CHAPITRE II
La Démocratie chrétienne et l'Encyclique « Rerum novarum ».
L'Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers n'avait de nouveau que l'application d'une doctrine constante et connue à un état social récemment modifié par des transformations économiques d'une extraordinaire rapidité. Peut-être, probablement même, en montrant, par ce grand acte qui précéda de quelques mois seulement l'encyclique sur le ralliement, la sollicitude que l'Eglise a toujours eue pour les petits, les déshérités, et le soin qu'elle prend en chaque siècle d'apaiser les conflits sociaux, Léon XIII espérait faciliter en même temps un rapprochement avec la démocratie. Il a d'ailleurs exprimé plusieurs fois depuis la conviction d'avoir ainsi enlevé à celle-ci tout motif de défiance. Mais à défaut d'un effet plus direct, on vit aussitôt le parti qui s'était voué à ce rapprochement exalter l'Encyclique Rerum novarum comme un coup de barre donné au gouvernail de l'Eglise pour en marquer une évolution nouvelle. Là encore on se plaisait à imaginer un contraste entre Léon XIII et son prédécesseur .
Après Pie IX, dont l'enseignement avait été prohibitif et négatif (!!), Léon XIII s'était parfaitement rendu
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compte qu'il fallait à la société un enseig-nement positif, qui lui indiquât d'après quelles lois elle devait se constituer et s'établir (i).
L'Encyclique Rerum novarum fut le premier tremplin dont la Démocratie chrétienne crut pouvoir s'emparer ; mais elle prit un tel élan que le tremplin bascula. C'est bien à tort que ce parti a prétendu faire de ce document pontifical une manifestation en sa faveur; bien vainement qu'il a voulu l'accaparer, et s'en dire, comme les Domani d'Italia, l'interprète authentique. La revue la Démocratie chrétienne (2) a publié en 1894» et répandu de tous côtés, une brochure ayant pour titre : De quel côté vont les encouragements du Pape? ils vont, dit-elle, à notre Ecole, dont les v chefs s'appellentLéonHarmel, l'abbéNaudet, labbé Pottier, Mgr Ireland... (page 7) et cette revue conclut en disant :
Nous n'avons eu qu'un but : Démontrer que le Pape a des sympathies et des préférences pour les chefs, les Doctrines et Œuvres de cette Ecole, que nous pourrions appeler désormais VEcole pontificale (p. 44)-
Quoi qu'il en soit de ces sympathies et de ces préférences, il est facile de montrer que la prétendue Ecole pontificale a fort mal entendu la doctrine de l'auguste chef dont elle se réclame, et qu'elle en a singulièrement abusé.
M. Anatole Leroy-Beaulieu a posé en excellents termes le problème que cette école libérale est impuissante à résoudre. Il n'est peut-être pas un
(i) Les Catholiques républicains, par M. l'abbé Dabry, p. 157. {2) Bureaux de Ja Revue, 26, rue Nicolas-Leblanc, à Lille.
de ses livres où il n'y ait insisté. Voici comment il le développe :
Entre la Papauté et la démocratie ouvrière, il y a, je le crains, autre chose que les rancunes du passé, autre chose encore que des malentendus et . des préjugés, autre chose môme qu'une sorte d'incompatibilité d'humeur. Entre elles, pour qui veut creuser un peu, le difjérend est plus profond.
Nous touchons ici à un point essentiel que nous avons plus d'une fols indiqué. La démocratie moderne, — qu'on nous permette de le rappeler à qui semble l'oublier, — la démocratie continentale a, contre l'Ég^lise et contre le christianisme, des g-riefs et des antipathies fondés sur des aspirations inverses. Toutes deux ont une manière opposée de concevoir la vie et la destinée de l'homme. Elles ont beau faire, leurs yeux ne sont pas tournés du même côté : l'Eglise regarde d'habitude en haut ; la démocratie ouvrière en bas. L'une montre du doigt le ciel, l'autre n'aime pas que les yeux de l'homme se détournent de la teri'e. De là leur opposition et leur mésintelligence; de là, au moins, leur peine à se comprendre et leur peine à s'entendre. Ce qui fait le mérite incomparable de la religion et la vertu sociale du christianisme est ce qui indispose contre le christianisme et contre la religion les socialistes et l'extrême démocratie. Ils ne lui pardonnent point d'enseigner, comme l'ose faire encore Léon XIII, jusque dans l'Encyclique De Conditione opificum, « que Dieu ne nous a pas faits pour les choses <( fragiles et caduques, mais pour les choses célestes et « éternelles ».
Voilà un langage qui sonne faux aux oreilles des plèbes modernes, et que l'Eglise, pourtant, ne peut désapprendre pour gagner leurs bonnes grâces. Plaçant toutes leurs espérances en ce monde sublunaire, les meneurs des classes laborieuses prétendent ramener sur cette terre et sur cette brève vie mortelle toutes les espérances et les
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ambitions des foules. Ils se font un devoir de borner à l'horizon terrestre les destinées et les songes de l'humanité... Ils s'irritent d'entendre le Pape et ses prêtres s'entêter à dire aux peuples que ce monde n'est qu'un lieu d'exil et de passag-e... En entreprenant de persuader aux jiommes que le but de leur existence n'est pas sur cette terre de boue, en cette vallée de larmes, l'Evang-ile a le tort impardonnable d'apprendre aux peuples à supporter les souffrances et les inégalités de ce monde... Son crime est de détourner l'humanité des novateurs qui lui promettent la félicité ici-bas, avec le règne prochain de l'égalité et de la justice. Par là, entre l'Eglise et la démocratie sociale, il n'y a rien moins qu'un conflit de doctrines (i).
Il faudrait ajouter que la dcrctrine de TEglise sur la déchéance originelle de l'humanité est un autre obstacle non moins insurmontable à la conciliation rêvée par les démocrates chrétiens (2). Aussi, pour soutenir leurs thèses sur la liberté, l'égalité et la souveraineté qu'ils attribuent au peuple sont-ils obligés de fermer les yeux sur les suites de cette chute et de se rapprocher du contrat social, en supposant tous les hommes uniformément relevés, atteignant le même niveau moral et ayant droit à être traités tous de la même façon : ce qui est contraire à la doctrine, à l'histoire, et à tout gouvernement de la famille, comme de l'Etat.
L'assujettissement à la faim et aux passions, auquel notre état originel condamne tout homme, rend illusoire leur liberté. La faim place l'homme
(i) La Révolution et le Libéralisme, page 202. Voir aussi les Catholiques libéraux, introduction, p. XIV.
(2) Pie X a particulièrement insisté sur la nécessité sociale d'admettre ce dogme et ses conséquences. (Encyclique pour le cinquantième anniversaire de la définition du dogme de l'Immaculée-Conception.)
et le force à rester dans un organisme social, défectueux ou non, dont il ne peut sortir sans se vouer à la mort. Les passions obligent la société à retenir tous ses membres dans d'autres organismes d'éducation, de police diverse, dont ils ne sont pas davantage libres de sortir. L'indépendance de l'homme à l'égard de l'homme dans l'ordre économique, social, politique, supposerait l'état de justice et de bonté naturelles ; elle ne saurait exister dans l'ordre présent.
Vouloir les hommes égaux socialement, c'est-àdire ne pas tenir compte des mérites acquis par les ancêtres, de la situation acquise aux enfants par ces mérites, c'est «encore mettre en oubli la chute première et ses conséquences. Dès le lendemain du jour où elle arriva, les inégalités sociales se sont produites, sans que jamais le genre humain ait pu revenir à l'égalité entre les races, les peuples, les familles et les individus.
Les droits acquis sont les droits réels, les droits des hommes, les droits de la civilisation; les droits innés, que la démocratie oppose aux droits acquis par chacun, sont le faux principe de la Révolution, emprunté à Rousseau, qui réduirait la société à vivre au jour le jour et lui enlèverait ce qui fait sa continuité, sa force, sa beauté et sa vie.
Et si l'inégalité provient, sauf les accidents, du bon et du mauvais usage de la liberté qui élève les uns et abaisse les autres, mettre la souveraineté dans le peuple, ne sera-ce pas la mettre dans ce qui est inférieur ou mauvais, et la confier à ceux qui sont restés en bas parce qu'ils n'ont pas su, ou parce qu'ils n'ont pas pu, faute de condition propice, s'élever à mieux?
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On ne peut le nier, il serait également anti-social et anti-chrétien, de ne voir qu'opposition entre les principes de la démocratie et la doctrine catholique, en se refusant à chercher les points de contact par lesquels celle-ci pourrait venir au secours de celle-là. Mais la tendance de la démocratie chrétienne à fermer les yeux sur cette opposition, et sa poursuite chimérique d'un accord complet, n'est pas moins dangereuse.
M. l'abbé Klein, l'un des plus intelligents promoteurs de l'action démocratico-sociale, répond à M. Leroy-Beauiieu :
Irons-nous contester ces affirmations, nier que l'Eglise retarde jusqu'après la mort le bonheur parfait, tandis que la démocratie l'exige dès cette vie terrestre? Non, sans^ doute; et cependant j'oserai dire que même la vérité, présentée sous cette forme, n'est plus la vérité. Les termes du rai-sonnement n'ont pas la même étendue au point de départ que dans la conclusion. De ce que l'Eglise « a surtout le souci de l'âme », et que, dans ses aspirations, le peuple « songe surtout au corps », a-t-on le droit de raisonner comme si le peuple était tout à fait indifférent aux choses de l'âme et l'Eglise aux choses du corps? Nous ne le pensons pas, et le prétendu conflit de doctrine nous paraît se réduire à une simple diversité de tendances.. J'ajouterai que cette diversité est d'autant moins inquiétante pour la paix à venir, qu'il n'est pas impossible de l'atténuer en augmen- . tant peu à peu les préoccupations idéales du peuple et aussi l'intérêt que l'Eglise n'a pas le droit de refuser aux misères du corps (i).
L'euphémisme d'une simple diversité de tendances voile à peine l'erreur que nous signalons. Qui
(i) Nouvelles tendances en religion et en littérature, p. n5.
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donc, d'ailleurs, parmi les catholiques, a jamais dit que le peuple fût tout à fait incapable de s'élever jusqu'aux choses de l'âme, et l'Eg-lise, complètement insensible aux choses du corps ? Sans doute, le moyen préconisé par M. l'abbé Klein pour atténuer l'opposition trop réelle entre la démocratie et l'Eg-lise serait parfaitement conforme aux traditions de celle-ci; mais nous avons justement à montrer qu'ici, comme en beaucoup d'autres circonstances, il y a un étonnant contraste entre les déclarations et la conduite des démocrates chrétiens. Ils parlent dans un sens et ag-issent dans un autre. L'intérêt de l'Eglise pour les misères du corps sera tellement exagéré qu'elle en oubliera ce qui serait propre à accroître les préoccupations idéales du peuple; et nos démocrates, loin de se mettre en devoir d'y contribuer, renforceront surtout les prétentions de la classe ouvrière aux jouissances temporelles. De telle sorte que la conciliation ou l'accord se feront uniquement au détriment de l'Eg-lise; et c'est à quoi le libéralisme ne pouvait manquer de se faire reconnaître.
Sans chercher plus loin, j'en trouve une preuve dans la suite de ce qu'écrit M. l'abbé Klein. Il rappelle d'abord en une belle page ce que la sainte Eglise, depuis les exemples du Christ, n'a jamais cessé de faire pour les besoins matériels de la société. Notons, en passant, que ce serait autant à retrancher des dithyrambes célébrant l'Encyclique Rerum nou arum- comme un événement presque inouï. Puis il ajoute :
Tout entière, d'ailleurs, cette Encyclique, dont la publication est un des plus grands événements de l'histoire religieuse, se dresse comme un exemple et une preuve à
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l'appui de l'idée que nous défendons. Il y est moins question du paradis que du salaire, de la propriété et des syndicats ; moins question de patience au milieu des épreuves que de justice sociale. C'est leprivilèg-e d'une Eg-lise vivante, enchaînée à la tradition et capable d'initiative, de pouvoir, sans jamais renier aucun de ses principes, insister suivant les époques sur les idées dont le monde éprouve un plus vif besoin.
La démocratie chrétienne se découvre tout entière dans cette appréciation. M. Klein est presque un maître de notre langue : faut-il donc croire qu'il ait involontairement confondu, et d'ailleurs, ce serait matériellement inexact, la longueur des développements dans l'encyclique, avec l'importance attribuée aux choses et avec la force des recommandations? Cette façon de présenter l'Encyclique justifie trop promptement ce que nous venions de faire pressentir. Elle doit être signalée, réfutée, comme la clef de la position prise par la Démocratie chrétienne.
Il suffira, pour en faire justice, d'analyser ce grand acte pontifical, sèchement peut-être, mais pas à pas, afin d'en bien faire ressortir la trame. J'attire sur elle l'attention du lecteur :
La soif d'innovations a passé de la politique dans l'économie sociale. Le siècle précédent avait tout détruit, les organisations corporatives et le sentiment religieux. Les travailleurs se sont trouvés sans appui ni défense. Pour remède, les socialistes préconisent la suppression de la propriété privée, et la remise des biens aux municipalités et à l'Etat. Mais cette théorie viole les droits individuels, elle dénature les fonctions de l'Etat, elle tend à bouleverser de fond en comble l'édifice social.
Et tout d'abord, loin de mettre fin au conflit, elle ferait
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tort à l'ouvrier, car le principal ressort du travail chez celui-ci est la, transformation de son salaire économisé, en titre de propriété. La justice serait violée, car la propriété privée et personnelle est pour l'homme de droit naturel. Ce droit inné à tous les hommes apparaît encore plus rigoureux quand on le considère dans ses relations et connexités avec la vie domestique. La famille est une société, antérieure à la société civile. L'autorité paternelle ne saurait être absorbée ou abolie par l'Etat. Enfin cette suppression delà propriété privée entraînerait mille perturbations sociales. L'inviolabilité de la propriété privée est donc le fondement à poser par tous ceux qui veulent sincèrement le bien du peuple.
Où chercher le remède ? C'est à l'Eglise de l'indiquer. Toute action sera vaine en dehors de la sienne. « Le premier principe à mettre en avant, c'est que l'homme doit prendre en patience sa position. » Les inégalités sociales sont nécessaires. Le travail et la misère sont des suites inévitables du premier péché. L'erreur capitale est de croire que cette différence entre les classes doit les constituer en état de lutte. Pour diminuer ce conflit, « les institutions chrétiennes possèdent une admirable vertu. Et tout d'abord l'économie des vérités religieuses dont l'Eglise est la gardienne et l'interprète est de na^ ture à réconcilier les riches et les pauvres, en rappelant aux deux classes leurs devoirs mutuels » : premièrement, ceux de la justice (devoirs de l'ouvrier envers le maître, du maître envers l'ouvrier) . Mais l'Eglise, ayant les yeux fixés sur Jésus-Christ et ses exemples, offi-e un corps de préceptes plus complets, parce qu'elle ambitionne de resserrer l'union des deux classes jusqu'à les unir par les liens d'une véritable amitié. Nul n'a l'intelligence de cette vie mortelle, s'il ne s'élève à la considération de celle qui est immortelle... « Non, Dieu ne nous a pas faits pour ces choses fragiles et caduques, mais pour les choses célestes et éternelles ». De là découlent les devoirs sur l'emploi des richesses, le devoir de consacrer son super-