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CHAPITRE IV

La Démocratie chrétienne doit-elle être un parti confessionnel ?

Il ne semble pas croyable que des hommes, des prêtres même, professant de prendre pour base de leur action sociale TEncyclique Rerum novarum, et celle sur la Démocratie chrétienne qui suivit dix ans après, aient pu mettre en question si les œuvres, le parti organisés par eux pour la mise à exécution de ces directions pontificales, auraient un caractère de profession chrétienne ; et qu'ayant posé cette question ils l'aient résolue par la négative.

Qu'on se reporte à la première de ces Encycliques. Quel type d'organisation proposait Léon XIII ? Celui des anciennes corporations, qui avaient essentiellement un caractère religieux, tenant non seulement à l'esprit général de la société d'alors, inais à la nature même de ces corporations. Le Pape ne parle que de sociétés catholiques, à! ouvriers catholiques ; il est évident, dit-il, qu'il faut viser avant tout à l'objet principal, qui est le perfectionnement moral et religieux ; c'est surtout cette fin qui doit régler toute V économie de ces sociétés, et il finit par cette dernière recommandation : Que tous se rappellent que la première condi-

iion à réaliser, c'est la restauration des mœurs chrétiennes sans lesquelles même les moyens suggérés par la prudence humaine comme les plus efficaces seront peu aptes à produire de salutaires résultats. Toute l'Encyclique converg-e vers ce but.

Le même Léon XIII traduisait exactement la même pensée dans sa lettre au chef de la Démocratie chrétienne en Suisse, M. Decurtins, le 6 août 1893. Après avoir loué le projet d'un' congrès ouvrier ayant pour but d'attirer l'attention du pouvoir civil sur la nécessité d'établir dans les différents cantons une législation égale pour la protection des enfants et des femmes, le Pape ajoute :

Ces difficultés et d'autres du même genre ne peuvent être surmontées par la seule puissance de la législation humaine. Elles ne le pourront être que si la règle de conduite donnée par le christianisme est comprise et mise en honneur, et si les hommes conforment leurs actes aux enseignements de l'Eglise. Quœ si prœcessarint, à cette condition, le bien général trouvera un puissant auxiliaire dans la sagesse conciliante des lois et dans le concours de toutes les forces dont dispose chaque nation (i).

J'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer plus d'une fois que la traduction française des actes pontificaux de Léon XIII répandue en France est, sur certains points très importants, d'une faiblesse

(i) Hascealiasque id genus difficultates solanequilinfringerelegis humanœ vis. Vinci illaî demum et infringi poterunt, si christiana de moribus disciplina passim excepta meatibus late floruerit, honiinesque actus suos ad normam exegerint documentoruna Ecclesise, Quœ si priecesserint. commode accedet ad communem salutem concors adiutrix legum lalorum prudentia et omnium, quibus quœque gens pellet, virium actuosa explicalio.

5o LX DÉMOCRATIE CHRETIENNE

proche de l'infidélité (i). Cette lettre nous amène à la constater une fois de plus. Dans la collection de le Bonne Presse, le quœ si prœcesserint, dont la signification est si précise, perd toute sa valeur. On lit : « Dans ces conditions, le bien g'énéral,etc... » La phrase n'a pour ainsi dire plus de sens. La traduction donnée par /' Univers du 1 4 août 1 898 n'est pas moins vague : « Ensuite viendront aisément, pour le salut commun, l'aide et le concours des lois... »

Dans l'Encyclique Graves de communi (sur la Démocratie chrétienne), Léon XIII s'exprime ainsi : « C'est l'opinion de quelques-uns, que la question sociale, comme ils disent, est seulement une question économique, quand, au contraire, il est incontestable que c'est avant tout une question morale et religieuse. » Suivent quelques applications, puis :

Tel est le motif pour lequel, en exhortant les catholiques à entrer dans les associations qui ont pour but d'améliorer le sort du peuple, nous n'avons jamais permis des institutions semblables, sans les avertir en même temps qu elles doivent avoir la religion comme aide, comme compagne et comme inspiratrice.

Cette Encyclique sur la Démocratie chrétienne, qui fut, comme nous le dirons, une concession de Léon XIÏI au parti se réclamant de ce nom, n'atteignit pas mieux son but sur ce point que sur les autres.

Du moins la direction de l'Eglise demeura-t-elle

(i) Cas de Conscience, p. 443 — Rome et l'Action Libérale, p. ïq.

invariable. Pie X, dans sa première Encyclique, s'exprime comme son prédécesseur :

Nous entendons que les associations aient pour premier et principal objet défaire que ceux qui s'y enrôlent accomplissent fidèlement les devoirs de la vie chrétienne . Il importe peu, en vérité, d'agiter subtilement de multiples questions et de disserter avec éloquence sur droits et devoirs, si tout cela n'aboatit à V action. L'action, voilà ce que réclament les temps présents, mais fine action qui se porte sans réserve à l'observation des lois divines et des prescriptions de l' Eglise, A. la. profession ouverte et hardie de LA RELIGION, à Vcxercice de la charité sous toutes ses formes, sans nul retour sur soi et sur ses avantages terrestres.

Dans son Motu Proprio sur l'Action Populaire chrétienne, Pie X dit encore :

Cette Démocratie chrétienne doit être entendue dans le sens déjà fixé par l'autorité, lequel, très éloig'né de celui de la démocratie sociale, a pour base les principes de la foi et de la morale catholique.

Malheureusement, les démocrates chrétiens., du moins en trop grand nombre, ne suivaient guère ces aug-ustes enseignements. Ils y cherchaient surtout un nouveau point d'appui au mouvement favorisé par les inspirations démocratiques de Léon XIII. En Italie, non moins qu'en France, leurs tendances devenaient dé plus en plus inquiétantes. Il avait fallu corriger en 1902, par l'Instruction de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, l'impulsion nouvelle qu'ils avaient tirée de l'encyclique Graves de communi (1900). Le comte MédolagoAlbani ayant été,sur ces entrefaites, mis à

la tête de l'Œuvre des Congrès et comités catholiques, adressa à tous les groupes une circulaire qui, publiée et commentée par VOsservatore Romano, nous fournira un dernier argument :

Après les éloges mérités à ceux qui se sont conformés aux désirs et aux volontés du Saint-Siège, il observe : [° que les organismes d'action populaire ou démocratie chrétienne ne se sont pas encore tous coordonnés à l'Œuvre des Congrès ; 2° l'on n'a point partout en vue la fin suprême à laquelle doivent tendre toutes les associations de ce genre, et qui est de rendre le peuple plus chrétien, plus attaché à l'Eglise et au Pape, mieux instruit et prémuni contre les embûches de ses adversaires; 3° on ne reconnaît pas et on n'applique pas partout les sages directions données par le Saint- Sièo-e relativement au caractère et à l'intention de l'action privée et de l'action publique des catholiques et des associations dont ils font partie.

Il rappelle ensuite l'attention de ses associés sur ce danger : « Appliqués à prendre soin des intérêts économiques et financiers, il est à craindre que nous ne finissions par prendre pour la fin ce qui n'est qu'un moyen. » Il ne faut donc jamais perdre de vue que la tâche assignée à l'action chrétienne et populaire ou démocratie chrétienne est « de faire en sorte que la religion du Christ pénètre de nouveau dans les organismes sociaux, et soit de nouveau l'impératrice et la régulatrice de tous les actes et de toutes les opérations qui seront ainsi conformes à la doctrine de justice et de charité. »

Il termine en exhortant ses associés à avoir recours à la prière. « Notre entreprise dépasse tou-

DOlï-ELLE ÊTRE UN PARTI CONFESSIONNEL ? 53

tes les forces humaines ; elle ne peut être menée à bonne fin sans un secours spécial de Dieu : Que tous ceux qui y consacrent leur activité ne manquent pas de demander ce secours à Dieu par une prière humble et incessante. »

UOsservatore Romano fait suivre cette circulaire d'une sorte de commentaire, où nous lisons :

Une action qui, tout en se donnant pour démocratique chrétienne, se montrerait uniquement appliquée à faire de l'économie sociale, de la sociolog-ie, et peu désireuse de poursuivre ce perfectionnement moral des classes inférieures, serait par cela même une action périlleuse, une sorte de démocratie semi- chrétienne qui n'aurait rien de commun avec La vraie, celle qui est conseillée et recommandée.

Des démocrates chrétiens, par exemple, qui se montreraient peu disposés pour eux-mêmes à faire une profession ouverte de leur caractère de chrétiens, ou qui apparaîtraient peu désireux de faire part de leur christianisme aux classes inférieures; des démocrates chrétiens qui oublieraient d'invoquer sur leurs actes et leurs délibérations le secours céleste, qui feraient peu de cas des œuvres nées à l'ombre de l'Eg-lise et portant visiblement l'empreinte de ses fécondes inspirations, — ces gens-là n'auraient de chrétien que le nom, sans le programme.

Ils se laisseraient aisément séduire par une popularité trompeuse, par un esprit de modernité mal conçue et maladive qui, en rendant possibles certaines alliances livbrides, monstrueuses, les entraînerait à trahir leur mandat, et à manquer indubitablement leur but.

L'action démocratique chrétienne, en un mot, ne doit pas, ne peut pas être seulement une action économique et sociale; elle doit être essentiellement HELiGiEusE ET M0RÂ.LE. G'cst cc qui est rappelé sag-ement dans les immortelles encycliques de Léon XIII.

Quiconque se soustrairait à ce devoir ne ferait que donner un vernis semi-chrétien aux vag-ues aspirations du prolétariat, et se rendrait ainsi coupable d'un ridicule travestissement, d'une étrang-e profanation (i).

L' Uniuers-Monde à\x 1 6 septembre 1898, faisant le compte-rendu d'une conférence donnée à Cherbourg- par M. l'abbé Naudet, rapportait de lui cette déclaration : La démocratie chrétienne n'est pas un parti confessionnel » . Ce n'était pas là une de ces phrases qui peuvent échapper à l'improvisation et ne rendent pas exactement la pensée d'un orateur. L'année précédente, M. Naudet avait publié dans la Quinzaine (jaP au i*^'mars 189 7) un article où il disait en soulignant comme nous le faisons : « Et,'d'abord, faisons cette remarque capitale, à notre avis, c'est que la démocratie chrétienne n'est pas un parti confessionnel. »

M. l'abbé Gayraud fit la même déclaration au troisième Congrès du parti à Lyon (2). Et, quelques jours après, M. Naudet écrivait dans la Justice sociale :

Il paraît qu'au dernier congrès de Lyon l'abbé Gayraud a déclaré que la Démocratie chrétienne n'est pas un parti confessionnel. Il paraît que cette opinion — pauvre

(i) Cité par la Semaine religieuse de Cambrai, i«r novembre

(3) Il peut être piquant de rappeler ici que M. l'abbé Gayraud, qu'on va voir soutenir avec éclat cette thèse, fut, à l'époque de sa première candidature législative qui souleva de si violentes querelles en 1897, soutenu par VOsservaiore Romano et par tous les organes du Ralliement à titre de candidat catholique avant tout, contre le comte de Blois, monarchiste, il est vrai, mais parfait catholique. Voir Rome et V Action Libérale, pages 107 et suivantes.

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de moi ! — je l'ai exprimée à plusieurs reprises ; et que, dans ces conditions, — - pauvres de nous! — notre démocratie ne peut pas être chrétienne.

J'ai lu cela dans la Vérité et autres journaux réfractaires, il a quelques jours. Or, ces affirmations désolantes ne sont pas un vain bruit. Effectivement, l'abbé Gayraud a osé déclarer ces choses ; effectivement , et à plusieurs reprises, j'ai dû les déclarer avant lui. Et ce qu'il y a de plus lamentable, c'est que, ni l'un ni l'autre, n'avons conscience d'être, pour ce, en état de damnation ; nous croyons ce que nous avons dit, et nos amis le croient avec nous.

M. l'abbé Garnier ne parlait pas autrement dans son journal le Peuple français (i3 mars 1899) :

Les catholiques (il ne s'agit même plus du seul parti des démocrates chrétiens), les catholiques doivent être désormais « des catholiques non-confessionnels ». Et il en donnait cette raison que « si les francs-maçons évitent de se révéler comme tels pour entraîner les populations à leur suite, les catholiques pourraient user de la même habileté.

Ceci était écrit à la suite de la scission qui se produisit dans le parti, au sein de la Fédération électorale, après la campagne de 1898. Nous aurons à revenir tout à l'heure sur cet incident.

Je ne puis songer à rappeler ici tout ce que M. l'abbé Dabry, avec sa fougue et sa franchise impitoyable, a écrit sur ce sujet dans la Vie catholique et partout où il pouvait se faire entendre.

Citons seulement ce passage de son journal, à la date du 16 janvier 1900, où il donne la formule exacte de cette non-confessionnalité : ne plus parler de la question religieuse que dans la mesure où

l'exig-ent les affaires du pays, et non plus, à cause de l'importance qu'elle peut avoir pour elle-même. C'est à propos d'un discours de M. Bourg-eois contre le cléricalisme :

Le soin avec lequel il sonne la vieille charg-e de Garabetta, fanfare triomphale jadis, aujourd'hui g-las funèbres, bientôt sonnerie de Waterloo, montre tout ce qu^il y a de nouveau et de fécond dans notre évolution : Reléguer le « cléricalisme » au dernier plan, ne traiter les questions d'ordre religieux ou ecclésiastique qu'en connexité avec les affaires générales du pays: Voilà notre devoir.

Enfin, l'on sait assez que M.Marc Sangnier et le Sillon n'ont cessé de réclamer le droit de se placer hors du terrain confessionnel (i).

Cependant il ne pouvait y avoir de doute ni d'hésitation sur ce que demandait l'Eglise. Comment expliquer l'attitude, les déclarations, la persistance d'hommes dont les intentions ne peuvent être suspectées ?

C'est qu'ici réapparaît la dualité entre les ensei^ gnements de Léon XIII et les tendances démocratico-libérales de sa politique. Les raisons sur lesquelles se fonde l'assertion si étrange des démocrates chrétiens sont les mêmes qui permettaient aux républicains modérés de prétendre, non sans logique,que l'appel lancé à la France par Léon XIII, en 1892, supposait nécessairement, dans l'évolution

(i) Voir les Erreurs du Sillon, pages 242 et suivantes.

proposée, la constitution d'un parti essentiellement libéral (i).

C'est la thèse libérale qui se présente sous un nouvel aspect. On s'en convaincra en suivant la très intéressante discussion engagée à ce sujet dans les colonnes de l'Univers.

Sans anticiper sur le chapitre où nous examinerons plus à fond l'attitude de ce journal, proposé au pays tout entier comme le parfait et unique modèle de fidélité aux enseignements de Léon XIII, nous ne pouvons nous empêcher de faire' ressortir ici son attitude flottante, surprenante chez un organe si hautement patronné pour la sûreté de sa doctrine. Aux yeux d'Eugène Veuillot, il n'y a là guère autre chose qu'une question de mois. Il présente ainsi le différend :

Nous avons l'autre jour recommandé à l'attention des catholiques militants le récent et remarquable ouvrag-e de M. l'abbé Gayraud; les Démocrates chrétiens. Un de nos lecteurs et amis du Nord, qui seconde, lui aussi , l'œuvre de la Démocratie chrétienne, nous adresse, au sujet de ce livre, qu'il approuve dans son ensemble et dans son but, des observations qui seront lues avec intérêt. Elles portent, il nous semble, sur une question de mots plutôt que sur les principes et la conduite; mais comme il importe de s'entendre même sur les mots, nous donnons la parole à notre correspondant . Si M . l'abbé Gayraud juge bon d'entrer dans quelques explications, ce sera un bénéfice pour nos lecteurs (2).

Cher Monsieur, ... M. l'abbé Gayraud déclare :

(i) Voir Rome et l'Action libérale, pages i43 et suivantes. (2) 19 mars 1899.

58 La. démocratie chrétienne

(( Nous ne sommes pas un parti politique, ni un parti confessionnel ^ mais un parti social. »

Que le parti démocratique chrétien soitun parti social, cela est évident.

Mais il est en même temps un parti social chrétien et catholique, car il s^ appuie sur les principes chrétiens, sur la doctrine de l'Eglise catholique et il a pour but non seulement de poursuivre des « réformes profondes dans l'org-anisation économique delà Société », mais encore de christianiser la démocratie, c'est-à-dire de la rendre chrétienne et catholique .

M. l'abbé Gayraud d'ailleurs le reconnaît, et Notre Saint Père le Pape l'exig-e .

Tels sont du reste en fait les principes et le but des démocrates chrétiens, et leurs adversaires, socialistes et libres-penseurs, ne s'i/ niéprennent pas.

Car le parti démocratique chrétien appuie ses revendications sur des principes chrétiens et se recommande des encycliques de N. S. P. le Pape Léon XIII.

Il reste vrai aussi que le parti démocratique chrétien comme tel exclut les non-catholiques, les non-chrétiens. Car il n'acceptera jamais ni comme chefs ni comme représentants autorisés, ni même comme membres ejfectifs des non-chrétiens, des non-catholiques, par exemple des juifs ou même des protestants.

Bien plus, il reste vrai que le parti démocratique chrétien poursuit comme but final la christianisation de la Société et en dernière analyse le triomphe de la religion catholique.

Car les démocrates chrétiens sont tous convaincus que, sans cette christianisation, toutes les réformes économiques seraient insuffisantes pour remédier au mal social; tous sont convaincus que, pour ne pas faire œuvre vaine, ils doivent s'appuyer sur l'Eg-lise catholique, qui seule peut ramener les esprits et les cœurs à la vérité et à la vertu.

Aussi lès démocrates chrétiens ont-ils inscrit la religion à la base de leur programme.

C'est pour cela aussi qu'ils vont à Rome et se font bénir par le Pape !

Il est donc absolument inexact de dire que le parti démocratique chrétien n'est pas confessionnel, puisqu'il Test dans tous les sens que nous venons d'indiquer.

Nous ne tenons pas du reste à ce qu'on lui donne l'épithète de confessionnel. Mais qui donc la lui a donnée?

Et s'il faut répondre aux attaques d'adversaires socialistes ou autres, il n'est jamais permis de renier ses principes et de cacher la vérité.

Une telle manœuvre d'ailleurs ne les tromperait pas et n'attirerait personne.

Le parti démocratique chrétien reste donc chrétien et catholique, bien qu'il soit avant tout social. C'est comme chrétien et comme catholique qu'il se distingue des autres partis sociaux ou démocratiques.

Cette déclaration suffit et il vaut mieux ne pas l'obscurcir par des discussions verbales.

Sans doute, encore une fois, et cette distinction me paraît très importante pour éviter de fâcheuses confusions d'idées, on peut concevoir un parti démocratique ou social vraiment neutre et non confessionnel, qui n'exigerait aucune foi religieuse, qui, par suite, n'exclurait, à aucun titre, les non-croyants, qui comprendrait ainsi tous les honnêtes gens ■» vraiment démocrates.

Mais, encore une fois, ce grand parti neutre ne serait pas le parti démocratique chrétien; le parti démocratique chrétien n'en serait qu'une portion, il conserverait toute sa raison d'être et il devrait conserver toute son autonomie, sous peine de perdre les principes mêmes qui le dirigent.

Du reste, pour que le parti démocratique chrétien puisse,

dans son action politique faire appel à tous les honnêtes gens, il faut d'abord qu'il existe, il faut qu'il soit luimême quelque chose.

Ces réflexions suffisent. Si , comme je le crois, M. l'abbé Gayraud accepte les idées et les distinctions qui précèdent la discussion sera close.

Je n'aurais plus, cher et vénéré monsieur, qu'à vous remercier d'avoir bien voulu ouvrir les colonnes de votre excellent journal à une discussion qui aura eu, je l'espère, son utilité.

Daig-nez agréer l'hommag'e de mon profond respect.

Le surlendemain, M. l'abbé Gayraud répond :

Cher Monsieur,

Je viens de lire avec la plus g-rande attention la lettre qu'« un ami de l'Univers » vous adresse au sujet de mon récent volume. J'estime avec vous qu'il n'y a là au fond qu'une ce question de mot » .

Mon contradicteur suppose, me semble-t-il, que le mot confessionnel ne sig-nifie rien de plus que les termes de chrétien et de catholique ; et c'est pourquoi il dit avec raison que « le parti démocratique chrétien est au moins confessionnel dans ce sens qu'il est chrétien et catholique par ses principes, par son but et même par ses chefs et ses représentants autorisés » . Rien de plus juste, si l'on donne ce sens-là au mot confessionnel.

Mais dans ma pensée, et, je crois, dans la pensée du plus g"rand nombre, au moins parmi nos adversaires du camp socialiste et anti-chrétien, l'épithète de confessionnel: 1° impliquerait l'exigence d'une profession de foi relig-ieuse, exclurait par conséquent du parti les noncatholiques, les non-chrétiens, et le fermerait, pour ainsi parler, par définition même, à ces non-croyants que Léon XIII a désig-nés du nom d'« honnêtes g-ens» et qu'il désire voir s'unir à nous; aosig-nifîerait expressément que notre parti démocratique cherche à établir la prépondérance politique d'une confession religieuse sur toutes les

DOIT-ELLE ÊTRE UN PARTI CONFESSIONNEL? 6l

autres dans l'Etat, et qu'il veut faire du « cléricalisme » à prendre cette expression dans le sens odieux qu'on lui attribue d'ordinaire. Or, nous n'entendons pas exclure les (( honnêtes g'ens » et nous ne visons qu'à org-aniser chrétiennement la démocratie au point de vue économique et social. Donc, à mon sens, le parti démocratique chrétien ne peut être qualifié de confessionnel.

Mon contradicteur pense en outre a qu'il serait temps d'abandonner une expression ambig-uë et regrettable ». J'estime, quant à moi, très utile de bien marquer que notre parti est « avant tout social », et qu'il ne poursuit aucunement (c le triomphe, d'iine confession religieuse )> ainsi que je me suis efforcé de l'expliquer dans ce passage de mon livre.

Agréez, cher et vénéré monsieur Veuillot, le respectueux hommage de mes sentiments tout dévoués en J.-G.

Abbé Gayraud.

Député da Finistère.

Réplique et instance de l'Ami de VUniver& (26 mars) :

M. l'abbé Gayraud reconnaît dans sa réponse « que le parti démocratique chrétien est au moins confessionnel dans ce sens qu'il est chrétien et catholique par ses principes, par son but et même par ses chefs et ses représentants autorisés ».

Mais il repousse d'autre part Fépithète de confessionnel appliquée au parti démocratique chrétien, parce que, dit-il cette épithète :

1° « Impliquerait l'exigence d'une foi religieuse, exclurait par conséquent du parti les non-catholiques, les non-chrétiens ;

■2° « Signifierait , expressément que notre parti démocratique cherche à établir la prépondérance politique d'une confession religieuse sur toutes les autres dans l'Etat. »

Certes, je n'ai jamais soutenu et je ne soutiens pasque le parti démocratique chrétien ait pour but direct, encore moins jDour but unique, <(. le triomphe d'une confession relig-ieuse », j'ai reconnu et je reconnais encore bien volontiers qu'il est « avant tout social » et que l'épitbète de confessionnel ne lui convient pas d'une manière adéquate.

Mais il reste vrai ^ et c'est sur ce point que je me permets d'insister, il reste vrai que le parti démocratique chrétien implique «l'exigence d'une Jbi religieuse » et que cette foi est la foi chrétienne et catholique. Pour prendre des expressions didactiques, mais qui rendent bien ma pensée, je dirais volontiers que le parti démocratique chi'étien est social ou démocratique (g'enre prochain), et chrétien (différence spécifique).

C'est parce qu'il est chrétien catholique qu'il diffère des autres partis sociaux ou démocratiques qui existent ou qui pourraient exister.

Aussi ne viendra-t-il jamais à la pensée de personne de soutenir sérieusement que le parti démocratique chrétien soit tellement ouvert à tous qu'il puisse avoir pour chefs ovi pour membres effectifs et représentants attitrés des libres-penseurs, des mahométans, des juifs, des protestants, en un mot des non-catholiques.

Donc, à quelque point de vue qu'on l'envisag-e, le parti démocratique chrétien n'est pas un parti neutre; il est chrétien et catholique.

Que, d'autre part, on cherche à constituer un grand parti social ou démocratique neutre, qui réunisse tous les honnêtes gens sincèrement démocrates et qui ait pour but unique de réformer l'organisation sociale et économique, en s'appujant sur des principes purement rationnels de justice naturelle ;

Que même le parti démocratique chrétien, dans son action politique, devienne une fraction de ce grandi parti, et s'allie aux autres fractions pour faire aboutir

les réjormes économiques &t sociales, c'estlàsans doute une tentative louable.

On peut même espérer, que, si elle réussit, elle rendra de grands services à l'Eg-lise.

Mais le grand parti ainsi constitué sera un parti neutre; il ne sera pas le parti démocratique chrétien^ et, après la constitution de ce parti neutre, le parti démocratique chrétien conservera toute sa raison d'être et devra conserver toute son autonomie.

Il n'est donc pas vrai de dire que le parti démocratique chrétien soit un parti neutre et non confessionnel.

Sans doute l'épithètede confessionnel ne convient pas d'une manière adéquate au parti démocratique chrétien qui est avant tout social. Mais l'épithète de non-confessionnel lui convient moins encore. Car qui nie l'attribut le nie universellement, comme disent les philosophes. Or le parti démocratique chrétien est au moins confessionnel dans ce sens qu'il est chrétien et catholique par ses principes, par son but, et même par ses chefs et ses représentants autorisés. Je crois donc qu'il serait temps d'abandonner une expression ambig-uë et regrettable.

Je m'arrête. J'ajouterais volontiers quelques réflexions analogues au sujet de cette formule : « Le parti démocratique chrétien n'est pas un parti politique. »

Mais la question me paraît moins grave et il sera temps de la soulever plus tard s'il y a lieu.

Daig-nez agréer, Monsieur, l'hommag-e de mon respect.

Un ami de l'Univers.

Deux jours après, M. l'abbé Gayraud répondait

dans l'Univers :

«L'ami de l'univers •» insiste, et je l'en remercie, car sa nouvelle lettre fait voir qu'il y a, entre nous, beaucoup plus qu'une question de mots. Nous sommes en effet en opposition d'idée sur deux points : i° sur le postulat de la Démocratie chrétienne ; 2° sur son but final.

Mon contradicteur pense que le parti démocratique chrétien exige au préalable la profession de la foi catholique — voilà le postulat — et qu'il poursuit, en dernière analyse, la prépondérance politique du catholi cisme, voilà le but final. J'estime qu'il y a là une double erreur de fait.

1° Ni la doctrine économique, ni le programme social de la Démocratie chrétienne ne supposent la profession de la foi catholique.

Un protestant, un juif, un libre-penseur, s'ils acceptent les données et les conclusions du bon sens, de la raison, du droit naturel, s'ils veulent sincèrement la justice et la fraternité entre les hommes, y peuvent adhérer. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire les prog"rammes démocratiques et même l'Encyclique sur la Condition des Ouvriers. C'est la doctrine du Décalogue, et l'application du principe de la fraternité. Sans doute le développement complet, l'efficacesurnaturelle, je dirai même la théorie parfaite du Décalog-ue et de la fraternité humaine, ne se rencontrent que dans le christianisme, et notamment dans l'Eglise catholique, et c'est pourquoi la démocratie telle que nous la conservons et l'exposons est vraiment chrétienne. Mais les principes en euxmêmes sont, comme le Décalogue, d'ordre rationnel et n'exigent point, pour être admis, la préoccupation de la foi catholique.

2° Le parti démocratique chrétien ne se propose aucunement pour but d'établir la prépondérance politique de l'Eg-lise dans l'Etat; il réclame seulement la liberté de TEg-lise. Encore n'espère-t-il obtenir cette liberté que par l'action sociale et comme résultat de cette action démocratique. Christianiser la société, cela signifie, pour nous, faire régner dans l'ordre social les principes chrétiens de fraternité et de justice, qui, de fait, sont admis par les libres-penseurs démocrates et surtout par les masses ouvrières.

Donc le parti démocratique chrétien n'est pas un

parti confessionnel, et il appelle à lui tous les « honnêtes g"ens » , amis de la paix entre les citoyens et partisans résolus de larges réformes économiques et sociales.

La discussion se poursuit encore à deux reprises dans les colonnes de l'Univers, mais sans rien apporter de nouveau. Le lecteur y aura reconnu sans peine le libéralisme dont l'introduction de cet ouvrage contient l'exposé et la critique, spécialement dans les articles : le. Chrétien et le Citoyen, le Christ redevenu citoyen français ; cela nous dispense de rien ajouter ici.

Selon l'habitude invariable, les correspondants romains de l'Univers ne manquèrent pas d'intervenir dans le débat, et, si j'osais employer une expression vulgaire, de faire marcher Rome. Le procédé employé ici pourra servir de spécimen.

Léon XIII, ayant reçu, en avril 1899, une députation des publicistes catholiques de Belgique, les pressa de s'unir contre le socialisme en mettant de côté, s'il le fallait, les étiquettes de conservateurs et de démocrates. Ne nous arrêtons pas à constater que sa politique française ne lui permettait malheureusement pas de nous donner les mêmes conseils. Mais qu'y avait-il de commun entre la question des partis conservateur et démocrate en Belgique, et celle de la confessionnalité qui s'agitait en France ? Or, l'Univers du i3 avril publiait en premier-Paris une correspondance ayant pour titre l'Action sociale catholique, où, avec la manière habituelle d'interpréter les directions pontificales, se manifeste le parfait libéralisme, dont nos mœurs sont aujourd'hui profondément pénétrées, qui fait bon marché de la doctrine intangible en faveur de je ne sais quelle

union et paix mensong-ères. Voici le début de cet article :

L'action catholique, fortement unie contre le péril grandissant du socialisme, telle que Léon XIII l'a instamment recommandée dans la double audience aux deux groupes successifs de journalistes helges^est envisagée ici comme un mot d'ordre dont la partie générale peut s' appliquer aux différents pays oti une lutte analogue est engagée . Gela ressort, d'ailleurs, de l'attention spéciale que r Osservatore Romano appelait hier là-dessus, comme je vous l'indiquais aussitôt. Il est, certes, d'autant plus important de s'en tenir fidèlement aux directions du Saint-Père qu'il s'est produit ces derniers temps des exagérations en sens contraires, soit pour faire croire qu'il faut rebrousser chemin et dévier de la ligne maîtresse qui porte à aller au peuple, soit pour pousser à des innovations de forme et de tactique, sinon de substance, ensacrifiantl'union nécessaire aux diverg-ences sur les questions contingentes. Evidemment le progranime j)apal, de nouveau affirmé avec tant d'énergie par Léon XIII, ne comporte ni l'abandon de l'action sociale catholique, puisqu'il recommande de l'affirmer par l'union, ni les déviations qui feraient perdre de vue le but essentiel, puisqu'il recommande d'aller droit à ce but : la guerre au socialisme.

Or, du moment que le péril de la discorde parmi les catholiques n'est pas moins grave que le péril socialiste, comme l'a relevé r Osservatore Romano à propos de l'audience pontificale aux journalistes belges, il faut que l'union se fasse, au prix même de « sacrifices mutuels y), en présence des avertissements du Pape. Evidemment il n'y a qu'à suivre pour cela la triple indication fournie par la nouvelle affirmation du programme papal, à savoir : caractère catholique de l'action sociale, union étroite parmi tous ceux qui s'y dévouent, guerre à outrance au socialisme.

A quoi sert, dès lors, de discuter parmi les catholiques sur le caractère confessionnel de l'action sociale, du moment qu'ils veulent tous agir avec Vaide de la foi et de la charité de Jésus-Christ, que tous ils souhaitent que Jésus-Christ soit connu, aimé et servi de tous les hommes, comme le marquait naguère l'abbé Gagraud, dans son éloquente lettre à M. Harmel...

On ne peut s'empêcher de se demander à ce propos si le correspondant romain de l'Univers lisait l'Osservatore Romano. Il a manqué une belle occasion de s'appuyer de son autorité, et il est fâcheux qu'à Paris on n'y ait pas suppléé en disant selon la formule coutumière : l'Osservatore Romano, Organe du Saint-Siège, a consacré dans les derniers jours de mars au livre de M. l'abbé Gayraud un article que nos lecteurs feront bien de comparer à la lettre de notre correspondant de ce i3 avril. On y lit :

Cette question des démocrates chrétiens et du parti démocrate chrétien est traitée dans un livre récemment paru en France. L'auteur, en expliquant ce que sont les démocrates chrétiens, procède par voie de nég-ation et d'élimination, plutôt que d'une manière positive et par voie d'affirmation.

Ainsi il déclare que les démocrates chrétiens ne sont pas un parti politique ni un parti confessionnel, mais un parti social .

Et savez-vous pourquoi ce parti n'est pas confessionnel ? (suit l'analyse de l'exposé de M. Gayraud) .

La conséquence nous paraît claire : il y a donc et il peut y avoir un parti qui s'appelle démocratique chrétien, lequel peut être composé de non-chrétiens, même d'athées . Gomme si un parti monarchique pouvait être composé de républicains, ou un parti républicain com-

posé de monarchistes. Pour dire la vérité, le bon sens ne pourra à coup sûr être très satisfait.

Quel but a ce parti démocratique chrétien ? La réponse à cette question est la suivante : « Nous ne cherchons, nous ne chercherons qu'à org-aniser chrétiennement la démocratie au point de vue économique et social. »

Oh ! comment les non-chrétiens l'org-aniseront-ils chrétiennem.ent.

Eh bien! C'est avec cette façon de raisonner, c'est avec de tels paralogismes et avec dételles confusions d'idées et de mois que Von rompt le faisceau des forces catholiques et qu'on éloigne les catholiques d'une action féconde et commune, pour les lancer sur le terrain stérile des vaines subtilités, des Jeux de mots et des contradictions manifestes.

J\' avions- nous pas raison de dire que de la confusion dans les mots on passe à la confusion des idées^ et qu'avec la rage d'employer des termes impropres on arrive à méconnaître les principes fondamentaux de la foi, de la raison, de la logique et du bon sens ?

On pense bien que de tels avertissements, et ce n'était pas le premier de cette sorte, ne devaient pas être du g"OÛt des démocrates chrétiens. La correspondance intime et secrète que M.Léon Harmel communiquait par la polycopie à sa clientèle démocratico-ecclésiastique, à l'occasion des congrès, des pèlerinages, et dont une partie est entre nos mains, porte la trace de ce mécontentement. Et c'est ici que le vrai n'est pas vraisemblable. Cet Osservatorç Romano,qm a si souvent pris violemment à partie les réfractaires, comme on a pu le voir dans nos divers écrits, cet organe, dont tous les ralliés et les démocrates leur reprochaient avec une sainte véhémence de méconnaître la voix sacrée, voici en quels termes en parle M. Léon Harmel, le « Père

DOiT-ELLE ÊTRE UN PARTI CONFESSIONNEL? 69

de la Démocratie chrétienne >^, dans une lettre adressée de Rome à ses bien-aimés amis, pendant le pèlerinag-e de mai 1900 :

UOsservatore Romano va être transformé. Nous espérons bien que le Saint-Siège prendra les mesures nécessaires pour que ce journal cesse d'être l'arsenal ou VONT PUISER LES RÉFRACTAIRES FRANÇAIS. LE MAL FAIT PAR CETTE FEUILLE EST INCALCULABLE (!!!). Il Serait

temps qu'un journal qui se dit sous la direction du Vatican en reflète les idées. Le cardinal (Rampolla) reconnaît la justesse de ces observations et le besoin de leur donner satisfaction.

Si ce petit filet ne suffit pas pour fixer le lecteur sur beaucoup de choses, nous regrettons de ne pouvoir faire davantage dans ce but (i).

(i) Le parti démocrate chrétien avait naturellement salué des plus grands éloges le livre de RI. l'abbé Gayraud, qui donna occasion à cette polémique. M.Léon Harmel lui écrivait une lettre toute louangeuse. M. l'abbé Lemire lui adressait celle-ci : Mon cher ami.

Vous rendez un grand service aux idées que nous défendons ; avec une précision rigoureuse et une érudition puisée aux meilleures sources, vous exposes la doctrine démocratique chrétienne.

Il ne m'appartient pas à moi — qui suis avant tout homme d'action — de porter un jugement autorisé sur des questions théoriques toutes délicates, dont plusieurs sont souvent mal posées devant le public, et dont quelques-unes resteront peut-être toujours controversées.

Mais tous ceux qui vous liront reconnaîtront, comme j'aime a le FAïKE, que vous relevez de la grande école de saint Thomas d'Aquin et que jamais vous ne vous écartez de la saine tradition théologique. Vous disséquez en quelque sorte la doctrine démocratique, vous en exposez les diverses parties, vous distinguez l'essentiel de l'accessoire, l'universel et le permanent du local et du passager, et celte analyse faite, vous arrivez à des conclusions conformes aux enseignements les plus solennels et les plus authentiques du Saint- Siège.

Et tout cela est élucidé en un style sobre, ferme, et qui jamais ne déborde ni ne dénature la pensée.

Chacun des chapitres, chacun des alinéas doit être médité et pesé;

Il a ëlé fait allusion plus haut à la scission qui se produisit dans la Fédération électorale.

Les fêtes de Reims en 1896 avaient paru à quelques membres de l'ancien Comité de l'Union de la France chrétienne, dissous en 1891, une heureuse occasion de convoquer les groupements catholiques à un congrès national. Les initiateurs étaient le comte de Nicotay et M. de Bellomayre, ancien conseiller d'Etat. M.Harmél donna son concours, ainsi que M. Thellier de Poncheville. Un premier essai parut donner de bons résultats. Le comité, enhardi dans son œuvre, convoqua un second congrès en novembre 1897, avec le projet d'y fonder une Fédération électorale.

Dans ce congrès, il y eut de chaudes discussions sur la question constitutionnelle. M. de Bellomayre, président, y mit fin par un discours très étudié où il exposa que, puisque c'est la question constitutionnelle qui divise les catholiques, il fallait écarter la difficulté non point par le silence, ce qui maintiendrait la défiance du pays, mais par la déclaration nette, loyale, faite une fois pour toutes, qu'on respecte la constitution, et, sous son égide, tract je dirai volontiers que chaque phrase apporte sa contribution au travail de l'esprit et sa lumière à l'intelligence .

Ce docte volume, que vous présentez modestement comme un « petit livre écrit pour servir le Christ et le peuple » contraste absolument avec les développements et les procédés oratoires que l'on nous reproche parfois, à nous sortis des calmes régions de l'école, pour aborder les auditoires tumultueux et complexes. Il sera le manuel de quiconque veut réfléchir, savoir et conclure. Me permeltez-vous, cher ami, de vous serrer la main comme au «.professeur de la Démocratie... » [la Vérité, 3o mars 1899).

vailler à la restauration des libertés religieuses et au bien du pays.

Comme conclusion, il donna lecture d'un pacte de Fédération électorale pour 1898, proposé aux principaux groupes d'action organisés. Voici, en dehors du préambule explicatif, quelles en étaient les bases :

1° Acceptation loyale du terrain constitutionnel; 2° réforme, en ce qu'elles ont de contraire au droit commun et à la liberté, des lois dirigées contre les catholiques ; 3° entente avec tous ceux qui veulent un régime de paix dans la liberté et dans la justice.

Ce pacte, acclamé à cette réunion, fut porté la semaine suivante à Lyon par Fabbé Lemire, qui le fit accepter non sans peine, à cause de son caractère un peu amorphe, dit M. l'abbé Dabry, au Congrès démocratique chrétien. Les sept principaux groupes catholiques existants y adhérèrent : trois de droite, Justice-Egalité, Association de la Jeunesse, Comité catholique ; quatre de gauche, groupe Lamy, Union nationale. Union du Commerce et de l'Industrie, Démocratie chrétienne. Chacun des groupes désigna deux délégués pour composer un Comité dont on demanda à M. Lamy de prendre la direction et la présidence.

Inutile de souligner ici l'impuissance et l'échec de la Fédération dans les tristes élections de 1898. Après cette campagne, on pensa qu'il fallait une' discipline plus étroite : certains groupes avaient montré trop d'indépendance, et on nous laisse entendre que dans le Gers, en particulier, les fédérés qui ont soutenu Paul de Cassagnac avaient manqué au pacte.

Au nom de la discipline, on réclamait une caisse

électorale commune; trois groupes sur sept refusèrent, et se séparèrent de la Fédération. Division d'autant plus grave que les partants étaient les seuls qui eussent quelque arg-ent.

Mais la cause réelle de cette scission fut la divergence sur la question de confessionn alité. Une déclaration publiée par la Croix du i8 mars 1899 marquait le point litigieux : « Oui essaierait de substituer à l'action catholique et constitutionnelle une action exclusive de toute affirmation religieuse romprait le faisceau qu'il s'agit de maintenir et de resserrer. » La politique électorale du Ralliement serait-elle confessionnelle, ou non, serait-elle le parti de Dieu, ou simplement le parti de l'ordre, le parti libéral? A cette déclaration, les g-roupes opposés, formant la majorité, répliquèrent par la note suivante insérée dans l'Univers du 24 mars 1899 :

La Croix du 18 mars 1899, a public sous le titre a Fédération )) un document qu'elle dit lui avoir été comLm.uniqué.

On y approuve le texte du pacte conclu en 1897 par la Fédération électorale. On y découvre «^un travail qui tend à dénaturer et à comprom.ettre le miouvement de coordination des forces catholiques ».

Et l'on conclut : qui tenterait d'imposer des vues particulières à l'action commune des catholiques romprait le faisceau et assumerait la responsabilité d'un infaillible échec.

La Fédération électorale déclare que ce document n'émane pas d'elle.

Il demande une réponse que voici :

La Fédération électorale, formée par l'entente des groupes catholiques, a rédigé le pacte de 1897. Auteur du pacte, elle avait compétence pour choisir la conduite la plus utile au succès de ce programme.

Elle a en 1898 adopté trois mesures d'exécution qu'elle jug-eait nécessaires. Une minorité les a combattues et, depuis leur vote, a cessé de prendre part aux travaux de la Fédération. C'est cette minorité qui parle dans la Croix du 18 mars.

Nul ne conteste le droit des dissidents à reprendre leur liberté. Meus le droit ne leur appartient pas de parler au nom de la Fédération électorale avec laquelle ils sont en désaccord. Il leur appartient moins encore de défendre la Fédération dont ils se sont séparés, contre ceux qui lui demeurent fidèles.

Si « un travail dénature et compromet le mouvement de coordination des forces catholiques », c'est l'action de ceux qui, après avoir en vain tenté de faire prévaloir leur volonté dans la Fédération, se refusent à accepter d'elle une discipline.

Si « des vues particulières sont opposées à l'action commune », ce ne peut être par la majorité; c'est par la minorité.

Si certains « rompent le faisceau », ce ne sont pas ceux qui, demeurés dans la Fédération, la continuent; ce sont ceux qui s'en écartent.

Pour dissiper toute équivoque sur les situations et les « responsabilités », ces explications étaient nécessaires. Elles suffisent. La Fédération électorale ajoutera seulement que si elle s'abstient d'exposer les causes du conflit, ce n'est point par embarras. Elle le prouverait le jour où on l'obligerait à se défendre, mais elle croit que le silence et le temps sont de meilleurs remèdes aux malentendus entre honnêtes gens (i).

(i) La Quinzaine, en deux articles sur la situation présente des catholiques (i" et 16 mai 1899)^ prit ouvertement parti dans le sens de celte note. L'auteur, M. Georges Goyau (?), s'attachait à montrer que le parti catholique, dont la Croix préconisait la formation serait nécessairement un parti confessionnel, en quoi il disait évideiument juste, — tandis que la politique pontificale et le ralliement exigeaient un parti national. Toujours la même impasse et la même dualité. Les efforts passionnés du Sillon contre toute organisation

On en appela au Pape. Sa réponse que nous publions fut interprétée comme favorable au parti confessionnel, et la communication de cette réponse aux groupes par le cardinal Richard amena, séance tenante, la démission du président^ M. Etienne Lamy.

Tel est, en effet, le sens que tout le monde a attribué à cette lettre pontificale, peut-être en préjugeant qu'elle ne pouvait en avoir un autre. Mais, pour nous, à parler franchement, et le lecteur en va juger à son tour, il nous est impossible de rien découvrir dans ce document qui soit une réponse tant soit peu claire à la question posée. L'embarras nous paraît s'y trahir visiblement ; et la seule phrase significative qu'on y relève concernant le terrain constitutionnel nous semblerait, réserve faite d'une interprétation authentique, favoriser plutôt M. l'abbé Gayraud et ses amis. Cette réponse figure dans la collection des actes de Léon XIII, éditée par la Bonne Presse, sous^le titre de « Lettre sur la Fédération électorale ». Elle est datée du lo juin 1899 :

Monsieur le cardinal,

Après les nombreux témoig-nages de bienveillance que Nous avons donnés à la France durant tout Notre pontificat, il Nous avait été particulièrement agréable d'apprendre que les catholiques français s'étaient unis plus étroitement dans le Congrès national catholique de Paris, en 1897, pour travailler de concert au bien de la religion et de la patrie.

Mais le résultat n'a pas répondu pleinement aux communes espérances. Aussi, cédant aux instances d'un grand nombre de catholiques français, et sans examiner

catholique ou confessionnelle ne sont qu'un prolongement de la même erreur.

les causes multiples de la situation présente, Nous voulons attirer votre attention sur l'action efficace exercée par les œuvres et les groupes catholiques.

Ceux-ci, tout en conservant l'autonomie dans la sphère d'action qui leur est propre, doivent se donner la main pour travailler d'un commun accord à ce qui intéî-esse tous les bons citoyens, le bien suprême de la patrie française.

Ce bonheur de la Nation, comme Nous l'avons répété plusieurs fois, les catholiques ont le devoir de le procurera leur pays, et il n'est personne quisoitmieifxà même de le lui donner.

Ou ils se placent donc résolument sur le terrain des institutions existantes que la France s'est données, pour y travailler à l'intérêt commim de la religion et de la patrie, avec cet esprit d'unanimité et de concorde dont tout-bon catholique doit être animé.

Tel a toujours été dans tous les siècles le rôle des vrais fils de la Nation très chrétienne, et telle sera, Nous en avons la ferme confiance, leur mission dans l'avenir.

C'est dans cet espoir qu'implorant pour vous les faveurs du ciel Nous vous accordons, de grand cœur, à vous, au clergé et aux fidèles de votre diocèse, la bénédiction apostolique .

Sans doute, le Pape parle de groupes catholiques, et des sentiments qui doivent animer tous les bons catholiques : mais il n'y a rien là dont ne se réclament indistinctement tous les membres de la Fédération. La question est de savoir si ces groupes de catholiques seront confessionnels. Soupçonnerait-on sur quoi Ton s'est fondé pour voir, dans cette lettre, une préférence exprimée en faveur de l'affirmative, et ce qui détermina la scission qui s'ensuivit? Personne n'y voudrait croire, si les témoignages n'en

subsistaient. C'est sur ce fait qu'en deux passages le Pape place la religion avant la patrie, recommande « de travailler de concert au bien de la religion et de la patrie ».

Comment retenir ici deux réflexions? Fallait-il que le Souverain Pontife Léon XIII crût devoir ménager les démocrates chrétiens en France, pour ne pas se prononcer plus nettement! Fallait-il que ceux-ci fussent entraînés loin par la logique de leur libéralisme, pour ne pouvoir accepter que la religion tînt la première place dans leur programme de catholiques?

Epilogue . — Q uelques mois après (octobre 1899), c'était la Croza?, dont Léon XIII « réprouvait l'esprit et le ton » (i), et l'abbé Dabry adressait à ses directeurs cet adieu, dans la Vie catholique du 27 mars 1900 :

Le bruit courait depuis quelque temps que le Pape, contrarié de l'agitation injustifiée créée autour du procès de la Croix et de \sl fausse voie où elle pouvait jeter les catholiques, avait l'intention de demander aux PP. Assomptionnistes de céder à d'autres mains la direction et la rédaction du journal. D'après certains journaux^ ce serait aujourd'hui un fait accompli.

Nous ne pouvons nous empêcher de rappeler que l'année dernière, à pareille époque, nous faisions entendi-e à la Croix de salutaires avertissements dont elle n'a pas voulu tenir compte. Nous souhaitons que, dans sa nouvelle direction, elle sache prêter une oreille un peu moins docile à ceux qui la flattent et opposer un peu moins de mépris aux conseils de ceux qui ont le courage de lui dire la vérité.

(i) Voir Cas de conscience, pages 98 et suivantes.

La correspondance polycopiée de M. Harmel contient aussi des détails plus instructifs qu'édifiants sur la façon dont les démocrates, tout en se disant ses amis, servaient la Croix à Rome.

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