‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 74 sur 118 · I. — Avant l'Encyclique · texte numérisé non relu

I. — Avant l'Encyclique

L'écho des discussions soulevées par les audaces des démocrates chrétiens arrivait nécessairement jusqu'au Pape.

Les plaintes de courageux évêques, comme Mgr Isoard et Mgr Turinaz ne pouvaient pas ne point éveiller ses inquiétudes. Les préoccupations du Saint-Père se trahissaient par des alternatives qu'il est d'ailleurs difficile de suivre avec précision : tantôt le souci de maintenir l'intégrité de la foi et de la discipline agitait son esprit; tantôt il caressait l'espoir de calmer les agités et de gagner les indifférents par sa largeur d'esprit, sans rien sacrifier d'essentiel.

On a vu plus haut, par l'incident du congrès de Fribourg, que Mgr Turinaz avait répondu à la jactance des novateurs, en apportant un témoignage précis des inquiétudes du Saint- Père.

Dans cette même année 1897, Albert de Mun, à son retour de Rome, prononçait dans l'Assemblée

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générale des cercles catholiques d'ouvriers, un discours où il manifesta les craintes qu'il éprouvait en voyant « ses amis les démocrates chrétiens » dans la voie où ils sont eng-ag-és actuellement.

Il rapporta les paroles que le Souverain Pontife lui avait dites : « Avant tout nous ne voulons pas de luttes de classes; jamais le Pape n'a rien dit qui pût les encourager ; il faut respecter le rôle social des classes élevées ; ce rôle est nécessaire. Ce que nous voulons, c'est une action populaire; il faut la faire sans tomber dans l'excès démocratique, et par l'union de toutes les bonnes volontés. »

Les démocrates chrétiens ne goûtèrent pas complètement les avis de l'ancien président des Cercles catholiques ; ils rappelèrent qu'il avait été le promoteur du mouvement. Ceux du Nord prirent le parti de lui adresser directement des observations. Ce fut, pour Albert de Mun, l'occasion de leur répondre :

... Il y a, entre nous, plus qu'un lien formé par le souvenir d'une manifestation de confiance réciproque; il y a la solidarité d'une idée commune.

Mais, laissez-moi vous le dire franchement, il me semble que nous n^ avons. plus de cette idée commune, tout à fait la même conception.

Je crains, d'une part, qu'entraînés par l'action politique, par l'ardeur des polémiques et l'agitation des réunions publiques, vous ne perdiez un peu de vue ce qui devrait, à mes yeux, être le plus grand objet de vos préoccupations, l'organisation professionnelle et les œuvres sociales qui, par les services rendus, en sont le plus ferme point d'appui.

Je crains aussi, d'une autre part, qu'ébranlés dans vos intentions par les difficultés que rencontre leur mise €Q pratique vous n'abandonniez un peu trop le but ini-

PROGRÈS DU LlBÉR . — II — Q

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tial àe nos efforts, la constitution dies groupes communs qui doivent manifester et rendre efficace le rapprochement des patrons et des ouvriers.

Les deux périls sont liés ; l'un conduit à l'autre.

Ils exposent votre entreprise à dévier, et, malg^ré vos propres résolutions, malgré la fermeté de vos sentiments catholiques, à perdre, au point de vue social, son caractère chrétien.

Voilà mon inquiétude.

Elle se résume dans cette double pensée : vous faites trop de politique et vous vous éloignez trop des classes élevées.

Je pourrais, pour la justifier, invoquer et citer 'des paroles et des écxuts qui, à mes yeux, compromettent votre oeuvre. Je ne le ferai pas. Je ne veux mettre personne en cause, et, d'ailleurs, les unes et les autres n'engagent que leurs auteurs.

Mais je tiens à vous signaler le fait capital qui, à mort avis, pourrait, si vous n'j prenez garde, détourner de sa voie pratique et féconde le mouvement social dont vous et vos amis avez pris l'initiative.

C'est la Constitution, suivant moi, très prématurée et mal conçue du parti démocrate chrétien.

Inutile d'insister sur ce rapprochement. Nous l'avons fait non dans un sentiment de vaine satisfaction, mais pour rallier les bonnes volontés que nous voyons en danger de s'égai'er (i).

On peut citer encore ce Irait rapporté par la Voix de Notre-Dame de Chartres (semaine religieuse) en mai 1899 :

Sionseigneur nous rapportait textuellement les pal'oles de Léon XIII, dans- son audience, ainsi que les siennes... Parmi les questions posées à notre évêque,, citons-en une qui a son intérêt spécial à l'époque tour-

(i) Journal de la Corporation, 8 mai 1897.

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mentée où nous sommes. — Avez-vous dans votre clerg-é des abbés démocrates ? — Je ne crois pas, Très Saint- Pèx'e. — Tant mieux ! Et le Pape accentua ces deux mots, en y ajoutant des réflexions qui en aug-mentaient sing'ulièrement la portée.

Mais surtout l'Encyclique que Léon XIII adressa le 8 septembre 1899 aux évêques de France sur Finstruction du clergé dans les séminaires atteste ses préoccupations à ce sujet. Elle est un grave commentaire des recommandations de l'apôtre demandant que le ministre de Dieu soit l'exemple et le modèle de tous in doctrina, in integritate, in gravitate. On y trouve même un portrait de l'abbé démocrate parfaitement esquissé :

Certains prêtres traitent de surannés, d'incompatibles avec le ministère dans le temps où nous vivons, les principes de discipline et de conduite qu'ils ont reçus de leurs maîtres du grand séminaire. On les voit aller, comme dinstinct, au devant des innovations les plus périlleuses de langage, d'allures, de relations.

Malgré leur belle assurance, les démocrates chrétiens redoutaient cette défaveur. Ils agissaient de tous côtés et s'agitaient pour en prévenir la manifestation. Les détails donnés plus haut l'ont assez fait voir. Lorsqu'en 1899 l'apparition d'une encyclique devint de plus en plus probable, cette attente les jeta dans une grande perplexité. Serait-ce un désaveu ? Y trouverait-on encore un point d'appui et des encouragements?

Plus près du Pape, le mouvement de la démocratie chrétienne en Italie révélait les mêmes tendances, les mêmes dangers. Il sollicitait plus direc-

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• tement son attention et devait influer aussi sur les décisions à prendre. A cause de cela il est nécessaire de rappeler ce qu'était ce parti.

Quelle avait été l'origine de V Action populaire chrétienne en Italie? Après Faction violente de Victor-Emmanuel à Rome, le 20 septembre 1870, les catholiques italiens comprirent la nécessité de s'organiser pour disputer les âmes à. la révolution qui venait de s'emparer des corps. Deux œuvres surgirent à cette fin, l'une à Florence, Y Union catholique italienne, l'autre à Bologne, la Société de Jeunesse catholique. L'une et l'autre fondèrent çà et là des comités. En 1874, les membres de ces deux associations se réunirent en congrès à Bologne et résolurent de les fondre en une seule, à laquelle ils donnèrent ce nom : Œuvre des Congrès et Comités catholiques. Elle eut un Comité central, divisé en sections, dont la seconde avaitpour objet la charité et l'économie sociale. Sous la dépendance du Comité central étaient placés des comités régionaux, des comités diocésains et des comités paroissiaux, de sorte que le zèle et l'activité des laïques italiens se trouvèrent organisés hiérarchiquement sur le modèle et sous l'influence de la hiérarchie ecclésiastique.

Bientôt, survint un élément nouveau. Sous l'influence des conditions politiques, un parti s'était formé parmi les catholiques de France et de Belgique qui avait pris le nom de parti de la Démocratie chrétienne, et qui, comme nous l'avons dit, tout en prétendant représenter le « catholicisme intégral », n'était pas autre chose que le rajeunissement de l'idée mennaisienne d'une conciliation à établir entre les principes cathohques et les idées

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démocratiques issues de la Révolution française; un moyen terme entre la doctrine traditionnelle de l'Eglise et le socialisme; en un mot, le libéralisme catholique transporté sur le terrain social. » Un parti analogue se forma dans le nord de l'Italie. Avant lui, toutes les œuvres d'action catholique s'étaient incorporées à l'œuvre des Congrès ou placées sous sa haute direction. Les démocrates chrétiens conservèrent une jalouse indépendance, et même prétendirent au monopole de toutes les entreprises en faveur du peuple. Les membres de l'œuvre des Congrès repoussèrent et cette prétention et le terme nouveau que l'on employait pour désigner les œuvres sociales. Ils déclarèrent se contenter, pour leur action, des termes d'action chrétienne populaire ; et cela afin d'éviter toute signification politique, tout encouragement à la lutte des classes, tout appel à l'insubordination.

De là des tiraillements et des polémiques dont les nôtres donnent une idée suffisante.

A la même époque où le mouvement démocratique chrétien battait son plein chez nous, en 1897, /' Univers du 3 1 juillet relatait ce qui se passait en Italie :

Nous avons mentionné très brièvement la polémique qui s'est engagée entre les journaux catholiques du Nord de ritaHe.

Elle avait été ouverte par le Carrière Nazzionale, de Turin, qui avait critiqué la dénomination et l'idée de la « démocratie chrétienne ». L'Osservatore Catto^ lîco, de Milan, VUnita Cattolica^ de Florence, avaient vigoureusement et brillamment soutenu la cause de l'apostolat et de l'organisation populaires.

D'autres journaux ont été amenés à prendre parti ; le

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plus grand nombre en faveur du programme démocratique. De hautes autorités sont intervenues, notamment Mg-r l'évêque de Fossano et M. Toniolo, le professeur de r Université de Pise; le premier opposé au mouvement démocratique ; le second, très favorable.

Sur ces entrefaites, le directeur du Carrière nassionale, M. Scala, s'est rendu à Rome et a été reçu par le Souverain Pontife.

Accueilli avec affabilité, M. Scala dut constater que Léon XIII était péniblement impressionné et blâmait la polémique ainsi eng-ag-ée. L'honorable directeur du Carrière l'a reconnu publiquement ; et il a fait insérer dans son journal une déclaration où l'on trouve ces lig-nes :

Obéissants comme toujours, non seulement aux ordres, mais encore à tout désir du chef auguste de l'Eglise, dont nous nous glorifions d'être les fils très dévoués et très aimants ; désireux de lui donner un nouveau témoignage de notre attachement illimité et sincère, nous déclarons mettre un terme, en ce qui nous concerne, aux polémiques soutenues ces jours-ci avec d'autres journaux catholiques, polémiques auxquelles Sa Sainteté faisait allusion ; nous prions en même temps nos collèg'ues de bien vouloir aussi, de leur côté, concourir à l'œuvre de concorde que le vénéré Pontife souhaite avec une si grande sollicitude.

Et le même jour, l'Univers tirait un heureux parti de la situation, en reproduisant un de ces morceaux insidieusement tendancieux où excellent les org-anes de la démocratie chrétienne. Ce n'est pas la première occasion que nous avons, et ce ne sera pas la dernière, de constater le soin qu'on prend d'endormir la défiance du Pape, en exaltant la fidélité de cette démocratie chrétienne d'Italie, qui depuis...

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Pour compléter ce que nous avons dit Se ia polémique qui s'est engagée récemment entre les journaux catholiques de l'Italie du Nord, nous emprunterons les observations suivantes à un article que vient de publier la France Libre, de Lyon, et qui a pour auteur un homme très au courant du mouvement des idées et de. la politique g-énérale ::

« Au début, le Vatican ne prêta aucune importance à cette levée de boucliers, il la considérait comme une manifestation purement politique, mais quand la polémique revêtit un caractère d'universalité, il intervint en faveur des démocrates chrétiens contre les vieux conser" vateurs. C'est ainsi qu'à ceux qui demandèrent conseil au Vatican le Saint-Père fit répondre qu'il fallait suivre les évêques .

« C'est ainsi que le cardinal Rampolla exprima, au nom du Pape, au directeur de VUnita catiolica, les félicita^ tiens et les approbations pour ses beaux articles. C'est ainsi que M. Toniolo est chargé de publier, dans la Revista internazionale deRoine, la conférence que, sur le désir du Saint-Père, le savant professeur a faite, cet hiver, au jeune clerg"é de la Ville Eternelle.

« ...Mais Léon XIII a voulu mettre lui-même un terme à cette guerre contre les démocrates chrétiens . »

L'auteur, ce un diplomate, » parle ensuite d'un article très remarqué publié par le comte de Ghuissano dans l'Osservatore catiolico.

Le comte de Chuissano terminait son article sur la « démocratie chrétienne en Italie et en France » par ces îïiots : « Il est certain que le merveilleux réveil de l'esprit d'association et l'importance des récents congrès ont placé les catholiques italiens à l'avant-garde du mouvement social ; et le nouveau parti démocratique chrétien, loin d'asservir les Italiens à l'imitation servile de l'étranger, est destiné, au contraire, à marquer la primauté de l'Italie dans le règne de la justice sociale, au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. »

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Je souscrirai de cœur à ces paroles. Les démocrates italiens ont une incomparable supériorité sur leurs amis étrano-ers. Ils sont sous la direction immédiate du Saint- Sièg-e.

De là leur dévouement aux directions pontificales, leur discipline et leur unité. L'Italien a été, aux xn^, xiv^, xv« et XVI® siècles, lag-ent des conquêtes de la civilisation. Il a la faculté philosophique, le sens de l'histoire et l'esprit politique; les trois sources de transformation de l'humanité ; Téloig-nement provisoii'e des luttes parlementaire est une autre raison de succès. Dans le Nord, le parti compte des hommes de premier ordre, des org-anisateurs éminents et de vrais chevaliers de l'ère sociale ; Je ne citerai en passant que le comte Medolag-o de Bergame, le petit-fils de Joseph de Maistre, l'ami intime du cardinal Ag'liardi, Berg"amesque lui aussi, qui, pendant les persécutions dont les chrétiens sociaux d'Autriche ont été l'objet, a, contre le souverain, le g-ouvernement et d'éminentes personnalités, protég-é la démocratie chrétienne. Cette élite est dig-ne, par sa doctrine et son org-anisation, d'être le type idéal dès parties sociaux en Europe. Léon XIII vient de lui imprimer son sceau.

C'est tout ensemble un triomphe pour elle et un encourag-ement pour les démocrates chrétiens du monde entier.

Plus lard, à l'approche de TEncyclique, le correspondant de l'Univers, sous les initiales de Tabbé monsignor L. G., disait, le 2 septembre igoo, à propos du 17® congrès des catholiques italiens à Bolog-ne :

Si l'on s'en rapporte à ce qui a été dit à ce momentlà, il y aurait eu encore cette fois à Bolog-ne des discussions assez chaudes relativement à la démocratie chrétienne.

Les membres du comité permanent qui vivent à Rome

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en relations plus habituelles avec le Saint-Siège savent ce qu'il faut penser là-dessus, sur la chose et sur le nom, pour entrer dans les désirs du Pape. D'autres ne savent pas encore se déprendre entièrement de vieilles traditions locales, de préjugés cent fois réfutés où entrent d'ailleurs beaucoup de malentendus.

Tous ont d'ailleurs protesté de leur obéissance absolue à toutes les directions du Saint-Siège. Il a été décidé que, pour la question de la démocratie chrétienne en particidier, on attendrait avec une pleine confiance et une entière docilité le document pontifical annoncé, et qui ne tardera plus à voir le jour.

Le même rapportait plus tard, en ces termes, Forigine de l'Encyclique, dans une correspondance du 12 juin 1901 :

Les jeunes, avec leur ardeur naturelle, voulaient aller encore plus vite et plus loin. On put parfois craindre qu'ils ne songeassent à organiser un groupement général à côté et en dehors de l'œuvre des Congrès. Le Pape, à plusieurs reprises, et définitivement lors du congrès national tenu à Rome en septembre dernier, indiqua sa volonté formelle : tous les catholiques italiens devaient se grouper dans l'œuvre des congrès. Les jeunes se le tinrent pour dit et firent formellement acte d'adhésion.

L'une des grandes difficultés était l'usage du mot de « démocratie chrétienne )i, déjà fort employé dans la péninsule, et en faveur surtout parmi les jeunes.

Dans le comité permanent, il y avait à ce propos deux tendances bien marquées; elles s'incarnaient, d'une part dans le président M. Paganuzzi, de Venise, appuyé par l'Unita cattolica de Florence, et, d'autre part, dans MM. Medolago Albani et Rizzara, de Bergame, et surtout M. Toniolo, de Pise, que les démocrates chrétiens acclamaient comme leur docteur. Répétons-le : ces discussions ne menacèrent jamais l'existence ni l'essence de l'œuvre des congrès.

La volonté du Pape se manifestait de plus en plus : d'un côté, il nevoulait pour les catholiques italiens qu'une seule org-anisàtion générale ; d'un autre côté, il ne voulait pas que cette org-anisation proscrivît aucune liberté permise. Etc'estainsi qu'il publia son Encyclique (îraues de commani. Il y rappelait la nécessité urg-ente, l'étendue et les règ-les de l'action catholique populaire; il y permettait l'usage du terme de démocratie chrétienne ; il prenait même La peine de défendre cette appellation contre les objections qiion lui faisait. Il ajoutait d'ailleurs que ni d'un côté, ni de l'autre il ne convenait de donner à une pure question de mot une importance trop considérable.

Ces dernières appréciations sont-elles justes? Est-ce pour défendre la démocratie chrétienne contre les objections dont elle était Fobj et que Léon XIII écrivit FEncy clique Graves de communia

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