‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 73 sur 118 · FAUT ALLER AU PEUPLE MAIS IL FAUT Y ALLER EN PRÊTRE · texte numérisé non relu

FAUT ALLER AU PEUPLE MAIS IL FAUT Y ALLER EN PRÊTRE

il nous donne des conseils : ne perdez pas patience si vous trouvez que ces doctrines ne sont pas acceptées avec V empressement que vous désireriez : n'attaquez JAMAIS LES PERSONNES, mais sur le terrain delà doctrine

et des principes, allez! dans vos revues et dans vos Journaux ; étudiez, faites étudier autour de vous. Puis après s'être intéressé aux revues et aux journaux de notre rég-ion, après nous avoir demandé le nombre de leurs abonnés, brusquement il ajouta : Et dans vos pays, y a-t-il encore beaucoup de réfractaires ? Eminence, lui répondis-je, si l'on en jug-e par les journaux qui discutent continuellement les directions pontificales; oui, il y a encore des réfractaires, et sans parler de ceux qui sont abonnés aux journaux ouvertement hostiles au Pape, je connais encore des prêtres et des relig"ieux qui lisent la Vérité ; cette année m.ême on a fait une propagande active pour donner ce journal aux prêtres à des prix très réduits : (.(.Ohf il y a des prêtres qui lisent ce Journal ! me répondit le Cardinal. Eh bien! ce journal n'est pas avec le Pape, etqaandon n'est pas avec le Pape, on nesi pas catholique, et Je vous conseille d'user de toute votre influence pour détourner tous ceux que vous connaisses de lire ce Journal. »

Après quelques autres questions d'intérêt plus particulier. Son Eminence prit cong-é de nous avec autant d'amabilité qu'Elle en avait mis à nous accueillir.

C'était le lendemain dans la matinée que nousdevions recevoir chacun en particulier la bénédiction que nous étions venus chercher et entendre en g-roupe de la bouche même de Léon XIII cette parole : « Je bénis la démocratie chrétienne du Nord. » Tous nos désirs étaient satisfaits, et, après avoir achevé notre pèlerinage, après avoir prié près du tombeau de Pierre, nous étions prêts à repartir pour notre beau pays de France que nous avions senti si aimé à Rome et à travailler de toutes nos forces et en particulier dans cette bonne Picardie où les discussions sont heureusement restées sans haine, à v répandre les enseig-nements de Celui qui ne saurait se tromper.

L'année suivante, en 1898, même tentative de

M. Léon Harmel, sous une forme un peu plus prudente.

Il avait, dans l'adresse présentée à Sa Sainteté au nom des pèlerins, exprimé son" espoir dans la « démocratie chrétienne » pour ramener les masses populaires dans le sein de l'Eglise.

La Pape répondit par de graves et précieuses leçons dont voici le texte :

Pour vous, très chers fils, qui êtes la France du travail, vous n'ignorez pas qu'à vous aussi incombent d'importants et graves devoirs qui intéressent la société tout entière. Et puisque vous venez de /aire allusion à la démocratie, voici ce que, à ce sujet, Nous devons vous inculquer :

Si la démocratie s'inspire aux enseignements de la raison éclairée par la foi; si, se tenant en garde contre de fallacieuses et subversives théories, elle accepte avec une religieuse résignation et comme un fait nécessaire, la diversité des classes et des conditions; si, dans la recherche des solutions possibles aux multiples problèmes sociaux qui surgissent journellement, elle ne perd pas un instant de vue les règles de cette charité surhumaine que Jésus-Christ a déclarée être la note caractéristique des siens ; si, en un mot, la démocratie veut être chrétienne, elle donnera à votre patrie un avenir de paix, de prospérité et de bonheur. Si, au contraire, elle s'abandonne à la révolution et au socialisme ; si, trompée par de folles illusions, elle se livre à des revendications destructives des lois fondamentales sur lesquelles repose tout l'ordre civil, l'effet immédiat sera, pour la classe ouvrière elle-même, la servitude, la misère et la ruine.

Loin de vous, très chers fils, une pareille et aussi sombre perspective. Fidèles à votre baptême, c'est à la lumière de la foi que vous jugez et appréciez les choses de cette vie, vrai pèlerinage du temps à l'éternité.

Même agitation du parti, pour tirer de là une approbation, une consécration explicite. Voici, entre autres, le commentaire de M, Pierre Veuillot, dans l'Univers du lo octobre. Après avoir salué avec reconnaissance les paroles d'amour pour la France que Léon XIII avait laissé tomber de ses lèvres, il poursuit :

Cette France, que Léon XIII veut heureuse, forte et grande, cette France, qu'il aime et bénit, en laquelle II met le premier espoir de l'Eglise, c'est la France démocratique.

Décisives sont les paroles prononcées par le Saint- Père à ce sujet.

Dans son adresse, M. Harmel avait dit :

La démocratie chrétienne, entendue selon le vrai sens catholique, peut rencontrer des adversaires qui ne la connaissent pas, mais elle ramènera au ,sein de l'Eglise les foules que le socialisme révolutionnaire en aurait éloignées.

En répondantà l'illustre modèle des patrons chrétiens, le Pape reprend, accepte, adopte le mot « démocratie », le mot et l'état, politique et social qu'il représente . Considérant comme établi régulièrement et solidement le règne de la démocratie, Léon XIII, avec ce coupd'œil si prompt, si profond et si sûr, avec sa résolution si nette, si ferme et si judicieuse, voit et dicte les devoirs de ce nouvel ordre, de cette nouvelle puissance, émue encore de son avènement, troublée de son pouvoir, incertaine de son esprit et de sa direction. Le pilote inspiré signale les écueils et montre le port, et II dit à la démocratie : Sois chrétienne ; tu donneras à la France ia paix, la prospérité, le bonheur. . .

Il faut donc accepter, sans réticences ni regrets stériles et suspects, mais loyalement, de plein cœur, la démocratie. Et il faut travailler, avec prudence, ardeur, obstination, à la rendre chrétienne. Quel encouragement

pour ceux qui ont entrepris cette tâche difficile et nécessaire, rendue plus pénible partant de contradictions. La parole du Souverain Pontife les consolera de toutes les amertumes. Ils savent maintenant que la victoire est possible. Car, si le Pape nous dit de travailler à faire la démocratie chrétienne, c'est donc que la démocratie peut le devenir. Le vicaire de Jésus-Christ n'eng-ag-erait pas les catholiques dans une voie sans issue.

A l'œuvre : obéissons. Que les retardataires suivent et s'efforcent de rejoindre. Que l'avant-garde n'oublie pas que la circonspection et la discipline sont indispensables. Gardons toujours le respect, la mesure. Par les décisives paroles de Léon XIII, notre force, notre zèle sont accrus. Mais plus grande aussi est maintenant notre responsabilité. Le soldat qui exécute un ordre n'expose pas que lui seul.

Eugène Veuillot, lui-même, écrit huit jours après :

Vainement nous objectons qu'aller .au Peuple, c'est obéir au Pape, que reconnaître la démocratie, c'est constater qu'il fait jour à midi, même par les temps brumeux. . . comme aujourd'hui. Nous parlons à des g-ens dont le siège est fait. Les paroles du chef de l'Eglise n'y peuvent rien changer. Ce n'est pas qu'ils les écartent absolument, ce serait en certains cas trop risqué : ils se bornent à les interpréter. Par exemple, de l'adresse où M. Léon Harmel a demandé au Pape de bénir la démocratie chrétienne et de la bénédiction très tendre et très fortifiante qu'il a reçue, nos maussades interprétateurs ont conclu qu'au fond Sa Sainteté Léon XIII a blâmé les démocrates chrétiens et repris M. Harmel.

Des instructions, mêlées à des félicitations, ne sont pas des reproches. Le Pape, en louant M. Harmel et ses amis de ce qu'ils ont déjà fait, en leur disant de marcher toujours en catholiques fidèles, a donné à la démocratie chrétienne la sanction qu'il lui fallait. Les avis qu'il a joints à ses encouragements ont achevé de la constituer.

Nier cela, c'est vouloir perpétuer des dissentiments qui nuisent à l'action catholique...

Cet empressement de certains démocrates à détourner ces paroles de leur sens force, pour ainsi dii'e, l'Osservatore romano à leur donner quelques jours plus tard cette leçon :

Le Chef suprême du inonde catholique vient de dire mag"istralement et clairement quelle doit être pour les catholiques cette démocratie, dont on parle tant aujourd'hui, même dans le camp catholique, dans le but louable de la rendre chrétienne et de la mettre au service cle FEg-lise et de la société, mais avec le péril de passer sans s'en apercevoir dans le camp libéral et socialiste.

Le Saint-Père Léon XIII a enseig"né et expliqué comment les catholiques peuvent être démocrates, sans dire pour cela, comme l'ont prétendu quelques-uns, qu'on doit être démocraie pour servir efficacement les intérêts de V Eglise et ceux du peuple. Daiis le cas actuel, certains ont fait une confusion injustifiée entre la démocratie et les démocrates.

Cela n'empêche pas la Revue de la Démocratie chrétienne de prendre acte de cette bénédiction sous une forme et dans une circonstance qu'on n'aurait vraiment pas prévues . L'année suivante, elle eut la pieuse pensée de se consacrer au Sacré-Cœur de Jésus. Mais dans l'acte de consécration qu'elle inséra on pouvait lire :

Nous vous rendons grâce, ô Cœur très bon. Depuis notre dernière consécration, en effet, un grand acte a été accompli par l'Eglise : Le Pape a béni notre Démocratie chrétienne ^' il a dit le mot et béni les hommes qui l'ont pris comme drapeau (i),

U) No de mai 1899.

Voilà de quels moyens on se servait, pour retenir ceux que des avertissements trop fondés et la lumière de certains événements auraient pu ébranler.

Lorsque les amis de M. Léon Harmel fêtèrent, en 1900, le 71® anniversaire de sa naissance, l'adresse qui lui fut présentée portait :

Au point de vue social, nous voulons comme vous nous montrer franchement et nettement républicains, démocrates et chrétiens. VaXvioies avant tout, nous aimons la France. Nous restons optimistes, parce que nous voulons rester agissants.

Les Démocrates chrétiens vous reconnaissent comme leur chef, nous resterons fidèles à cet étendard que vous avez tenu si vaillamment. '

Enfin vous a^ous êtes sig-nalé par votre soumission d'esprit et de cœur envers le Vicaire de Jésus-Christ

DONT vous AVEZ ETE LE PORTE-PAROLE AUTORISÉ POUR LES QUESTIONS SOCIALES.

Léon XIII s^est plu à le reconnaître en maintes circonstances et il a voulu en octobre i8q8 consacrer devant le monde entier votre glorieux titre de Bon Père. Nous nous montrerons filialement et amoureusement dociles envers ce père des âmes ; à votre suite, nous voulons tous rester des vaillants soldats du Christ, vivant dans Pierre.

Au pèlerinage de 1899, le Père de la Démocratie chrétienne ne prononça plus le nom de démocrate, et s'abstint de demander une bénédiction spéciale pour son parti.

De la correspondance autographiée adressée de Rome à ses bien-aimés amis, pendant le pèlerinage de 1900, je citerai le p^assag-e suivant inséré avec cette mention : extrait d'une lettre d'Alexandre Maupetit à son frère :

Hier soir, nous sommes allés à 8 heures chez le cardinal Rampolla, nous en sommes sortis à 9 heures 45- Entretien de la plus haute gravité sur les affaires g"énérales en France. Naturellement la question de la Croix a été long-uement élucidée, j'ai eu la confirmation officielle des premières communications du Nonce apostolique à Paris. Son Eminence a bien voulu me remercier des démarches que j'ai faites à la Nonciature, qu'elle a apprises par une lettre détaillée de Mgr Lorenzelli et elle m'a demandé communication de mes notes sur^a Croix, que le Nonce déclare absolument exactes et convaincantes. Conclusion du cardinal Rampolla : quoi qu'en disent les réfractaires de la Vérité, le Congresso des Cardinaux, rendant un jug-ement sur une cause qui lui était déférée depuis deux ans, a sauvé du même coup les Assomptionnistes et toutes les cong-rég-ations (???).

Pour moi, qui suis un simple, je me raccroche plus énerg-iquement à la robe blanche du Pape et, après les explications entendues, je répète, car je n'ai jamais varié, que nous devons luiirester fidèles et ne pas nous rattacher à telle ou telle cong-rég-ation pour subir une direction ; il n'y a que le Pape qui ait mission de dirig-er, g"ouverner et de conduire les brebis et les ag-neaux. Que les autres se taisent et obéissent. Disons partout ces choses et ne laissons pas dire autour de nous que le Pape a fait des concessions et a sacrifié une cong-rég-ation. La vérité est que les Assomptionnistes, g-risés de leur succès et subissant l'influence des nobles faubourg-s parisiens, ont comme des aveug-les couru à leur perte, malg-ré les avertissements répétés de Rome.

De son côté, M. Harmel rendait compte de son audience près du cardinal Rampolla :

Nous retrouvons le Prince de l'Eg-lise dans toute sa noblesse, avec les sentiments délicats qu'il a toujours manifestés pour nous, son g-rand amour pour la France et son g-rand dévouement pour l'Eg-lise. Chaque fois que

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nous nous rencontrons avec cet homme éminent, nous ne pouvons nous empêcher d'être profondément attristés des attaques violentes et injustes dont il est l'objet constant dans nos journaux. Nous parlons du Nonce, des visites d' Alexandre Maupetit et des miennes, de nos efforts pour dissiper les malentendus qui existent chez beaucoup de bons catholiques à son sujet. Il nous dit comme il est afflig-é de voir devant cette campag-ne violente et injuste faite contre le Nonce une interprétation des plus odieuses de la conduite du Pape au sujet de l'Assomption. La Croix n'a jamais rien dit pour déclarer qu'elle réprouvait une conduite si scandaleuse et pour se mettre en dehors d'une action aussi anticatholique. Nous lui avons parlé de M. Paul Féron-Vrau, que nous croyons sincèrement dévoué à l'Eg-lise d'abord...

De Rome, en 1902, M. Léon Harmel écrivait encore :

Les abbés démocrates ont été injustement rendus responsables des imprudences d'un ou deux d'entre eux. Sous ce prétexte on a entravé un mouvement fécond. On le regrette beaucoup au Vatican.

Mgr Turinaz s'était vanté que le Saint-Père avait la son factum. Léon XIII était fort mécontent de cette assert.ion.il n'avait pas même va le titre et II a refusé de lire ce pamphlet (i).

Il reg-rette parfois d'être oblig-é au silence sous peine de déconsidérer l'Episcopat qui, malheureusement, ne prend pas toujours assez soin lui-même de la considération dont il a besoin.

Mgr Délia Ghiesa, comme l'autre soir le cardinal Rampolla, comme le Pape lui-même, je crois, se montre fort attristé des choses de France et un peu décourag-é. Je cherche à remonter le courag-e, comme sincèrement

(i) Les Périls de la foi et de la discipline dans l'Eglise de France à l' heure présente.

je le pense. Nous sommes écrasés par les sectaires, parce que nous n'avons pas obéi au Pape ni sous le rapport politique ni sous le rapport social; travaillons à établir l'obéissance parmi les catholiques ; et nous reprendrons le dessus.

Le Cardinal Ferrata, que nous avons vu hier matin, est toujours très intéressant et très judicieux. Pour lui, la France est dans une épreuve dont elle sortira, il en a la confiance.

Et voici les paroles qu'au pèlerinage de septembre 1902 la même correspondance attribuait au cardinal Ferrata :

A rintérieur,mêmes périls du côté des Nationalistes, parti césarien qui fait porter par les catholiques toutes les maladresses qu'il commet sans rien donner de sérieux aux catholiques .

Les Nationalistes maintiennent et accentuent la division entre les honnêtes g^ens sans aucun plan politique, aucune vue sérieuse dig-ne d'un parti qui aspire à dominer.

Le triomphe de ces hommes néfastes sera la raine de la Patrie. Les catholiques ne doivent pas aller aux Nationalistes, mais plutôt à d'anciens républicains modérés, tels que Méline et Ribot.

Ce n'est pas Tidéal, mais en affaires il faut se servirde ce que l'on a.

Le parti des honnêtes g"ens dans le sens larg-e du mot, des hommes qui désirent sincèrement la justice et la liberté pour tous, voilà l'avenir :

Le lecteur estimera sans doute qu'il serait superflu de rien ajouter.

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