ne laissons pas dire que nous sommes des violents. La violence serait-elle dans nos moyens, et quand mêmesa destinée fatale ne serait pas d'être écrasée, par la force rég-ulière et armée, elle n'est ni dans nos doctrines ni dans nos traditions.

1. — Si nous sommes des énergiques et des résolus, nous montrerons notre résolution et notre énerg^ie en nous tenant avec dig-nité à l'affirmation de la vérité et à celle de nos droits, sans multiplier hors de propos et contre toute opportunité les protestations d'un loyalisme et d'un civisme dont nous avons donné depuis vingt ans des preuves vraiment surabondantes, et qui nous ôtent toute force, nous rendent la risée de nos ennemis.

2 . — Et pourvu que nous n'excédions pas le juste usag-e de nos droits de défense, nous ne nous inquiéterons pas tant de passer pour des violents.

3. — La violence, si l'on entend par ce mot une résistance effective, avec recours à la force contre les inventaires, la confiscation de nos églises, la suppression du culte dû à Dieu, ne dépasse pas notre droit. Elle est fondée sur la doctrine de droit natu-

rel et autorisée par celle de la théologie; elle est dans la tradition de notre France catholique.

4. — Ce peut ne pas être dans le rôle du clergé d'y exciter. Ce peut être, de la part des catholiques, discipline et déférence de s'en abstenir, là où quelque chef ecclésiastique les en prierait. Mais aucun évêque ne saurait porter légitimement une condamnation générale contre la résistance ainsi déterminée; il affaiblirait, en le tentant, les droits d'une cause sainte.

Ne laissons pas dire que nous sommes les alliés des partis politiques, car, dans cette cause, où les intérêts supérieurs de notre foi sont en jeu, nous avons répudié, et nous répudierons hautement toute solidarité avec eux, s'il était vrai qu'ils voulussent créer une confusion compromettante et inacceptable.

1. — La parité de situation n'est pas complète, entre le clergé et les laïques, à l'égard des partis politiques.

Dans le clergé même, il y a une distinction à faire entre le corps et les membres.

Le clergé, comme corps, a avantage à ne pas être l'allié des partis politiques.

Observons seulement que le parti républicain est un parti politique, comme le parti royaliste et le parti impérialiste.

Individuellement, les membres du clergé ont le droit d'avoir et deprofesser une opinion politique, avec la réserve imposée par les intérêts de leur ministère spirituel.

2. — En fait, si le clergé doit se défendre actuellement d'une exagération, c'est plutôt celle de l'indifférentisme politique, directement issu du libéra-

5o8 LA POLITIQUE RELIGIEUSE

lismie et auquel nos maux présents sont imputables en grande partie.

Cet indiflPérentisme est une arme à deux tranchants. Elle blesse souvent ceux qui la manient. On ^ vu par trop d'exemples, depuis vingt ans et plus, que les catholiques qui se piquaient de rejeter toute alliance avec les partis, sous le prétexte d'affranchir la religion de la politiqucj ont en même temps, selon la logique du principe libéral, affranchi, dans leur conduite, la politique de la religion.

3. — Quoi qu'il en soit, les catholiques laïques ont le droit incontestable, comme citoyens, de servir un parti politique, et de s'y attacher comme à un moyen de soutenir l'intérêt de la religion.

4. — Si quelque évêque semblait admettre, surtout aujourd'hui, qu'en agissant selon leurs convictions « ils veulent créer une confusion compromettante et inacceptable », ces catholiques seraient en droit de repousser une telle insinuation comme une injure gratuite, une ingratitude et un ferment de divisions.

Ne laissons pas dire à l'opinion si ombrageuse à cet égard que nous rêvons, dans un chimérique retour au moyen âge, l'abdication et l'humiliation de la puissance civile devant le pouvoir spirituel, quand notre doctrine, par la parole autorisée de Léon XIII, les proclame l'une et l'autre indépendantes et souveraines, chacune dans leur sphère, quand Pie X lui-même déclare que, dans le conflit actuel, le gouvernement français n'a rien à céder, mais seulement à se montrer juste et impartial. Il ne s'agit pas pour les deux puissances de se supplanter, mais de s'entendre et de s'accorder en vue de la paix et du bien public.

Lorsque des adversaires sans aucune bonne foi

APPENDICE I Sog

nous imputeront de rêver le retour au moyen-âge, nous nous contenterons le plus souvent de lever les épaules. Mais sans « vouloir l'abdication de la puissance spirituelle », nous ne nous bornerons pas, surtout quand nous parlons au nom delà doctrine, à les proclamer « l'une et l'autre, indépendantes et souveraines, chacune dans leur sphère », nous ajouterons sans crainte, avec Léon XIII, qu'en ce qui touche à l'ordre religieux la souveraineté de l'Eglise prime celle de l'Etat.

Plus les évêques attendent, à l'heure présente, que les catholiques se rangent derrière eux et acceptent toutes leurs directions, plus ceux-ci sont en droit d'espérer que leurs pasteurs auront à cœur de les soutenir par une doctrine fortifiante, de ne leur imposer que des devoirs certains, de respecter leur indépendance politique et de ne pas leur témoigner d'injustes et maladroites préventions.

Veuillez agréer, etc.

APPENDICE II Pie IX et le libéralisme catholique.

Outre les condamnations solennelles que le pape Pie IX porta contre le libéralisme, il a signalé fréquemment les caractères et les conséquences funestes de ce système en diverses circonstances, surtout dans les dernières années de sa vie, après le Concile du Vatican et la chute de l'Empire.

Nous citerons ici ces documents. Ils contiennent une parfaite justification et le parfait épilogue de ce livre.

A l'occasion du vingt-cinquième anniversaire du Pontificat de Pie IX, au mois de juin 1871, une nombreuse députation de catholiques français était venue présenter à Sa Sainteté ses vœux et ses hommages." Mgr Forcade, alors évêque de Nevers, avait lu une adresse qui portait plus de deux millions de signatures. Après avoir félicité cette députation, après lui avoir dit combien il avait toujours aimé la France, le chef de l'Eglise ajouta:

Mes chers enfants, il faut que mes paroles "vous disent bien ce que j'ai dans mon cœur. Ce qui afflige votre pays et l'empêche de miériter les bénédictions, de Dieu, c'est ce mélange des principes. Je dirai le mot,

APPENDICE n 5ii

et je ne le tairai pas : ce que je crains, ce ne sont pas tous ces misérables de la Commune, vrais démons de l'enfer qui se promènent sur la terre. Non, ce n'est pas cela; ce que je crains, c'est cette malheureuse politique, ce libéralisme catholique qui est le véritable fléau. Je l'ai dit plus de quarante fois ; je vous le répète, à cause de l'amour que je vous porte. Oui, c'est ce jeu... Gom.ment dit-on en français? nous l'appelons en italien altalena... Oui, justement, ce jeu de bascule qui détruirait la Religion. Il faut sans doute pratiquer la charité, faire ce qui est possible pour ramener ceux qui sont ég'arés : mais pour cela il n'est pas besoin de partager leurs opinions (i)...

Le 6 mars 1873, Pie IX éleva de nouveau la voix, et par un Bref apostolique adressé au Cercle catholique de Milan, qui réunissait toute la jeunesse catholique de cette ville, renouvela ses condamnations avec une force nouvelle :

(( A nos chers fils le président et les associés du Cercle de Saint-Ambroise à Milan (2)

(( Pie IX, Pape.

(c Chers fils, Salut et Bénédiction Apostolique.

« Au milieu de ces temps si douloureux pour l'Eg-lise,

(i) Collection romaine des discours de Notre Saint-Père le Pape Pie IX, tome I, p. i33 (Haton, Paris). — Etaient présents et ont recueilli ces paroles : les cardinaux Pitra et Bonaparte, Mgr Forcade, évêque de Nevers, le Général des Dominicains,le supérieur du Séminaire français, le comte de Maumigny et environ cent autres personnages [Semaine religiense de Cambrai^ igoS, p. 594).

(2) Dilectis Filiis Prœsidi et Sodalibus Girculi Sancti Àmbrosii ■ Mediolanum.

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