II. — Les Congrès généraux de la Démocratie chrétienne
La même année 1896, à la fin de novembre, se tient à Lyon le premier Congrès national de la Démocratie chrétienne.
Sous ce nom, le Congrès en comprenait en réalité quatre : Congrès anti-maçonnique, anti-sémite, de la Démocratie chrétienne, de l'Union nationale.
L'Univers du 22 octobre 1897 présentait en ces termes le compte rendu des travaux :
Un volume composé et imprimé avec soin vient de paraître sous ce titre. C'est le compte rendu du congrès
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tenu à Lyon l'année dernière, à la fin de novembre, et org-anisé par la France Libre.
On sait que dans cette réunion (qui va se renouveler à Lyon encore) des travaux nombreux et considérables furent présentés. Il y avait sur un ou deux points graves des diverg-ences de vues que nous avons sig'nalées ; mais l'ensemble constitue un effort généreux et juste pour frayer plus loin la voie où les catholiques français sont désormais entrés. Le vaillant directeur de la France LibrefM.Mouthon^qai avait assumé un labeur énorme, bientôt récompensé, pour la préparation et la marche du congrès, résume en tête du compte rendu ce qui a été voulu et ce qui a été fait. Nous tenons à reproduire cette éloquente et vig-oureuse préface :
«Les cong-rès ne sont trop souvent qu'un sport annuel et platonique, servant d'exutoire aux éloquences méconnues , de prétexte aux admirations réciproques , de passe-temps aux philantropiesvag-abondes, toujours heu-^ reuses de s'ag-g-lomérer quelque part pour décider qu'on décrochera les étoiles et qu'on renouvellera, sans attente, le sort des hommes et la face de la terre.
« Le congrès national de la Démocratie chrétienne, qui se tenait à Lyon en novembre 1896, a brusquement rompu avec cette conception traditionnelle : par la netteté pratique de son prog-ramme et de ses vœux, il marque d'une date heureuse l'histoire sociale de notre époque : par son importance numérique, son éclat et sa vie ; par son retentissement qui atteig-nit en échos d'enthousiasmes ou de haine les extrémités les plus lointaines de la bataille des idées, il s'élève au-dessus des manifestalions doctrinales d'une école ou des assises politiques d'un parti. Il fut un sig-ne des temps, la vibrante éclosion d'un nouvel état d'âme, la^preuve que sous les cendres éteintes du conservatisme, qu'en face de la génération qui traîne son éplorement vers la tombe et l'oubli, une autre s'est levée qui reg-arde le progrès sans colère, l'avenir sans effroi, et pense qu'il faut être cou-
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pable ou fou pour méconnaître les transformations sociales, nier l'évidence, maudire la République et, sortes de iiannetons en dé'lire, s'atteler au inonde pour le ramener en arrière. C-est la g'énération audacieuse qui ne veut pas enrayer, mais équilibrer les forces populaires, et prétend que les sociétés ne vacilleront plus sur des bases incertaines quand on leur aura rendu Tappui pondérateur de la justice chrétienne : c'est elle qui croit qu'entre le siècle mouvant et l'Eg-lise immuable il n'y a pas plus de contradiction qu'entre le voyag*eur qui passe et l'astre qui l'éclairé dans l'immobilité des cieux. »
Le Congrès de l'année suivante, qui se tint dans la deuxième semaine de décembre 1897, eut un caractère plus strictement Démocratique et ne fut ouvert qu'aux personnalités de la Démocratie ckrétieiuie. Il fut plus qu'une manifestation, il fut un acte, et on peut le considérer comme le prolong-ement et le complément du Congrès ouvrier démocratique de Reims.
C'est dans ce Congrès que M. l'abbé Lemire prononça son discours sur la distinction entre les devoirs du citoyen et ceux du clirétien, dont notre introduction contient la critique.
L'organisateur était encore M. Moutlion, alors directeur de la France Libre, qui depuis...
Le 2 octobre 1897, il publiait la lettre ci-jointe de M. Léon. Harmel :
Mon cher Mouthon,
Vous me demandez d'accepter la présidence du Congrès de Lyon des 12, i3 et i4 octobre.
Je me rends bien volontiers à vos désirs, mais ce ne sera peut-être qu'une présidence d'honneur, car il se peut que nous soyons encore à Rome en ce mom.ent.
Dans les temps troublés où nous vivons, il est bien
LES PELERINAGES ET CONGRES Qt
nécessaire aux bons Français de se grouper, de se concerter, de se reconnaître au milieu de cette nuit sillonnéfr d'éclairs contradictoires. -^
La patrie n'est plus pour beaucoup d'intellectuels qu'une maison de passag-e où l'on séjourne juste Je temps nécessaire pour tout dévaliser et pour tout emporter.
Jamais notre pauvre France n'a été plus près de sa perte, déchirée qu'elle est par ses ennemis du dedans mille fois pires que ceux du dehors. N'est-ce pas plus que jamais le temps de s'unir dans un effort commun d'amour et de dévouement pour notre bien-aimée patrie?
Tel est le véritable but de votre Congrès.' C'était bien à vous qu'il appartenait de le convoquer, vous, vrai Français de France^ qui avez tenu si haut le drapeau de l'honneur national. Vous avez eu Vintelligence de l'intervention paternelle du Saint-Père pour notre salut. Fidèle aux directions de Léon XIII, vous n'avez pas hésité à affirmer bien haut votre préférence pour les petits et les humbles par votre loyale adhésion et votre dévouement àla Démocratie chrétienne .
On a dit quelquefois que, sur le terrain démocratique^ il n'y a entre nous et nos contradicteurs qu' une question de mots.
Moi, je dis qu'il y a une question de fond. La Révolution française a été faite exclusivement au profit de la bourgeoisie et du capitalisme, qui ont prétendu être tout, et qui en effet sont devenus tout dans notre société quatre-vingt-neuviste. Or, il s'agit de savoir si cet accaparement durera toujours, et si lestravailleurs, auxquels l'Eglise avait fait une place importante dans le monde, reprendront leurs droits en même temps que les autres classes se reconnaîtront quelques devoirs.
Voilà le point irritant. Il semble à beaucoup de conservateurs que si Mammon cesse de rég-ner, tout est perdu.
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Nous, démocrates chrétiens, nous prétendons que tout le mal vient du règ-ne de Mammon. Le règ-ne de la justice, par le respect des droits de chacun et de l'amour envers le prochain, la pratique de l'Evang-ile en un mot, nous apparaît comme la source de tout bien.
Or, cette pratique ne peut exister sans l'ascension des classes populaires, sans la participation effective et permanente des hommes du travail au g-ouvernement du pays, comme l'Eg-lise l'avait établie quand elle était obéie.
Pour affirmer publiquement cette thèse, il faut être courag-eux. Vous en savez quelque chose, et moi aussi. Mais que nous importe de souffrir, si c'est pour la justice et la vérité ? N'est-ce pas dans tous les temps le sort de ceux qui sont à l'avant-g-arde?
Oui, mon cher Mouthon, propages partout les enseignements de Léon XJII, dont ta parole est infaillible pour tous les Jidèles, et particulièrement libératrice pour la France.
Ne vous laissez pas abattre par les contradictions, allez droit votre chemin, ayant toujours devant les yeux Jésus-Christ et le peuple, le Pape et la Patrie.
Je salue d'ici tous les députés patriotes dont j'aurais été si fier de serrer la main. Je salue aussi tous les vaillants chefs de la Démocratie chrétienne, de la France et des pays voisins qui ont répondu à votre voix.
Qu'ils soient mille fois remerciés ! Ils viendront affirmer dans ce Congrès que la Démocratie chrétienne n'est pas un mouvement factice d'imag-inations malades, mais une évolution nécessaire, d'où sortira le salut de l'Eglise et des nations.
Veuillez toujours me croire, mon cher Mouthon, votre affectionné.
Léon Hakmel.
Une des principales propositions fut celle de M. Desgrées du Loû, le grand propagateur du ralliomeni et des idées démocratiques en Bretagne.
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Dans la séance de l'après-midi du lo décembre, il fit un petit discours très net :
Nous sommes une force puisque nous avons une foi pi>ofonde dans le résultat de nos efforts, et nous avons une doctrine politique et sociale.
Ne croyez-vous pas qu'il est nécessaire de remettre aux mains d'un certain nom.bre d'hom^mes le soin de coordonner les eiBforts de tous les groupes et individualités qui se sont réunis sous notre drapeau ?
Je viens donc vous demander la création d'un Conseil national de la Démocratie chrétienne. Ce ne sera certes pas une institution définitive et il y aura lieu pour le Conseil de se mettre au travail, de compléter le nom.bre de ses mem.bres. Mais il faut que nous sortions de cette salle en nous disant : « Nous avons un parti org-anisé!»
Ce lang-age prouve que Forg-anisation du Parti, au point où il en était arrivé, était un besoin ressenti par tous et Tobjet de la réclamation universelle.
Voici les noms qui furent proposés et acclamés :
Groupe ecclésiastique : les abbés Dehon, Lemire, Naudet, Garnier; groupe ouvrier : MM. Leclerq, Payan, Dombray-Schmidt, Chartrain; groupe intellectuel : MM. Harmel, Berne, Mouthon, Lorin ; immédiatement on leur adjoig-nit MM. Desg-rées du Loû et Goulazou. M. Harmel fut nommé président du comité, Tabbé Lemire, secrétaire g-énéral, et sa maison de la rue Lhomond, à Paris, fut choisie comme lieu ordinaire des séances.
Enfin, furent désig-nés, comme journaux chargés de la propagande démocratique : la Croix, l'Univers, le Peuple français (abbé Garnier), la Justice sociale (abbé Naudet) ,/a France Libre (M. Mouthon), la Voix de la France (de Marseille).
Ces manifestations du parti de la Démocratie ■chrétienne n'allaient pas sans soulever des critiques, des discussions vives et même des protestations venant parfois de personnag-es très autorisés.
On en eut un exemple au 4® Congrès international des savants catholiques réuni à Fribourg", en cette même année 1897. Mgr Turinaz, évêque de Nancy, j prit la parole, dans la section des sciences sociales, pour présenter des observations à M. Toniolio et à M. Decurtins.
Il protesta, — raconte la Gazettede Lausanne (i), — contre une assertion assez hasardée de ce dernier qui avait représenté Joseph de Maistre et M. de Bonald comme des disciples de Jean-Jacques Rousseau.
Mg*r Turinaz s'éleva ensuite vigoureusement contre les tendances périlleuses que revêt le mouvement socialiste chrétien, insistant sur la confusion qu'il jette souvent dans les esprits et l'appoint qu'il apporte malgré lui aux socialistes révolutionnaires.
Après une longue digression sur les bienfaits de la démocratie — qui n'avait qu'un lointain rapport avec la question — M. Decurtins voulut porter un coup droit à Mgr Turinaz en lui déclarant que les socialistes chrétiens n'avaient pas à s'inquiéter des résistances qu'ils pouvaient rencontrer çà et là, attendu qu'ils avaient pour eux la haute approbation de Léon XIIÎ.
Mgr Turinaz releva immédiatement le gant.
Les sociaHstes chrétiens peuvent si peu compter sur l'approbation de Léon XIII que le Pape, en recevant dernièrement trois évoques français, leur a dit en propres termes qu'il était très inquiet de l'allure que prenait ce mouvement et qu'il préparait un document sur cette délicate question.
Cette altercation, entre Mgr Turinaz et M. Decurtins,'
(i) Citée par la Vérité, 28 août 1 7.
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qui a été par momeat assez vive, a légèrement ému le monde des congressistes.
C'est du reste le seul incident de la journée.
Au sortir de cette séance quelque peu orag-euse, j'ai pu entretenir l'évêque de Nancy. Il m'a confirmé absolument les renseig-nements qu'il a donnés sur l'attitude de Léon XIII. « Je connais, m'a-t-il dit, les évoques français auxquels le Pape a tenu le langag'e que j'ai rapporté, et c'est d'eux-mêmes que je tiens les paroles prononcées par Léon XIII; je ne crains pas d'être démenti. »
C'est à ce même Congrès de Frîbourg- que se passa une scène dont un correspondant du Moniteur Universel lui écrivit le récit solvant :
Il pouvait être 9 h. 1/2 du soir environ. Les personnages de marque qui occupaient la table d'honneur, — Nos Seigneurs les évêques et prélats, le membre du Gouvernement préposé à l'instruction publique, un membre du conseil cantonal, le syndic de la ville de Fribourg*, et divers savants français et étrang-ers, — s'étaient retirés. Il restait encore dans la salle un assez grand nom.bre de membres du congrès, principalement parmi ceux qui représentaient la jeunesse, plus le corps de musique de la ville de Fribourg, qui s'était fait entendre pendant les intervalles des innombrables toasts dont, du commeacement à la fin, avait été émaillé le banquet.
Soit qu'on le leur eût demandé, soit de leur propre inspirati0n,lesBiusiciensjouèrentsuccessivementrLLymn.e national allemand, l'hymne national anglais^ la B-rahaaçonne' belge, même l'h^Tonâ russe, — qui'on ne s'attendait guère à voir surgir en cette affaire, — et enfin,, ce qui était plus de logique que de convenance, la fam.euse Marseillaise^ Get hymne révolutionnaire officielleiiient décoré du titre d'hymne soi-disant national.
Il eût mieux valu s'abstenir de jouer des airs politiques, afin de ne pas se mettre dans le cas de jouer celui
qui soulève si justement la réprobation des chrétiens et de tant d'honnêtes g'ens.
Quoiqu'il en soit, c'est ici que s'est produit un incident que je ne craindrai pas d'appeler scandaleux. Un certain nombre de jeunes cong-ressistes, parmi lesquels les ecclésiastiques n'étaient pas en faible j^roportion, ont bissé jusqu'à deux fois l'air de l'h^^mme sang-uinairc de la Terreur, Thymne des massacres de septembre, et de l'extermination des héroïques g-ardes suisses. Bien mieux, ces jeunes gens ont accompag-né l'orchestre en chantant à pleine voix, laïques et ecclésiastiques, les paroles qui évoquent de si atroces souvenirs! Sur les observations de cong-ressistes plus rassis, cherchant à rappeler de jeunes prêtres, de jeunes religieux, à la pudeur et au respect de leur habit, ceux-ci ont montré toute l'inconscience de leur attitude en répondant : «Nous sommes avec le Pape ! »
Gomme si le Saint-Père, .qui n'a cessé de répéter qu'il •respectait toutes les honnêtes convictions, avait jamais prescrit ou seulement conseillé, et surtout à des prêtres, à des religieux, de chanter et de chanter publiquement, ces odieuses paroles :
Ou'un sang impur abreuve nos sillons !
Cet incident restera comme une ombre fâcheuse, non pas certes sur le congrès, qui ne saurait être rendu responsable des frasques de quelques jeunes têtes emballées, mais sur ceux qui ont assez oublié pendant un instant la dignité de leur caractère, pour emboiter le pas des jacobins et des pires révolutionnaires !
Avoir bissé la musique sans les paroles, c'était déjà, trop ! cela pourrait cependant s'excuser et même, à la rigueur, s'expliquer. Mais entendre le « sang impur » et les autres paroles de mort et de sang qui lui font cortège, sortir à pleine voix de bouches ecclésiastiques, c'est cela que je ne crois pas exagéré d'appeler un véritable scandale.
Et tels étaient la sympathie ou les ménagements que le parti delà Démocratie chrétienne inspirait en beaucoup de milieux, qu'on put lire quelques jours plus tard dans la Semaine religieuse de Paris :
La Marseillaise ^]oviéQ^B.v\B. musique de la landwher, a été saluée par les ovations enthousiastes de tous les catholiques français et applaudie frénétiquement par tous les congressistes.
La préparation du Congrès national de 1898 fut marquée d'incidents plus pénibles encore que les précédents. M.Mouthon voulait y convoquer « tous ceux qui dirigent le mouvement démocratique, non seulement en France, mais en Suisse, Belgique, Italie., Autriche et Alsace-Lorraine ». Irrité des contradictions, il perdit toute mesure et ne craignit pas d'injurier dans son journal les évêques qui ne l'approuvaient point.
L'archevêque de Lyon protesta contre ces insolences dans une lettre qu'il fit publier par la Semaine religieuse. « Je le fais, disait-il, avec une indignation d'autant plus émue que, déjà plusieurs lois, je vous ai averti de prendre garde à vos procédés de discussion. »
Le directeur de la France Libre répondit à cet avertissement par trois articles d'une violence extrême, et ouvrit dans son journal une souscription pour les frais du Congrès.
Le « Père de la Démocratie chrétienne » qui, un peu plus tard, devait ramener l' Osservatore Romano à la défense des idées du Pape, n'avait évidemment pas à tenir compte de l'opposition du cardinal Coullié. M. Léon Harmel envoya donc une souscription de 5oo francs à M. Mouthon,et accompa-
PROGRÈS DU LIBER. Il 7
gS LA DÉMOCRATIE CHRETIENNE
g'na son envoi d'une lettre où il le comblait d'éloges.