III. — Les Congères du Tiers-Ordre
Les efforts, on serait tenté de dire les manœuvres du parti de la Démocratie chrétienne pour mettre la main sur les fraternités du Tiers-Ordre ne sont pas un des épisodes les moins instructifs de ses campagnes.
Léon XIII avait conçu un grand espoir de hâter la rénovation sociale, en donnant une nouvelle impulsion à la milice créée par saint François d'Assise pour remettre en honneur les vertus évangéliques au milieu du monde. Son acte principal dans ce but fut l'Encyclique Auspicato concessum est, du 17 septembre 1882. Mais la Démocratie chrétienne devait se charger d'interpréter et d'appliquer la la pensée du Pape, dès que la politique du ralliement eut été mise en honneur. Ecoutons M. l'abbé Dabry :
Le but de cette encyclique était d'en demander le rajeunissement ou, pour mieux dire, la résurrection. Le Tiers- Ordre, comme presque toute la religion elle-m.ême dans sa partie pratique (i), était complètement déchu de son institution primiitive. Ce n'était plus une école
(i) On peut signaler comme un exemple non équivoque des ménagements dont le parti novateur était l'objet delà part de ceux qu'on se serait attendus à voir redresser des écarts, les comptes-rendus rès élogieux d'un livre tel que les Catholiques Républicains, de M. l'abbé Dabry, qu'on trouve dans les Etudes des PP. Jésuites et dans le Polybiblion. ("Voir Cas de conscience, appendice du chapitre vu.)
de fortes vertus évang"éliques, une association pour la défense du droit, un appui pour les familles, et une force sociale, il était tombé à l'état de confrérie pieuse, où le salut ne. s'opère plus par l'effort violent dont parlait Jésus-Christ, mais par la pratique facile de multiples petites dévotions. Il fallait porter sur cette branche comme sur tout l'arbre la cog-née des transformations et des réformes.
Ce fut la tâche qu'embrassèrent avec le concours de quelques ecclésiastiques et laïques, quelques vaillants franciscains, le Père Ferdinand, le Père Jules, le Père Edouard, Ferdinand fut le théoricien, Jules, l'homme d'action, Edouard, le vulg-arisateur.
Il va sans dire que tant que les catholiques étaient embrigadés dans les vieux partis, il n'y eut rien à faire. Le pape eut beau faire suivre son encyclique d'une modification du vieux règ"lement qui ne répondait plus au cadre de la vie actuelle, il eut beau revenir sur son idée dansmaintes et maintes allocutions, c'estabsolument comme s'il ne disait rien. La raison en esfttrès simple : on ne pouvait pas bouger sans la permission des comités royalistes, qui n'auraient jamais toléré qu'on parlât dans le sens du Pape parce que c'était dans le sens démocratique, encore moins qu'on org-anisât la diffusion de son idée et qu'on tînt des cong'rès.
Mais quand fut tombée l'odieuse Bastille où la liberté évang-élique était emprisonnée, la réforme du Tiers- Ordre ouvrit ses ailes et s'eng-ag-ea dans la voie où cette institution pouvait vraiment devenir une pépinière de recrutement et de formation de bons chrétiens pour toutes les autres œuvres.
Aux vacances scolaires de i8^3, une première réunion eut lieu au Val-des-Bois, à laquelle prirent part, avec M. Harmel, le P. Ferdinand, le P. Jules, M. Dehon, M. Raux, et quelques autres. En même temps le XX° Siècle qui, à chaque étape de cette marche en avant, interviendra pour marquer les coups,ouvrait larg-ement
ses pages pour lancer dans le public les nouvelles idées autour desquelles devait g-raviter désormais l'action du Tiers-Ordre. Son article de juin 1898 fit presque scandale, tant les chrétiens, de nos jours, absolument enfouis dans les pratiques inertes d'une dévotion sans portée, se sont éloig-nés de l'esprit de l'Evangile ! Il disait par exemple :
« Le ridicule et puéril effroi que beaucoup de catholiques éprouvent dès que l'on touche à l'ordi-e social dans lequel ils sont traités en ilotes ne doit pas atteindre les fidèles de saint François. Qu'ils portent la main sans peur sur l'arche du libéralisme capitaliste ; si à ce contact elle vient à se disloquer et à tomber en ruines, ce ne sera au détriment ni de la relig-ion, ni de la famille, ni de la propriété elle-même, et la justice, l'honneur et la liberté chrétienne y trouveront leur parti.
(( En un mot, qu'ils s'associent, fût-ce même à leur détriment temporel immédiat, à toutes les revendications qui ont pour objet d'améliorer le sort des déshérités et de mettre fin,'^dansla mesure du possible,à la souffrance, à la misère et à l'oppression. Alors, interprètes de toutes les plaintes légitimes' et agents de toutes les œuvres sociales chrétiennes, ils rempliront enfin la mission quo l'Eglise et saint François leur ont tracée. »
L'élan donné fut magnifique, et ce sont vraiment des étapes glorieuses que les congrès de Paray-le-Monial, Limoges, Reims, Nîmes !
Le but poursuivi par les démocrates chrétiens était de mettre la mainsurla puissante force morale que représente le Tiers-Ordre et de transformer les fraternités en instruments d'action démocraticosociale, sous le prétexte de conformité aux vues de Léon XIIL
La chose n'allait pas toute seule. M. Dabrj eii donne l'explication :
LES PELERINAGES ET CONGRES lOI
Des diverg-ences avaient éclaté dans l'Ordre. Des deux grandes divisions auxquelles Léon XIII avait réduit les diverses branches de la famille de saint François, les Franciscains proprement dits, et les Capucins, les premiers seuls marchaient carrément dans le sens indiqué ; les autres, qui avaient des tendances à fréquenter l'aristocratie et qui coquetaient avec la politique réfractaire, se tenaient en arrière, épilog-uaient, finalement insinuèrent qu'on chang-eait le Tiers-Ordre, qu'il n'avait jamais été ce que l'on disait, que saint François ne s'occupait pas du peuple, qu'il laissait aux amis du siècle le soin de travailler à la production des richesses, que pour son compte il y avait complètement renoncé et que les intéi-êts des ouvriers et le bien-être social n'avaient rien de commun, tout respectables qu'ils fussent, avec les associations pieuses qu'il avait instituées comme un moyen de renoncement et de sanctification, mais l'erreur étant moins dans l'esprit que dans des dispositions morales dans des préjug-és qui influaient sur la vie tout entière, elle ne pouvait être dissipée. Gomme les laïques, comme le clerg-é, les relig'ieux allaient avoir affaire à une opposition déclarée dans leur propre sein.
Aussi les Gong-rès du Tiers-Ordre devant être org-anisés alternativement, selon une convention adoptée par chacune des deux branches, et les Gapucins ayant eu ainsi à org-aniser en 1896 le Gong-rès de Reims, qui suivit celui de Limoges, le mouvement d'accentuation du caractère social du Tiers-Ordre subit-il à ce Gongrès un lég-er fléchissement.
Les org-anisateurs du Gong-rès avaient tout fait pour la stag-nation, sinon pour le recul, et, devant le mince bénéfice obtenu cette année-là par les idées pontificales, il fallait faire l'année suivante une étape double.
Gette étape fut le lég-endaire congrès de Nîmes.
Légendaire, en effet, par la vivacité des discus-
sions auxquelles il donna lieu, et par les batailles d'idées qui le suivirent (i).
L'Univers du 27 août 1897 donnait un compte rendu de Fouverture sous la signature L. G., initiales d'un abbé monsignor, que nous avons déjà rencontré. On y lit :
La première journée du Congrès devait, d'après le programme, être consacrée au débat sur « la Vérité religieuse, sociale et économique ». C'est M. l'abbé Pastoret, de Toulon, qui a ouvert le débat. « Ne nous laissons pas épouvanter, a-t-il déclaré ; nous devons aller jusqu'au bout de la vérité ; si celle-ci n'a pas toute l'influence qu'elle doit avoii*, c'est parce que nous nous contentons, trop aisément, des vérités, (( qui ne .dérangent rien ». Nous devons revendiquer la vérité intégrale" S'il est constaté que, dans l'organisation sociale actuelle, il y a un péril fondamental pour le salut des âmes, nous devons le dire hautement, alors même que certaines fractions de ce corps social actuel nous fourniraient les ressources pour mener quelques âmies au salut... Nous nous sommes montrés trop attachés à la société créée par la Révolution, et nous nous sommes, trop longtemps, inféodés à un parti qui avait adopté la plus malencontreuse des étiquettes, celle de « conservateurs ». Etre conservateur, c'est vouloir conserver l'édifice bâti par la Révolution , c^est tourner le dos aux âges où l'influence chrétienne se faisait intégralement sentir. Le chrétien ne doit pas être conservateur, il doit être un homme de progrès. » Ces paroles si franches et si précises, ces déclarations qui devaient être faites, et
(i) Me trouvant en vacances à Avignon, dit M. l'abbé Dabry, à deux pas de Nîmes, j'eus la curiosité de m'y rendre. Je tombai au milieu de toute la démocratie : Paul Lapeyre, l'abbé Pastoret, l'abbé Naudet, Georges Goyau, Coulazou, l'abbé Fourié, M. Chabry, le spécialiste des questions monétaires, M. Nogues, le critique impitoyable de l'Association catholique, l'abbé Tartelin, le chanoine Dehon . . .
LES PÈLERINAGES ET CONGRÈS 1 o3
qu'il y avait quelque courag-e à faire, ont produit sur le congrès une très profonde impression (i).
Il suffira de relater un seul incident du Congrès pour en peindre la physionomie. Le P. Prosper de Martigné, provincial des Capucins, avait critiqué le programme par lequel, dit M. l'abbé Dabry, les org-anisateurs se proposaient de faire faire un pas aux idées de Léon XIII dans le Tiers-ordre. Les tertiaires avaient-ils à prendre pour but le développement de la richesse sociale et les réformes ouvrières? M. Paul Lapeyre soutenait que c'était leur devoir et leur mission.
Tout d'un coup, « sans song-er à mal et uniquement parce qu'il faut dans les congrès quelqu'un qui amorce la discussion », M. 'abbé Dabry demande à M . Paul Lapeyre s'il est partisan d'un développement indéfini de la richesse sociale et de la participation du Tiers-Ordre à ce travail.
Ce fut, paraît-il, l'étincelle. M. Paul Lapeyre en prit occasion de développer cette idée avec son abondance chaleureuse. M. Dabry cite ce passage de son discours :
// m' apparaît, disait-il, que le plan divin et le vœu du Christ sont que le bien-être général s'accroisse de plus en plus parce que le bien-être général est une des conditions indispensables de V ascension humaine^ même au point de vue moral et spirituel... Il est maidfesle que r augmentation progressive et le nivellement relatif de La richesse dans la société chrétienne auront pour effet de donner à chacun de ses membres
(i) C'est un vrai- secret, un fatal secret que possèdent les démocrates chrétiens de fausser tout ce qu'ils touchent, vérités et expressions, de telle sorte qu'on n'a plus de langage commun pour discuter avec eux.
la possibilité de s instruire chaque jour plus à fond des vérités chrétiennes, dont le charme croit en intensité à mesure que les rayons mieux découverts croissent en nombre (i).
Le P. Prosper n'y tint plus, — dit M. Dabry. Il a luimême raconté l'incident dans une brochure, ce Quand on vint, dit-il, à vouloir faire de nous des instig-ateurs et des promoteurs de la richesse indéfinie dans la société, mon sens franciscain se révolta. » Seulement son sens franciscain ne lui inspira pas grand'chose. Il se contenta de se lever et de dire sèchement, avec une émotion non contenue, qu'il y avait dans l'Evang-ile assez de textes qui maudissent la richesse pour qu'on ne vînt pas dans un cong-rès franciscain en faire l 'apologie. Alors brouhaha. Du haut de l'estrade présidentielle, le chanoine Dehon lance une apostrophe. Puis défilé à la tribune de l'abbé Pastoret, de l'abbé Naudet, de l'abbé Dabry, qui n'avait pas posé la question sans avoir dans la tête au moins un embryon de réponse. Mais ici je laisse la parole à l'abbé Tartelin :
« La discussion était vive, comme il convient quand on est dans le Midi. On ag-itait cette question formidable : Le développement indéfini des richesses est-il un bien ? Et les arg'uments se croisaient^ et aussi les têtes se mon-
(i) Dans une lettre adressée à la Vérité (26 mai 1900) par « un frère mineur » pour atténuer le désaccord de vues entre les deux branches de l'Ordre, on lit :
« M. Paul Lapeyré n'est pas non plus l'oracle des frères mineurs Il n'y en a pas un seul qui voudrait signer ses théories sur l'union hypostatique, sur les vertus essentiellement sociales, sur Robinson, sur ses « idées approximatives » à propos « des vertus passives » dans l'américanisme, etc. (Voir le catholicisme social, le gallicanisme et le Tiers- Ordre, pages 76, 92, 98.; Je ne parle pas d'autres écrits qui ont été relevés. Si un frère mineur admettait de pareilles théories, il prouverait qu'il ignore absolument sa philosophie et encore plus sa théologie. Le R. P. Prosper sait du reste fort bien à quoi s'en tenir sur le sentiment général des frères mineurs à l'oc-; casion des attaques ou répliques de M. Lapeyre.
« Nous sommes donc loin de suivre certains chefs qui, de leur autorité privée, ont voulu se donner une mission sociale. »
. LES PELERINAGES ET CONGRES lOO
taient. Les tenants de l'économie libérale défendaient, pied à pied, le terrain classique des immortels principes : les chevaliers de Tordre chrétien fonçaient avec vig"ueur; ce fut un beau tournois. Paul Lapeyre, l'abbé Naudet, le chanoine Pastoret furent saisissants d'éloquence log"ique et persuasive. Un jeune prêtre, fig"ure au teint mat, à la parole oppressée, leur succède à la tril)une, et soudain conquiert l'auditoire. Dédaig-nant les subtilités scolastiques, et les souples statistiques, d'un ]:)ond il monte aux idées fondamentales. Les g-randes vérités théologiques de la création et de la rédemption sont le fondement de tout. La création a sacré l'homme l'oi de la terre ; la rédemption, loin d'annuler cette loi, l'a reconstituée en corrig-eant l'effet du péché orig"inel : belle thèse traduite en beau lang-ag^e ; les cong-ressistes de Nîmes emportaient de l'orateur, M. Fabbé Dabry, une sympathie qui allait jusqu'à l'admiration (i).
Cependant les promoteurs de ces congrès du Tiers^Ordre avaient conçu un grand projet, dont le succès aurait couronné leur campagne. M. Léon Harmel se chargea de le négocier à l'occasion du pèlerinage de 1899 à Rome. De là il écrivait, le 28 septembre, à ses initiés, une lettre où on lit :
Mes bien-aimés enfants.
Je vous écris ce jour sur le Tiers-Ordre qui tient une si grande place dans les préoccupations de Léon XllL
Nous avons été voir ce soir le Ministre général des Franciscains, ensuite le R. P. David Flamming, puis le R. P. Raphaël, au collège Antonio. Nous leur avons raconté notre audience personnelle du Saint-Père, combien il avait regretté de ne pas voir le R. P. Jules {2), parce que précisément il voulait lui confier la mission
(i) L'Action catholique, décembre 1898.
(2; Le R. P. Jules du Sacré-Cœur, commissaire général du Tiers- Ordre.
io6
d'org-aniser un congrès du Tiers-Ordre à Rome, Le Saint-Père désire que la France se charg-e de l'entreprise, afin qu'elle réussisse plus facilement.
...Quelle date devons-nous choisir ? Nous avions demandé par écrit au Saint-Père que la canonisation du bienheureux de La Salle ait lieu dans la première quinzaine de mai, à cause de l'Exposition. Il fera le possible pour cela. Ce serait donc en mai qu'aurait lieu notre cong-rès. Nous inviterons les Italiens et les autres nations. Nous ferions nos réunions au Vatican dans des salles spéciales aménag-ées ad hoc...
Le cardinal Rampolla se charg-e volontiers de parler au nom du Pape aux divers g-énéraux, afin qu'ils répondent à notre invitation, et qu'ils secondent nos efforts sans g-êner notre direction...
Le Saint-Père espère qu'un tel congrès lancerait les idées et que le Tiers-Ordre deviendrait activement social, comme il le désire ardemment...
Le Saint-Père voit dans ce congrès un moyen pratique de prendre personnellement en main la direction et la propagande du Tiers-Ordre dans toutes les nations, selon les vues qui ont dirigé ses encycliques...
Aussitôt en France, nous consulterons nos amis et les RR. PP. Franciscains, pour commencer l'action réclamée par le Pape.
Oïl se mit, en effet, ardemment à l'œuvre. L'annonce et les préparatifs d'un congrès org-anisé sous de si augustes auspices remplirent les écrits et occupèrent tous les esprits dans le parti démocrate pendant quelques mois. Puis, subitement, l'événement parut leur devenir indifférent, ou à peu près; on n'en parla presque plus. Le Saint-Père avait-il été mis au courant de la situation exacte? Toujours est-il que le congrès annoncé pour le mois de mai
fut d'abord ajourné en septembre; et qu'en outre, au lieu de se tenir au Vatican, on lui assigna le palais de la chancellerie. Rome avait a'TI le danger. Le congrès du Vatican serait devenu, à distance, une sorte de petit concile, dont les décisions auraient fait loi, et quiconque se fût permis de contredire les opinions professées par les démocrates en ces solennelles assises aurait ^été .taxé d'hérésie.
Le congrès eut lieu, mais on peut se convaincre, en suivant les réunions du congrès français de Rome, que les idées novatrices n'avaient point à attendre de la famille franciscaine une complicité avouée ou tacite.
S. Em. le cardinal Vives y Tuto, de l'Ordre des Capucins, président d'honneur du Congrès, tint fermement la main à ce qu'elles ne puissent prévaloir. Les quatre supérieurs généraux des quatre branches franciscaines : conventuels, capucins, franciscains et tertiaires réguliers, furent unanimes à repousser l'idée d'une nouvelle mission du Tiers- Ordre, préconisée par le chanoine Dehon.
Ce fut un franciscain, le R. P. David Fleming, peu suspect d'hostilité contre les idées libérales, qui fut chargé par le bureau dont il était membre de repousser, au nom du congrès, l'idée d'assigner au Tiers-Ordre une « mission sociale qu'il n'aurait pas eue ou qu'il aurait négligée jusqu'à présent » .
M. le chanoine Dehon avait dit dans son discours :
Je ne vois pas dans l'histoire, depuis le xni® siècle, Un homme qui ait revêtu l'esprit de saint François plus pleinement que Léon XIII.
Leurs méditations intimes ont été identiques. Tous deux ont longuement contemplé leur siècle devant Dieu !
Ils ont reconnu que le naturalisme et le sensualisme éloiq-naient les populations de l'Evang-ile et du Christ. Ils ont vu les petits et les faibles opprimés par la féodalité politique du xni'' siècle et par la féodalité financière du xix". Tous deux ont conçu le même remède : le Tiers- Ordre, saint François l'a fondé : Léon XIII l'a renouvelé, recommandé et propagé avec une insistance infatigable, avec un saint acharnement.
Evêque à Pérouse, Léon XIII organise le Tiers-Ordre; Pontife suprême, il le recommande dans ses Encycliques, dans ses lettres, dans ses conversations privées. Il compare justement l'état social de notre temps à celui du xni'' siècle. Il déclare que le Tiers-Ordre est sa réforme sociale.
Il a vu que l'esprit franciscain de prière et de pénitence est le remède à l'indifférence et à la sensualité de notre temps. Il a reconnu aussi que l'esprit d'association guérira l'individualisme de notre siècle. Il donne le Tiers-Ordre aux prêtres pour les aider dans la rénovation sociale.
La rénovation sociale, c'est l'œuvre principale du pontificat de Léon XIII.
Il a trouvé une société désemparée, une société devenue païenne, une société où ne régnent plus la justice et la charité. Et dans ce désarroi général, qui souffre le plus? la classe populaire. C'est vers elle que Léon XllI a tourné surtout ses regards compatissants.
Telle est bien la grande conception de Léon XIII. Il a écrit un bon nombre de ses Encycliques dans l'intérêt du peuple. — Aider les travailleurs avec amour, les instruire, les consoler ; c'est le devoir des clercs de tout ordre. — Le Pape désire vivement que la vertu des Pères du premier ordre franchisse les bornes des monastères et se répande au dehors pour le bien public. Il adjure les frères du Tiers-Ordre de rendre des services signalés à la société .
C'est cela que nous appelons la mission actuelle du
LES PELERINAGES ET CONGRES lOQ
Tiers-Ordre. Les Tertiaires doivent être comme toujours des hommes de pénitence. Ils doivent être en outre un ferment de vie chrétienne dans toutes les relations sociales.
C'est là qu'est le nouvel esprit du Tiers-Ordre, ou plutôt le renouvellement de son esprit initial .
Et pour cela, qu'y a-t-il à faire ? Nous le dirons, brièvement, en deux mots. Sans timidité et sans respect humain; il faut compléter le recrutement du Tiers- Ordre. — Il faut élarg-ir son esprit.
Il faut compléter son recrutement. Nous avons eu, surtout depuis un siècle, des personnes pieuses qui priaient comme Moïse sur la Montagne; il faut y ajouter des hommes vaillants, qui combattent dans la plaine comme Josué...
Transposant à la mission du Tiers-Ordre ce que Léon XIII avait dit de celle du clergé, M. l'abbé Dehon poursuivait :
Ce n'est pas tout. Il faut lui infuser un esprit nouveau. De même que la vertu des Pères du premier ordre doit sortir des bornes du monastère pour le bien public, de même la vertu des tertiaires doit sortir du cénacle de la fraternité pour le bien de la société.
Que doivent donc faire les tertiaires? Ils doivent être, comme le dit plusieurs fois le Saint-Père, les auxiliaires du clerg-é.
Mais sur quel terrain doivent-ils suivre le prêtre ? Ecoutons le Saint-Père dans la lettre au clerg-é de France : a Pas une bonne œuvre, dit-il, dont vous ne soyez les inspirateurs ou les apôtres. Dociles aux conseils que nous avons donnés dans notre Encyclique Rerum Novarum, vous allez au peuple, aux ouA^riers, aux pauvres. Vous cherchez par tous les moyens à leur venir en aide, à les moraliser, à rendre leur sort moins dur. Dans ce but, vous provoquez des réunions et des congrès : vous fondez des patronages, des cercles, des cais-
ses rurales, des bureaux d'assistance et de placement pour les travailleurs. Vous vous ingéniez à introduire des réformes dans l'ordre économique et social. Vous n'hésitez pas à faire dans ce but des sacrifices de temps et d'arg-ent. Vous écrivez des livres, des articles de journaux et de revues. Vous donnez en tout cela des preuves manifestes d 'intelligent et généreux dévouement aux besoins les plus pressants de la société contemporaine et des âmes... »
Voilà certes un beau programme d'action sociale ; études préparatoires, réunions, œuvres d'assistance et de crédit, œuvre de presse, propagande des réformes sociales, tout y est.
C'est là le champ d'action sociale ouvert de nouveau devant le prêtre après le long sommeil du gallicanisme.
Mais pour cette campagne délicate et virile, le prêtre aura des auxiliaires de choix et comme une garde d'honneur ; ce sera la fraternité du Tiers-Ordre. G 'est-là qu'il trouvera, pour toutes les œuvres, des hommes de sacrifice, d'initiative et d'action. '
Quel honneur c'est pour nos fraternités ! Les autres associations ont un but spécial et défini. La fraternité sera le conseil et le bras du prêtre pour toutes œuvres.
Je ne développerai pas davantage cette esquisse. D'autres, dans ce congrès, vous parleront plus au long des œuvres sociales auxquelles vous devez collaborer. Je vous demande seulement une résolution généreuse et efficace de vous mettre à ces œuvres sous la conduite de vos pasteurs (i).
En réponse à ce plan dé rénovation, le R. P. David Flemming, après quelques considérations générales sur la question sociale, s'exprima ainsi :
Or, ceci m'amène au point sur lequel je veux fixer votre attention ; c'est que le Tiers-Ordre n'est pas une
(i) Extrait de l'Univers, 12 octobre 1900.
école de « socioIog"ie » ni une organisation destinée à promouvoir l'économie politique.
Je me souviens que cette idée fut proposée au cardinal Manning-, qui l'a rejetée comme incapable de produire des résultats satisfaisants, comme pernicieux et même fatal à la nature et à la mission du Tiers-Ordre. L'exemple de M. Ozanam nous montre ce qu'un tertiaire peut faire sans rien chang-er dans la règ-le de son ordre. Lorsqu'il s'est mis à combattre les Saints-Simoniens, il a inaugTiré une société distincte et indépendante, la société de Saint- Vincent-de-Paul.
Le Tiers-Ordre est un ordre véritable en dehors du cloître, a dit un g-rand Pape, verus et proprius ordo, dans lequel les âmes se retrempent par la pratique de toutes les vertus. C'est une école d'où sortiront des personnes pieuses, des artistes, des ouvriers et des ouvrières, des littérateurs, des prêtres dévoués, des professeurs, des évêques, des princes, et même des chefs de l'Eg-lise, tous animés de l'esprit de pauvreté et de charité séraphique. Là s'instruiront les g"ens de toutes les carrières et de toutes les conditions. Tous les tertiaires font œuvre sociale dans le vrai sens du mot, car tous combattent, en commençant par eux-mêmes, les causes des perturbations sociales.
Gela ne veut pas dire qu'on ne doit pas combattre directement les effets des convoitises humaines.
Ici nous entrons en « sociolog-ie » dans le sens moderne du mot. Des tertiaires peuvent et même doivent s'en occuper, mais sans chercher à transformer leur ordre en école de sociolog-ie. Ne fait pas de sociolog-ie qui veut. Ceux qui sont appelés à ce g-enre d'action, dont on ne saurait exag-érer l'importance dans les temps actuels, n'ont pas le droit de l'imposer aux autres tertiaires.
Du reste on trouve dans les premiers rang-s des sociologues, comme en tant d'autres matières, des tertiaires e Saint-François.
Le Tiers-Ordre reste donc ce qu'il est réellement.: une
école de perfection chrétienne. Il restera ce que saint François l'a institué et avec les sag-es modifications introduites par S. S. Léon XIII.
Donc il n'est nullement nécessaire de chang-er en quoi que ce soit la nature et la mission du Tiers-Ordre, fondé comme il était pour toutes les classes et les conditions, ayant pour base la charité envers Dieu et envers les hommes : Ama etfac quod vis (i) !
On ne pouvait repousser plus nettement et avec une plus significative insistance la motion de M. le chanoine Dehon tendant « à élargir l'esprit » du Tiers-Ordre.
Ce débat autour duquel convergeait tout l'effort du congrès eut dans Rome un grand retentissement, et le parti des démocrates chétiens commença à se repentir d'avoir donné, si près du Vatican, le spectacle de son agitation brouillonne et tapageuse.
Il appartenait aux fils de saint François d'opposer une solide barrière à l'invasion des idées novatrices. Eux qui, par excellence, font profession de pauvreté, ils n'auraient su oublier que le véritable ami du pauvre n'est pas celui qui éveille en lui l'espérance et la convoitise des richesses.
Enseigner à tous le détachement des biens matériels, tel est l'esprit franciscain.
Que les riches apprennent à aimer les pauvres et les pauvres à ne pas maudire les riches.
C'est ce qu'avait fort bien dit le R. P. David, dans un autre passage de son discours :
Afin d'éviter tout malentendu possible, je crois utile de vous rappeler que la nature du Tiers -Ordre reste inaltérée. C'est une école de perfection en dehors du cloître.
(i) Extrait de la Vérité, 7 décembre 1900.
LES PÈLERINAGES ET CONGRÈS Il3
Le Tiers-Ordre est catholique dans sa mission aussi bien que dans son étendue.
Comme la Sainte Eglise accepte toutes les formes de g-ouvernement et ne fait la g-uerre à aucune, ainsi le Tiers-Ordre s'adapte à toutes les formes de g-ouvernement et ne fait la guerre à aucune. Gomme l'Eg-lise reconnaît toutes les classes de la société humaine et ne fait la guerre à aucune, le Tiers-Ordre s'adresse également àtoutes les classes de la société, depuis le roi jusqu'au mendiant.
Il n'est donc ni machine de guerre, ni machine politique.
Dans toutes les classes, il y a des passions à dompter, des misères à soulager, des âmes à sanctifier. Lorsqu'on considère la grande loi de la Souffrance humaine, on peut répéter de toutes les classes de la société les paroles du noble poète païen :
Sant lacrijmœ rerum et mentem morialia sangiiis (i).