IV. — Les pèlerinages à Rome
Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière, pour dire aussi quelque chose des efforts tentés par la Démocratie chrétienne, pour transformer en triomphe du parti, les pieuses manifestations des pèlerinages.
Elles avaient été suspendues depuis le grave incident de 1891 (2). Après les Congrès dont le chapitre précédent a donné un aperçu, on crut le moment venu de faire un grande démonstration auprès du
[i) La Vérité, 7 décembre 1900.
(2) Voir tome I, livre I, chapitre 11.
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Pape lui-même. L'année 1897, féconde pour la Démocratie chrétienne, vit inaug-urer les pèlerinages qui allaient la ramener annuellement à Rome.
Il ne viendrait à personne la pensée de contester la sincérité du mouvement qui attirait ces excellents chrétiens aux pieds du chef de l'Eglise, pour le consoler, dans ses épreuves, par le spectacle de leur fidélité, de leur dévouement et de leur apostolat social. Mais la joie du Pape eût été plus pure, Fédificationplus complète, si l'on n'avait mêlé à ce grand acte religieux des vues, et même des intrigues, des passions trop humaines qui auraient dû être exclues de ce champ-là.
La confiance des Démocrates chrétiens dans leur succès devait être bien grande, pour qu'en ce premier pèlerinage de 1897, M. Léon Harmel osât formuler ouvertement leur prétention dans son adresse publique à Léon XIII :
Très Saint Père,
Après une interruption de six années, c'est un grand bonheur, pour les pèlerins français, de satisfaire leur piété filiale en venant déposer, aux pieds du Pape des Ouvriers, les hommages de la France du Travail.
Nous commençons aujourd'hui une série nouvelle de pèlerinages annuels. Nous sommes persuadés que le peuple de France a besoin de se mettre, d'une façon périodique et sensible, en contact avec le Vicaire de Jésus-Christ. Car c'est à cette source de toutes les lumières et de toutes les libertés fécondes, qu'il trouvera le secret de sa prospérité.
C'est dans la soumission de l'esprit et du cœur au Pape infaillible que la France chrétienne puisera l'union véritable qui fera sa force.
Nous sollicitons votre précieuse Bénédiction pour les
associations de patrons et d'ouvriers formées dans l'esprit de l'immortelle Encyclique Rerum Novarum.
Nous la demandons spécialement pour les bataillons d' avant-garde^ pour les groupes de la Démocratie chrétienne qui ont ici de nombreux représentants. Ils sont vos fils soumis, attentifs à vos enseignements pour les suivre avec plus de promptitude et plus de fidélité.
Nous la demandons ég-alement pour les membres de l'Œuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers, pour les membres de l'Union Fraternelle du commerce' et de l'industrie...
Mais la réponse du Pape déçut cette attente. Répondant en français, il évita de prononcer même le mot de Démocratie; et tandis que M. Harmel attirait son attention sur les groupes d'ouvriers, Léon XIII semble prendre à tâche de souligner surtout l'importance du concours et de la direction de l'autorité ecclésiastique :
Il Nous est doux d'exprimer Notre satisfaction à cette belle et nombreuse réunion de prêtres français que Nous contemplons ici autour de Nous, unis au pèlerinage ouviier. Leur présence Nous est agréable, parce que Nous savons qu'ils se dévouent, et par la parole et par les œuvres, à promouvoir le bien moral et matériel des ouvriers eu dissipant les équivoques, en inculquant la concorde et eu faisant pénétrer, dans leurs classes, les règles de la vie chrétienne, qui sont le moyen le plus puissantpour résoudre le problème qui les préoccupe.
Nous avons la douce confiance que, sous la sage direction de l'Episcopat, ils continueront cette belle et noble mission.
C'est ici que se révéla l'audace du parti (i). Il y
(i) Nous passons sous silence la Marseillaise, chantée par une bande de pèlerins.dans l'intérieur même du Vatican. Heureusement
eut comme un mot d'ordre pour affirmer que le Pape avait solemiellement béni et consacré la Démocratie chrétienne. Une correspondance romaine de l'Univers, que nous reproduirons plus loin, faite d'un mélange calculé d'enthousiasme et d'insinuations, proclama que la Démocratie chrétienne venait de recevoir dans ce pèlerinage le sacrement de confirmation. La Justice sociale de M. Naudet disait :
Chose à noter, car elle est bien significative, ce n'est pas en qualité de simples catholiques, mais bien en qualité de démocrates chrétiens que patrons et ouvriers français venaient présenter leurs hommages au Saint- Père. « Nous venons tout spécialement vous demander votre bénédiction précieuse — a dit M. Léon Harmel dans son adresse au Pape — pour les bataillons d'avani-garde pour les groupes de la démocratie chrétienne. »
Que nous voilà bien vengés des reproches que nous avons eu si souvent à subir de la part des réactionnaires, pour avoir eu l'audace de nous constituer en groupe autonome et prendre la dénomination spéciale de démocrates chrétiens ! Tout le monde sait que les adresses lues devant le Saint-Père sont communiquées préalablement à Sa Sainteté. M. Léon Harmel n'a ainsi pu dire, et il n'a pas dit, que ce qui avait obtenu l'agrément du Souverain Pontife. Le Pape a donc voulu qu'il fût parlé de la démocratie chrétienne à l'audience pontificale. Il ne s'est pas offusqué du titre de démocrates chrétiens, sous lequel les pèlerins français se présentaient devant lui. -— C'est en leur qualité de démocrates chrétiens qu'il les a reçus et qu'il leur a donné une bénédiction toute spéciale.
il se trouva des gens assez sérieux pour imposer silence à ces énergumènes.
Le Bien du Peuple imprime son numéro en vert, avec ce titre mis en manchette : La Démocratie chrétienne bénie par le Pape.
Et, dans un article dithyrambique, l'organe de la Démocratie chrétienne liég-eoise s'écrie :
Le voilà donc mag-nifiquement réhabilité, béni par la plus grande autorité du inonde, ce nom de démocratie chrétienne qui est parti de Liège pour aller à travers le monde chrétien, synthétisant en deux mots la doctrine sociale proclamée par l'Encyclique Rerum Nqvarum.
Après une marche tantôt douloureuse, mais toujours plus ferme et plus assurée, le voilà arrivé à Rome, le voilà aux pieds du Pape, le voilà béni par Léon XIIL
Désormais notre nom du moins, et même les grandes lignes de notre programme seront à l'abri des attaques qui, jusqu'ici, sont venues d'où elles n'auraient pas dû venir.
Et vive la Démocratie chrétienne, bénie par le Pape !
Un journal qui porte la croix à son frontispice, la Croix du i^orer, publie, le 22 août,javec ce titre en grosses lettres : Léon XIII bénissant la Démocratie chrétienne, cet article par trop fantaisiste :
Dans la basilique de Saint-Pierre à Rome, Léon XIII a béni solennellement, devant les ouvriers français du récent pèlerinage, la démocratie chrétienne.
L'illustre Pontife, prenant le drapeau national du Sacré-Cœur, l'a étreintdans ses bras diaphanes, l'a baisé avec effusion et l'a béni d'une façon toute particulière. De suite après, toujours du haut de son trône, Leo/z XIII o. dit dune voix forte : « Je bénis spécialement la démocratie chrétienne et j'engage les catholiques à suivre cette voie. » Il ajoute : « Qui obéit au Pape obéit à Dieu, qui désobéit au Pape désobéit à Dieu. »
Les cardinaux qui présidaient le repas au Belvédère ont, dans tous leurs toasts, parlé avec enthousiasme
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de la démocratie chrétienne ^ei les pèlerins français de l'acclamer par des 'applaudissements frénétiques.
La démocratie chrétienne est bien le véritable parti populaire de demain, le parti de l'avenir!
Aussi nous, ouvriers, qui avons eu le bonheur d'assister à ces scènes inoubliables, nous en sommes revenus plus que jamais républicains catholiques et démocrates chrétiens.
Naturellement, on devait revenir de Rome avec une ample provision d'anathèmes contre les réfractaires. Voici, entre autres, le Récit d'un témoin picard qui fit alors le tour de la presse démocratique. Nous le reproduisons sans le commenter. Car, peu importe, après tout, qu'il soit vrai ou faux. Dans l'un ou l'autre cas, la leçon s'en dégage d'ellemême.
... Ce n'est pas tout. Un autre prélat romain, compagnon de travail de Mgr Radini Tedeschi, ne nous proposa rien moins que de nous présenter chez le cardinal Rampolla. Le vendredi soir, nous montâmes donc à six le grand escalier qui conduit d'abord aux appartements du Pape, on nous fit voir son antichambre, puis à l'étage supérieur on nous introduisait chez le secrétaire d'Etat de Léon XIII.
Le cardinal Rampolla vint au devant de nous avec beaucoup d'amabilité, nous serraaffectueusementla main. Je suis heureux, nous dit-il, de recevoir an groupe de prêtres da Nord de la France que je sais travailler à répandre les enseignements de V encyclique rerum NOVARUM. Il nous rappelle la parole de Léon XIII; il