III. — Après l'Encyclique
Quel fut le fruit de cette concession? Obtint-elle le résultat espéré ?
Si nous jetons d'abord un coup d'œil sur la France, nous y voyons chez les démocrates chrétiens l'exaltation du triomphe, enthousiasme forcé et quelque peu factice sans doute, et cependant sincère, après tant d'appréhensions. Mais de tout ce qu'a dit le Pape, ils n'ont retenu qu'une seule chose.
Mgr Bœg'lin écrit à tous les journaux qui reçoivent ses correspondances :
Ce n'est pas la première fois que Léon XIII approuve et consacre la Démocratie chrétienne... En fait les catholiques sociaux, les démocrates chrétiens ou les chrétiens
(i) La Quinzaine, 16 mars 1902, page i38.
l'encyclique 143^
sociaux, ont été, au sein du catholicisme,, les seuls qui aient répandu les doctrines romaines... Uency clique actuelle marque avec éclat le triomphe doctrinal et disciplinaire des démocrates chrétiens...
On sait que M.. Marc Sangnier et le Sillon en tirent l'obligation pour tous les catholiques d'accepter la cocarde.
Le Pape, entend que le mot démocratie s'applique précisément à ces manifestations de dévouement effectif aux intérêts du peuple. {L'Univers.) '
L'abbé Dabry disait dans son journal :
Le Pape a parle. 11 consacre le vocable et le fond de la démocratie chrétienne.
L'orientation des doctrines catholiques vers les questions sociales fait désormais partie de l'enseignement de l'Eglise... l'Eglise reprend aujourd'hui le véritable esprit de la révolution (i).
La Démocratie chrétienne affirmait, elle aussi, que le Pape confirmait et le mot et la chose. '
Mais quel cas a-t-on fait des régies précises que Léon XIII donnait pour objet à son encyclique?
La première, interdisant de détourner la démocratie chrétienne à un sens politique, et de préférer dans l'action populaire chrétienne la forme démocratique de g-ouveraement à une autre, aurait dû avoir pour efïet nécessaire d'arrêter ces tendances politiques qu'on avait vues se manifester précédemment dans les congrès, qui partout avaient apporté
(i) Voir les Idées du Sillon.. 4° édition.
l44 LA. UÉMOCRA.TIE CHRETIENNE
des causes de division et finissaient par devenir la préoccupation dominante (i).
Qu'en a-t-il été depuis? Moins d'un mois après l'encyclique, le i4 février 1901, M. l'abbé Dabry écrivait dans le premier numéro d'un nouveau journal, où il rappelait que sa vie était consacrée à l'œuvre des congrès :
Si les démocrates chrétiens avaient réussi à se constituer en parti politique, si, depuis les résolutions du Congrès ouvrier de Reims, tenu en 1896, ils avaient su s'affirmer et se g-rouper sur le terrain politique comme républicains démocrates, des hommes comme l'abbé Lemire ne seraient pas réduits à se préparer seuls à des discussions de cette importance (celle sur le projet de loi contre les cong-rég-ations relig"ieuses) et à parler sans être soutenus. Si le groupe des républicains démocrates existait, il aurait eu dans cette question son attitude particalière,sa politique personnelle,qui aurait été probablement, avec les tempéraments qu'apporte toujours la mise en commun de V expérience et des lumières, celle qua prise pour son compte Vabbé Lemire.. ih FAUT que les démocrates chrétiens se constituent EN PARTI RÉPUBLICAIN DÉMOCRATE, POUR LES ÉLEC- TIONS PROCHAINES, s'ils veulcut que le pays fasse attention à eux, et que leur politique, leurs idées de réforme, lorsqu'elles seront formulées à la Chambre, y trouvent un milieu préparé et ne se heurtent pas aux oppositions miséralDies de Tig-norance et du parti-pris (2).
Oh ! les apôtres des directions pontificales ! • Le 5 septembre, M. Dabry revenait pour la quatrième fois sur la nécessité de constituer en vue des élections un parti de la démocratie chrétienne :
(i) Voir les Idées du Sillon, pages 87, 95, 127, 129, et aussi Cas de conscience, pages 18, 100, loi, 288, etc. (2) Cité par la Semaine de Cambrai, 1901, page i38.
l'encygliç^ue 1^5
La démocratie chrétienne, dit-il, nereste pas inactive. Nous avons appris du Secrétariat de Paris que le pro- 0Tamme élaboré en vue des élections va être publié. Une ving"taine de jeunes candidats sont déjà sur les rang-s, bien décidés à lutter comme républicains démocrates. Si Dieu le veut, nous pourrons avoir à la prochaine Chambre notre groupe bien distinct des autres,
ENTRE LES RADICAUX ET LES PROGRESSISTES, et COmpOSé de
trente-cinq à quarante membres. Je le demande à nos amis, même les plus timides : quel est celui qui ne donnerait pas deux cents conservateurs pour ce g-roupe-là (i) ?
Et M. Dabrj invoque, pour la constitutioa de ce parti politique de la démocratie chrétienne, qui doit tenir le milieu entre les radicaux et les progressistes, « les Encycliques pontificales ».
Le mois suivant, M. Naiidet et M. Dabry publient le même jour chacun un article sur Torganisation politique de la démocratie chrétienne.
Celui de M. Naudet est intitulé : les élections ET LES DÉMOCRATES CHRETIENS; Fautrc, ccluî de M. Dabrj : républicains et démocrates (le titre de chrétiens a disparu). Notre attitude aux prochaines élections.
M. Naudet dit :
Si on considère que nous sommes, dans la masse catholique, elle-même confuse et désorganisée, le groupe qui, au point de vue social, est le plus agissant, le groupe dont les idées répondent le mieux aux plus ardentes aspirations du pays. . . nul ne peut nier que nous soyons Une force.
Quel usage le parti doit- il faire de cette force?
M. Naudet répond :
M. Jules Lemaître est le chef des nationalistes; M. Mé-
(i) Cité par la Semaine de Cambrai, p. 587.
ll\Q LA DÉMOCRATIE CHRETIENNE ,
line a rallié les modérés de l'ancien parti républicain ; M. Piou réunit, sous le nom de « constitutionnels », les éléments éparsde l'ancien parti conservateur.
Nous devons dire que M.. Piou, pas plus que M. M6line, ni M. Jules Lemaître, ne nous compteront parmi leurs soldats...
Nous ne voulons pas perdre, en quelques mois, les fruits d'une politique poursuivie depuis dix ans...
Nous resterons nous-même, nous ne confondrons notre programme avec aucun des autres prog'rammes.
Pour ce qui est de M. Dabry, on sait déjà ce -qu'il veut (i).
La grande école de démocratie chrétienne en France depuis quelques années, c'est le Sillon qui n'a cessé de revendiquer pour lui toutes les bénédictions accordées par l'Eg-lise au mouvement de l'action populaire chrétienne et .se donnait pendant longtemps pour Vaction sociale catholique par excellence. Or^ le Sillon, qm.àès le principe cachait sous le nom d'action sociale une action principalement politique, a continué de s'affranchir progressivement des prescriptions pontificales jusqu'à devenir aujourd'un un parti ouvertement républicain démocrate.
Ce n'est plus le lieu de faire ici l'histoire et la critique de ce mouvement (2).
(i) Semaine de Cambrai, 21 décembre 1901. — Dans son numéro du 5 décembre, parlant du discours prononcé par M. l'abbé Lemire sur le budget des cultes, M. l'abbé Dabïy dit : « La droite s'est abstenue de l'applaudir. C'est bon signe. Ce n'est que lorsque la rupture sera complète entre nous et les sxêcrâ^^es partis de droite que nous aurons quelque chance de reconquérir le pays . Dans cette besogne d'affranchissement, l'abbé Lemire est un des ouvriers les plus hardis, les plus courageux. II mérite d'être hautement félicité. »
(2) Voir les Idées du Sillon, 4° édition.
l'engtclique i47
Quant aux autres recommandations de l'encyclique, sur l'union des classes, le caractère confessionnel des œuvres, etc., nous ne pourrions, sans des redites fatigantes, apporter les preuves désormais trop publiques de la persistance des démocrates chrétiens à tenir ces recommandations pour non avenues (i).
Aux démocrates d'Italie, en échange de la concession qui leur était faite de conserver leur dénomination, avec un sens totalement nouveau, — celui d'action populaire chrétienne — Léon XIII demandait le sacrifice de leur indépendance. Il les incorporait à la grande Œuvre des Congrès. « Cette action des catholiques, disait l'Encyclique, aura ime efficacité plus étendue si toutes les associations qui y concourent, sans rien sacrifier de leur organisation propre, agissent sous la direction et la motion d'une seule et même force première. En Italie, Nous voulons que cette fonction directrice appartienne à l'Œuvre des Congrès et Comités catholiques. »
L'empressement à obéir ne fut pas bien grand, puisque, sept mois plus tard,dans le bref adressé, le 24 août 1 901, au comte Paganuzzi, président de l'œuvre des Congrès, Léon XIII écrivait :
Il nous plaît de saisir cette circonstance opportune pour inculquer clairement, d'une façon définitive, ce qu'exigent de vous les conjectures actuelles. . . Il faut que la concorde des esprits se conserve entière et ferme, aussi bien entre les associations qui adhèrent à l'œuvre — et toutes doivent y adhérer — qu'entre chacun de leurs
(i) Voir les Erreurs du Sillon, 2« partie.
l48 LA DÉMOCRATIE CHRETIENNE
membres... A cette action économico-sociale, depuis long-temps déjà le second groupe de l'œuvre des congrès se consacre tout entière. A ce g-roupe àonc faites en sorte que fassent adhésion ces jeunes de la démocratie chrétienne.'
Un peu plus tard, le Saint-Père dut intervenir de nouveau. Le 27 janvier (902, l'un de ses principaux organes, la Congrég-ation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, adressa à tous les évêques d'Italie deux documents extrêmement importants sur la Démocratie chrétienne.
L'un était une brochure contenant : 1° une nouvelle rédaction des statuts de l'Œuvre des Congrès et des Comités catholiques; 2° les règ-lements du comité g-énéral, des comités rég-ionaux, paroissiaux, etc . ., et en appendice des avertissements g-énéraux relatifs à l'action populaire chrétienne.
Le second document avait pour titre : Instruction de la S. Congrég-ation des Affaires ecclésiastiques sur l'action populaire ou démocratie chrétienne en Italie.
. En vertu du premier de ces actes, le second des cinq g-roupes de l'Œuvre des Congrès était désormais consacré à l'action populaire chrétienne ou démocratie chrétienne. A cette disposition, le Programme tracé aux démocrates chrétiens ajoutait diverses prescriptions : « 1° l'office central de toutes les institutions de démocratie chrétienne est l'office de la présidence du second groupe. Lui seul aura le droit d'expédier des circulaires, de donner une direction autorisée, etc. , etc. ; 2° les cercles et autres institutions démocratiques chrétiennes paroissiales, diocésaines et régionales, doivent se considérer comme partie essentielle de l'Œuvre
l'engtclioue 1A9
des Congrès; 3° les cercles démocratiques chrétiens mettront en tête de tous leurs documents : Second groupe de l'Œuvre des Congrès et Comités catholiques en Italie. — Cercle démocratique chrétien de N...., diocèse de N... ; 4° aucune revue ni aucun journal de titre ou de propagande démocratique chrétien ne [devra être considéré comme Torg-ane officiel ou officieux de l'action populaire chrétienne en Italie, excepté celui qui sera fondé ou dirigé par le second groupe général. »
Lorsque ces Règlements et Instructions furent publiés, les démocrates chrétiens d'Italie qui, au dire de leurs amis de France, « se plaignaient amèrement d'être exclus de l'Œuvre des Congrès w, résistèrent décidément et ouvertement à tous les ordres d'y rentrer. // Domanl Italia (l'Italie de Demain), leur organe officiel, publia le 9 février, en tête de ses colonnes, une déclaration où il était dit :
Nous considérons de notre devoir d'observer que les nouvelles expositions statutaires de l'œuvre des congrès, contiennent des règles pratiques qui nous semblent ne pas dissiper une équivoque qu'il était nécessaire de voir éA'iter au moment présent, — celle qui consiste à dissimuler la distinction nécessaire à faire entre le point de vue religieux et les points de vue civils et sociaux des organisations populaires. Ces nouvelles dispositions nous semblent en outre renfermer un danger sérieux pour le développement ultérieur de nos jeunes forces ouvrières.
La suite de l'article annonçait « aux associations démocratiques chrétiennes de toute l'Italie » l'envoi au Saint-Siège d'un mémorandum .
A la seconde page du même numéro du même journal, des plaintes étaient formulées sur ce que
l5o LA. DÉMOCRATIE CHRETIENNE
le nouveau Statut enlevait toute autonomie aux organisations démocratico-clirétiennes, alors que ce Statut dit formellement que : « l'autonomie des diverses associations restera toujours pleine e( entière, ces associations ne pouvant être considérées comme subordonnées à l'Œuvre des Congrès que dans Fordre général. » Mêmes plaintes sur l'abandon que la démocratie chrétienne doit faire « de toute action politique », alors que déjà l'Encyclique Graves de communi avait prescrit « d'écarter de la démocratie chrétienne toute signification politique ».
Enfin, toujours dans ce laèine numéro, il était dit:
La direction du Domani d'Iialia l'esté pour le moment à son poste, forte de la confiance de ses amis. Quant à l'avenir, nous attendrons le résultat des démarches annoncées plus haut (l'envoi du mémorandum au Vatican). En tout cas, le but de notre journal demeure invariable... Nous chercherons... à faire sortir le christianisme des sacristies et à le ramener dans la vie, à associer notre profond amour du catholicisme à toutes les saines et bonnes aspirations du temps, à combattre pour la démocratie, pour les progrès du droit social, pour l'organisation publique des classes, pour que les classes inférieures passent des masses des anciens gouvei'uements féodaux au peuple des nouvelles démocraties.
Le jour même où ils rédig-eaient ces divers articles, les écrivains du Domarii d'Italia adressaient aux journaux, de concert avec le Comité romain de la démocratie chrétienne, une long-ue note où il était dit, en six articles :
Nous nous soumettons à l'autorité ecclésiastique en
l'encyclique i5i
ce qui se rapporte et touche aux intérêts relig'îeux ; mais nous réclamons notre (c liberté d'association et d'initiative civile, faute desquelles l'action dans la vie civile et sociale serait vaine et illusoire, et sujette à des équivoques, ù des incertitudes et à des confusions dang-ereuses. »
Cette attitude excita à Rome une profonde émotion. Le 10 février, rOsservatore Romano déclarait que le mémorandum annoncé ne serait pas reçu et que son envoi serait reg'ardé comme un acte de rébellion.
Deux jours après, l' Univers-Monde publiait une dépêche envoyée de Rome, disant : « Il faut se défier des insinuations anticléricales parlant d'une révolte^ des démocrates chrétiens. Quelques-uns seulement ont le tort de méconnaître les avantages énormes^ pour la démocratie chrétienne, du rôle plus impor^ tant qui est assigné au second groupe de l'œuvr& des Congrès, w
En réalité, ce n'étaient pas quelques-uns seulement, mais la presque totalité des démocrates chrétiens d'Italie qui pensaient comme les rédacteurs du Domani d Italia, ainsi que l'attestent les adhésions publiées par ce journal le i6 février. Le correspondant de r Univers-Monde avait invoqué, à l'appui de son dire, un blâme inséré dans le Fascio democratico du Milanais, à l'adresse du Domani d'Italia. En réponse, celui-ci publia une lettre de Milan disant que ce blâme avait été voté par surprise et qu'il n'émanait que du cinquième environ de ses membres.
Ainsi appuyé, le Domani d'Italia persista dans la ligne de conduite qu'il avait adoptée. Il déclara, le 1 6 février, renoncer à présenter son mémoran-
l52 " LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE
dum, puisque le Saint-Siège refusait de le recevoir. Mais, en même temps, il continua à faire valoir « dans la forme qui lui avait été consentie », disaitil, sa revendication d'une coordination d'action de la démocratie chrétienne avec l'œuvre des Cong-rès au lieu de Y incorporation qu'avait décrétée le Statut; et pour atteindre ce but, il faisait appel « aux amis et patrons bienveillants que la démocratie compte dans l'épiscopat » et « à la solidarité » de ses partisans.
Cet appel fut entendu ; des nég-ociations s'eng-agèrent qui aboutirent à l'ordre du jour suivant, adopté par le groupe démocratique chrétien de Rome, le i8 février :
Le groupe démocratique chrétien de Rome... délibère : 1° de faire acte d'adhésioa au Saint-Siège; 2" d'envoyer, les observations relatives au nouveau statut à la présidence du second groupe.
En outre, il applaudit à la conduite du Comité romain, qui reste chargé de l'étude et des délibérations concernant les nouveaux statuts. A la suite de cet ordre du jour, un télégramme fut adressé au Saint-Siège : Le groupe démocratico-chréden de Rome accepte, en signe d'obéissance et d'attachement filial au Saint-Siège, les directions pour l'action économico-sociale des catholiques, confirmant de nouveauson inébranlable confiance que Valliance efficace du catholicisme avec la démocratie sera le gage de prochains heureux succès pour les revendications de l'Eglise et les ascensions civiles des humbles vers la paix sociale dans le christianisme.
Le Domani d'Italia publia ces documents dans le numéro du 23 février. Le 2 mars, il donna en tête de ses colonnes la réponse de S. Em. le Cardinal Rampolla. Il y est dit : Les dispositions dont
l'encyclique i53
il s'agit, qui, dans la pensée du Saint-Siège, n'ont d'autre but que de coordonner les forces de la démocratie chrétienne, rendront, nous aimons à l'espérer, cette action populaire chrétienne plus efficace pour atteindre sa noble fin, qui est le soulag^ement du peuple . »
D'après cette lettre, il n'est plus question d'mcorporation de la démocratie chrétienne, à l'œuvre des Congrès, mais de coordination de ses forces. C'est ce qu'avait demandé le Domani d'Italia. Aussi eut-il soin de le remarquer dans l'article dont il fit suivre la réponse du cardinal Rampolla :
La lettre déclare authentiquement que le Saint-Sièg-e a voulu, par le nouveau règlement, la coordination des forces démocratiques avec le second groupe, pour leur pkis grand avantage . Tel est V esprit de la loi : coordination, et non pas assujettissement ; plus grand développement, et non pas suppression de la démocratie chrétienne. Le Saint-Siège a déjà donné, ces jours-ci, à nous et à d'autres, des preuves nombreuses de l'esprit de très large condescendance avec lequel il tient compte des difficultés soulevées contre la lettre du nouveau règlement, et accorde et facilite les concessions...
Nous continuerons à travailler pour la démocratie chrétienne, celle que nous voulons et aimons; non PAS celle qui reçoit aujourd'hui les honteuses louanges des conservateurs, mafs la démocratie de t'Encyhqae Rerum Novarum, celle des Ketieler, Manning, Gibbons, Decurtins, Harmel., Toniolo., et de tous les autres fidèles interprètes de la pensée du Pape et des aspirations du peuple... En avant!
Dans un but de conciliation, Léon XIII avait consenti à recevoir la démission du président de l'œuvre des Congrès, M. Paganuzzi, contre qui les
l54 . LA. DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE
démocrates chrétiens avaient manifesté leur hostilité, et à accepter le choix qu'ils firent de M. le comte Grosoli.
Cette concession ne put les désarmer. En juin igoS, Léon XIII dut blâmer publiquement l'abbé Mûri, un de leurs chefs.
Au commencement de septembre, peu de jours après son élection. Sa Sainteté Pie X reçut en audience M. le comte Grosoli et le confirma dans sa charge.
Mais bientôt un journal démocrate chrétien d'Orvieto publia, sous forme de lettre, un article très violent contre l'œuvre des Congrès et son organisation, revendiquant plus hautement que jamais l'autonomie du « parti » démocratique.
Dans cet article, il était dit entre autres choses :
Moi, qui depuis un certain temps ai observé de près la marche de nos affaires, je me souviens qu'une approbation platonique^ un éloge non moins platonique, ont toujours précédé un coup de tête donné à notre mouvement.
Et si le passé est le passé, si nous devons ne considérer que le présent, je vois que d'un côté Grosoli a été confirmé, et que d'un autre côté on a approuvé et encouragé l'œuvre de Miles Christi de la «Riscossa », œuvre d'un des hommes qui pour nous sont les plus néfastes...
Ou bien Grosoli nous jettera à la mer, ou il y sera jeté lui-môme.
C'est une chose douloureuse que nous soyons réduits à discuter sur la qualité du biberon à imposer à cettç pauvre démocratie chrétienne, que l'on voudrait maintenir dans un perpétuel état d'enfance.
Embrigadés dans cette Œuvre (l'Œuvre des Congrès), pourrons-nous ne pas perdre notre physionomie, ne pas la voir confondue avec celle des autres?
l'encyclique i55
Pourrons-nous ne sacrifier aucune des tendances, aucun des projets que nous sommes en droit d'avoir, lie faire abstraction d'aucune des expériences que nous avons vécues ; ne renoncer à aucun de nos désirs d'initiative et de lutte, comme s'exprimait Murri dans le dernier numéro de la « Gultura sociale » ?
Pour trouver un état de choses qui nous permette de conserver notre liberté, nous devons, mon cher Bertini, remonter au delà des « Instructions » données par Léon XIII, et airiver jusqu'à l'arrangement du 5 octobre 1901 — arrang-ement tombé comme tombent parmi nous les bonnes choses...
Comment parler de liberté, d'initiative, quand les pro-^ niesses que l'on a faites pour nous amener à accepter les « Instructions » s'en sont allées en fumée ? Gomment parler de liberté des idées, alors que ne s'est pas encore éteint l'écho des cancans soulevés contre notre ami Murri, à la suite de ses justes critiques adressées au professeur Toniolo ?
Gomment parler de liberté au sein de l'Œuvre, quand l'on dit déjà que le Gong-rès de Bolog-ne, de qui nous attendions tout, sera renvoyé... aux calendes grecques, à cause des idées que nous aurions voulu y porter, des discussions que nous aurions déterminées à faire surg-ir .
Et si la pi"ésidence de l'œuvre des Gong'rès ne croyait pas avoir le devoir de démentir ces bruits, nous n'aurions plus qu'à prendre les mesures qui nous conviennent.
Lazzarini-
Aussitôt la publication de cette lettre dans // Commune, N. S. P. le Pape Pie X fit acte d'autorité.
Mgr Merry delVal écrivit le 7 décembre à Mgr l'évêque d'Orvieto, dans le diocèse duquel se publie // Commune, une lettre que V Osservatore Romano publia trois jours après.
l56 LA DÉMOCRATIE CHRETIENNE
Voici la traduction de cette lettre. On notera particulièrement l'importance du second paragraphe.
Le Saint-Père me donne l'ordre de faire connaître à Votre Seig-neurie Illustrissime et Révérendissirae la douloureuse impression que lui a faite la lettre publiée le 29 août dernier dans le journal hebdomadaire // Commune, qm s'imprime en votre ville. Il ne pouvait en être autrement, car tout l'article, de la première ligne à la dernière, doit être qualifié comme souverainement irrévérencieux et plein de rébellion contre toute autorité. L'impression douloureuse éprouvée par le Saint-Père en cette circonstance s'est accrue du fait que plusieurs fois déjà ce môme journal a manifesté les mêmes sentiments. Le Saint-Père, en même temps qu'il désapprouve absolument tout ce que contient cette lettre, soit au point de vue des principes, soit au point de vue des personnes, m'autorise à déclarer qu'il ne reconnaîtra jamais aucune œuvre d'action populaire chrétienne qui ne soit rattachée à l'œuvre des congrès catholiques avec la déférence voulue. Sa Sainteté rappelle aussi l'obligation qu'ont tous les clercs et prêtres, chargés de quelque fonction que ce soit, de ne prendre part d'aucune façon aux associations qui, sous le nom de (( partis » portent la division dans les esprits et les scissions dans le camp catholique, et détruisent cette unité pour laquelle notre Saint Rédempteur adressait au divin Père sa dernière prière, et cette charité qui est l'unique caractère distinctif des vrais chrétiens.
La Semaine religieuse de Cambrai^ en reproduisant cette lettre, ajoutait :
Les notes tendancieuses envoyées au journal la Croix par son correspondant, dès les premiers jours du pontificat de Pie X, semblaient l'obliger tout particulièrement à faire connaître aux lecteurs de ce journal l'acte que Sa
l'encyclique i&Y
Sainteté vient d'accomplir, d'autant plus que l'une au moins de ces notes avait eu précisément pour objet l'audience accordée au comte Grosoli, et le projet d'un congrès à Bolog-ne, auxquels la lettre de Lazzarini et celle de Mgr Merry del Val font allusion.
Ces documents ont été publiés dans l'Osservaiore Romano le 8 septembre, et dans les journaux de France et de Belgique le lo.
Aujourd'hui, 17 septembre, t< Sienne » (i), qui a envoyé presque chaque jour des télégrammes à la Croix, n'en a point encore fait mention.
Il sera, en effet, intéressant de voir comment la conduite des démocrates chrétiens d'Italie était appréciée par leurs amis de France, et quelle opinion ils s'efforçaient d'en donner parmi nous. Qu'on lise, par exemple, cette correspondance optimiste et tendancieuse de l'Univers (16 juin 1901), sous la signature L. G. déjà connue :
Voilà trois mois qu'a paru l'Encyclique Graves de commuai ; ses fruits sont déjà manifestes.
La masse des catholiques et des prêtres italiens a puisé dans les enseignements et les directions du Pape une nouvelle ardeur; l'immense majorité a pris sans difficulté le drapeau de la démocratie chrétienne. Une dizaine d'évêques au moins ont adopté ce mêm.e sujet pour leur mandement de Carême.
L'Univers a publié de larges extraits de la pastorale de Son Eminence le cardinal Richelmy, archevêque de Turin, Dernièrement, au congrès de Milan, l'archevêque, Son Eminence le cardinal Ferrari, manifestait lui aussi par sa présence et ses paroles qu'il entendait appliquer dans son diocèse tous les conseils de Léon XIII et user de toutes les libertés permises.
Voilà pour le gros de l'ar-mée des catholiques italiens.
(i) M. l'abbé Vaneufville.
l58 LA. DÉMOCRATIE CHRETIENNE
IMais aux deux extrémités^ on constate encore une -légère divergence. D'une'part, la présidence du Comité permanent, dansses circulaires, évite d'employer le terme de démocratie chrétienne. Don Albertarioleluia reproché l'autre jour assez violemment. Pourtant, la diverg-ence est plutôt superficielle. La présidence approuve publiquement dans ses propres circulaires les documents très sig-nificatifs et très précis que publient, d'après les ordres •du Comité g-énéral, les membres de la section d'Economie chrétienne, MM. Toniolo, Medolago, Rezzara. L'Univers a déjà traduit le dernier de ces documents relatifs à l'org-anisation professionnelle. M. Pag^anuzzi lui-même avait annoncé ce document, et lui avait donné toute l'autorité de l'œuvre générale desCong-rèSjen'disant dans une circulaire sig-née de son nom : « Il faut que la nouvelle ardeur dont sont animés tous, les Italiens depuis l'Encyclique Graves de communi produise tous ses fruits. Aussi le conseil directif désire qu'on apporte à l'action sociale des soins très particuliers. C'est pourquoi le deuxième g-roupe permanent « Charité et Economie sociale chi"étienne » est charg-é de publier des directions précises qui g-uideront et stimuleront les catholiques italiens, principalement dans ce travail pratique, nécessaire pour traduire en acte les enseig^nements contenus dans l'Encyclique elle-même. »
On le voit donc : ces difficultés paraissent faciles à vaincre. // n'en est pas moins vrai que le soin avec lequel la présidence évite de parler de « démocratie chrétienne » excite des soupçons et produit une Jâcheuse impression sur une certaine partie des groupements de jeunes démocrates chrétiens; par une réaction assez facile à comprendre, leur adhésionà l'œuvre des congrès reste plus extérieure qu'intime et cordialement confiante.
Mais il serait injuste d'exagérer leurs torts, et le
PAPE, OUI EST AU COURANT DE TOUT CE OUI SE PASSE, CON- TINUE A MONTRER POUR CES BENJAMINS DE l'aCTION SO- CIALE, UNE PRÉDILECTION MARQUÉE.
l'encyclique iSg
II n'en faut d'autre preuve que ce qui se passait, il y a un mois, au congrès de Milan. Il y a, à Milan, un jeune groupe de démocrates chrétiens, le « Pascio democratico », qui, avant l'Encyclique Graves de communia s'était formé en dehors du comité diocésain de l'œuvre des Congrès. Aussitôt que fut manifestée la volonté du Pape, le « Pascio democratico » rentra dans le rang-. Son obéissance a été bien récompensée. Il est devenu l'avantgarde du comité diocésain ; le comité diocésain tout entier en appelle lui-même au prog^ramme et au drapeau de la démocratie chrétienne. Ce jeune groupe avait récemment le bonheur d'entendre Son Eminence le cardinal Ferrari lui donner un tèmoig-nag-e explicite de satisfaction quel' Univers a déjà rapporté (n° du i3 mai).
Bien plus, à une dépêche qu'ils ont envoyée au Pape, pour la fête de la Rerum Novarum, le Pape a fait répondre par Son Eminence le cardinal Rampolla :
Edifiée et émue. Sa Sainteté, avec une paternelle sollicitude, bénit le « Pascio démocratie cristiano » de Milan.
Ce qui s'est passé à Milan se reproduira vraisemblablement par toute l'Italie. Ce serait donc une précipitation bien mal avisée, sinon de l'injustice, de vouloir trouver dans la petite crise présente une occasion nouvelle de critiquer les démocrates chrétiens en leur attribuant tous les torts .
On peut se rassurer; ce n'est pas chez les catholiques italiens, de quelque nom quils s'appellent, qu'on trouvera jamais des réfractaires aux directions pontificales. Les journaux des démocrates chrétiens n'ont reçu du Pape Jusqu'ici que des éloges et des approbations ; tous ceux qui les attaquent pourraient-ils en dire autant ?
Cette bonne volonté g-énérale permet de prévoir ce qui va se ipasseT.L'OsseruatoreRomano le disait l'autre jour dans un judicieux article...
On le voit ; il n'est pas question de lancer des excom-
1 6o LA. BÉMOCRA.TIE GHRETIENNK
munications. Au contraire. On demande à tous de rester cordialement dans le rang-, et en même temps, on réclame de l'œuvre des congrès elle-même les efforts nécessaires pour attirer et garder ces juvéniles impatiences dans son orbite.
Grâce à la présence immédiate du Pape et à la sincère bonne volonté de tous, ce résultat, on peut en être sur, n'est ni douteux, ni lointain.
Pour le moment, il serait inexact d'exagérer les PETITES difficultés PRÉSENTES (i) ct injustc d'en attribuer toute la responsabilité à une seule des parties.
Qu'on lise cette autre correspondance de source semblable publiée par la Croix, au sujet de ces nouvelles interventions pontificales de 1902.
C'est pour parer à toute fâcheuse conséquence de ce qu'on pourrait appeler un excès de bien que, sous l'instigation de Léon XIII, le cardinal Rampolla vient d'adresser aux évêques d'Italie les documents que nous publions.Y voir une condamnation de la démocratie chrétienne serait les dénaturer. C'en est seulement une réglementation et l'on ne réglemente que ce qui est autorisé...
(i) Le préambule de l'Instruction de rgoa portait:
« Personne n'ignore comment se sont manifestées, surtout dans ces derniers temps, des divergences d'opinions concernant le mode de développer et de promouvoir l'action démocratico-chrétienne en Italie, chose gai n'a pas peu contribué à troubler cette union et cette harmonie tant désirées et tant inculquées par le Saint-Père. »
Ainsi donc le Souverain Pontife constate de nouveau que l'harmonie entre catholiques est troublée et l'union compromise, et cela à cause des divergences d'opinion concernant le mode de développer et de promouvoir l'action démocratico-chrétienne.
Déjà le Pape avait fait cette même constatation lors de la publication de l'Encyclique Graves de communi. Il disait :
« Les graves discussions sur la question sociale qui ébranlent en plus d'une nation et depuis longtemps l'union des cœurs, vont chaque jour se multipliant ; leur ardeur est telle que les esprits les plus sages en viennent, à bon droit, à ne plus savoir que penser et à être saisis d'inquiétude. »
l'encyclique i6i
Gomment supposer du reste que le Saiiit-Siè§;"e vienne à se déjuger et condamner aujourd'hui ce qu'il approuvait hier. C'est outrag-er la plus haute autorité de la terre de lui prêter ces contradictions !
Le Saint-Père ne pouvait-il, sans se dégager et se contredire, ramener à la vérité et au devoir, ceux qui abusaient de ses instructions et les violaient? Mais les démocrates ne se faisaient pas scrupule d'insister, même grossièrement, sur ce qui pouvait être pour lui comme le point sensible, à cause du rapport de ce mouvement de la démocratie chrétienne avec ses directions politiques.
Et il faut avouer que, en d'autres circonstances, Léon XIII semblait leur donner raison ou tout aii moins leur fournir des prétextes. Ce fut le cas, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, dans son allocution de Noël 1902.
A la fin de cette année qui avait vu paraître les actes de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques, et quelques semaines après la circulaire du comte Medolago rappelée tout à l'heure, le cardinal Oreg-Iia, présentant au Saint-Père les vœux du Sacré- Collège, fit, non peut-être dans une intention discrète, allusion à tous ces incidents. Il terminait en disant :
Pour notre part, nous ne pouvons que faire des vœux pour que s'accomplissent les aspirations de Votre Sainteté et non les aspirations de ceux qui, ne se souciant pas du véritable bien du peuple, et faisant étalage d'un faux zèle, visent seulement à satisfaire leurs ambitions pour faire triompher une démocratie toute autre que chrétienne.
Or, voici intégralement ce qu'à ce passage du
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discours du cardinal le Saint-Père a répondu :
Vos dernières paroles, monsieur le Cardinal, font allusion à l'action démocratique chrétienne, qui est aujourd'hui, comme vous le comprenez bien^ un fait d'une importance non légère. Cette action est entièrement conforme au caractère du temps, et aux besoins qui l'ont suscitée. Nous lui avons donné sanction et impulsion, tout en déterminant très nettement son but, son mode, ses limites; et par suite, s'il arrivait à quelqu'un, en cette matière, de faire un faux pas, son erreur ne serait certainement pas imputable à l'absence d'une direction autorisée. Mais, pour parler en général de ceux qui se sont consacrés à cette œuvre, en Italie et ailleurs, il n'est pas douteux qu'ils s' y dépensent avec an bon zèle et dès fruits notables et il ne J'aut pas omettre de remarquer l'utile concou.rs qu'y donnent, d' une façon continue, des centaines de jeunes gens valeureux. Le clerg'é aussi. Nous l'avons encouragé à entrer, certaines précautions g'ardées, dans ce même champ d'action : parce que, à dire vrai, aucune des inspirations éclairées et bienfaisantes de charité sincère n'est étrangère à la vocation du sacerdoce catholique. Or, est-ce que, par hasard, elle n'est pas une charité vraie, une charité très opportune, cette charité qui s'applique avec empressement et désintéressement à améliorer la condition spirituelle et le sort matériel des multitudes ?
L'amour maternel de l'Eglise pour les hommes est universel, comme la paternité de Dieu : cependant, fidèle à ses origines et pénétrée des exemples divins, elle eut toujours pour habitude de s'approcher avec un sentiment de prédilection, des humbles, des souffrants, àes deshérités de la fortune. Dès lors qu'elle est sincèrement et constamment pénétrée de l'esprit de cette Mère universelle des peuples, la démocratie chrétienne, on peut bien en avoir la confiance, ne manquera pas son but. Et que personne n'aille prendre
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ombrage pour le mot, quand on sait que la chose est bonne. Entendu comme C entend l'Eglise, le concept démocratique ne s accorde pas seulement à merveille avec les dogmes révélés et les croyances religieuses, il faut dire davantage : il est né du christianisme et c'est par le christianisme qail s'est développé; c'est la prédication évang-élique qui l'a propagé parmi les nations. Athènes et Rome ne l'ont pas connu, sinon après avoir entendu la voix divine qui dit aux hommes : Vous êtes tous frères et voire Père commun est au ciel.
C'est en dehors de cette démocratie, qui se nomm.e chrétienne et qui Test, que s'avance avec un tout autre idéal, et par d'autres voies, le mouvement démocratique séditieux et athée ; il prépare des jours amers pour les sociétés civiles qui le couvent pourtant dans leur sein, en le caressant. Or, l'action populaire chrétienne, se développant sur le même objet, est une farce rivale qui se jette en travers de ce mouvement pour arrêter ce succès, et elle est capable, en beaucoup de cas, d'en prévenir les efforts. Si elle n'avait pas d'autres résultats que de disputer le terrain à la démocratie socialiste et d'en circonscrire les pernicieuses influences, elle aurait rendu, par cela seul, un service considérable au bon ordre de la vie sociale-et à la civilisation chrétienne.
Répétons-le encore et plus haut : il faut que le clergé aille au peuple chrétien, qui est de toutes parts menacé par des pièges et par toute sorte de fallacieuses promesses, poussé particulièrement, par le socialisme, à l'apostasie de la foi héréditaire. Mais tous les prêtres doivent subordonner leur action à l'autorité de ceux que f Esprit-Saint a établis évêques pour gouverner l'Eglise de Dieu : faute de quoi naîtraient la confusion et un très grave désordre, au préjudice aussi de la cause qu'ils ont à défendre et à promouvoir. Même, dans ce but, Nous désirons qu'à la jBn de leur éducation dans les séminaires, les aspirants au sacerdoce reçoivent l'Enseignement des Documents pontificaux qui con-
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cernent la question sociale et la Démocratie chrétienne, en s'abstenant néanmoins, comme Nous l'avons dit plus haut, de prendre aucune part au mouvement extérieur. Ensuite, devenus prêtres, qu'ils s'occupent avec un soin particulier du peuple, de tout temps l'objet des plus affectueuses sollicitudes de l'Eg-lise. Arracher les enfants du peuple à l'ig-norance des choses spirituelles et éternelles, et, avec une industrieuse tendresse, les acheminer vers une existence honnête et vertueuse, confirmer les adultes dans la foi et les exciter à la pratique de la vie chrétienne en dissipant les préjug-és contraires. Pour répondre avec affection à vos souhaits. Nous implorons du Ciel les bénédictions les plus choisies sur le Sacré-GolIèg-e : qu'elle vous en soit le gag-e, cette bénédiction que Nous vous donnons avec effusion de cœur et que Nous étendons aux Evêques, aux divers prélats et à toutes les autres personnes qui font ici autour de Nous une agréable couronne.
Or, il n'est pas difficile de deviner les encouragements et les approbations que le parti de la démocratie chrétienne pouvait tirer de ces paroles du Saint-Père en se les appropriant, alors que Léon XIII, supposant que ses conseils seraient ég-alement sacrés pour tout le monde, et que nul n^ aurait la témérité de transposer dans un autre ordre ce qu'il disait de la démocratie chétienne définie par lui dans le sens d'une action populaire chrétienne, se complaisait à confirmer ses précédentes directions.
Au surplus, nous éparg-nerons cette recherche au lecteur, en mettant sous ses yeux le commentaire dont M. Fonseg-rive faisait [suivre immédiatement le texte de l'allocution papale :
On ne trouve pas là la moindre trace de distinction entre une certaine démocratie chrétienne qui serait
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bonne et une autre qui serait perverse ; le Pape ne condamne qu'âne sorte de démocratie, la démocratie socialiste et révolutionnaire ; quant à la démocratie chrétienne, il refuse de suivre le cardinal dans les distinctions que lai suggérait son discours, il dit simplement : Cette action est entièrement conforme au caractère du temps et aux besoins qui l'ont suscitée... Pour parler en général de ceux qui se sont consacrés à cette œuvre, en Italie et ailleurs, il n'est pas douteux qu'ils s'y dépensent avec un bon zèle et des fruits véritables. Leclerg-é aussi. Nous l'avons encourag'é à entrer, certaines précautions g-ardées, dans ce même champ d'action... Que personne n'aille prendre ombrage du mot (la démocratie chrétienne) quand on sait que LA CHOSE est bonne... le concept démocratique est né du christianisme... Vous êtes tous frères... Cette démocratie chrétienne se nomme chrétienne et elle l'est.,. »
Il est impossible d'être plus nèX. Ici le Saint-Père a voulu que toute équivoque cesse. Il s'est aperçu qu'on avait trop exploité les plus naturelles et les plus justes réserves. Aussi a-t-il voulu n'en marquer aucune. Pour nous, nous connaissions depuis longtemps la vraie pensée du Saint-Père, il l'avait exposée à notre directeur, il l'a redite avec plus de force récemment à notre vaillant ami, l'abbé Naudet, lorsqu'il l'a reçu à Rome. Mais on avait pris soin detantl'obscurcir qu'il était utile qu'elle fût une fois de plus clairement manifestée. Elle l'est cette fois, dans une lumière telle que ceux qui ne la verront pas seront bien véritablement afflig-és de cécité volontaire (i).
En terminant .ce chapitre, nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher les encouragements donnés à la démocratie chrétienne en France, des sages mesures prises en Belgique pour arrêter les désordres
il) La Quinzaine, i*"" février igoS.page 296.
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causés par ce parti. Combien il est regrettable que les évêques français aient été empêchés par la situa- , tion du pays de suivre le projet de Mgr Turinaz demandant ouvertement la suppression de cette dénomination, et d'imiter la conduite de Mgr Rûtten, évêque de Liège; et combien il est fâcheux qu'ils n'aient pas rapporté de Rome des conseils aussi formels que ceux donnés à ce prélat !
On sait que Liège fut le berceau du parti de Ja démocratie chrétienne. Les difficultés y étaient plus grandes qu'ailleurs. Cependant c'est de l'intelligente et ferme direction de* son nouvel évêque qu'est parti le mouvement de pacification réelle, non factice et illusoire, auquel les catholiques belges doivent d'être restés les maîtres du pays (i).
Le nouvel évêque, Mgr Rûtten, à son retour de Rome, en 1902, adressa à son clergé une Instruction synodale qui eut aussitôt un grand retentissement au dehors même des frontières de la Belgique .
Il y était dit d'abord :
Les instructions données récemment aux Italiens, sur l'ordre du Pape, par la Sacrée Congrégation des Affaires ecclésiastiques, sont générales, et s'adressent à l'Eglise entière en tout ce qu'elles renferment de doctrine et de théorie. Seules les mesures pratiques, qui visent la situation particulière de l'Italie, sont de leur nature restreintes à ce pays... Elles n'ont évidemment qu'un but: empêcher V action populaire chrétienne de dévier de son but, couper la voie à toute division, et maintenir parmi les catholiques la plus complète unité d'action.
[i)Yo\t Rome et r Action libérale, p^.o.a&,zÔQ.
L ENCYCLIQUE lÙq
Les évêques de Gand, de Tournai et de Liège avaient été reçus en même temps par le Saint-Père. A la fin de l'audience, le Souverain Pontife retint Mgr Rûtten pour entendre de sa bouche Fexposé de la situation de son diocèse : « Je connais, dit-il vos divisions, et je les ai beaucoup regrettées. On m'a dit que votre nomination contribuerait beaucoup à rétablir la paix. »
« J'ai lieu de croire, reprit Tévêque, que la prévision de Votre Sainteté à cet égard s'est déjà en partie réalisée. Cependant, tout n'est pas fini. Il subsiste une tendance à se séparer, en deux camps distincts. Les uns s'appellent démocrates chrétiens, aux autres on donne le nom de conservateurs. Si cela continue, il est à craindre que es divisions se perpétueront, et que même elles s'aggraveront par suite des discussions et froissements qui en résulteront inévitablement. Mon intention est donc de travailler à supprimer toute cause de division, et à unir les bons catholiques ainsi que les membres du clergé, de façon à ce que tous n'aient plus qu'un seul but : celui de procurer la gloire de Dieu, le salut des âmes, le bien de l'Eglise et de la patrie, et en même temps l'amélioration de la condition des classes inférieures, surtout des ouvriers; ensuite d'amener tous les hommes de bonne volonté à se dévouer de cœur et d'âme, sans distinction de partis, aux œuvres qui tendent à ce but. »
Léon XIII l'approuva :
Je vous autorise à dire que c'est en mon nom et en vevtu de mon pouvoii" de Vicaire de Jésus-Christ que vous demandez la disparition de toutes ces divisions, qui ne peuvent être que funestes. Je le répète, vous pouvez déclarer que vous avez reçu de la bouche même
1 es LA. DÉMOCRATIE CHRETIENNE '
du Pape, rexpi'cssion de son grand désir, de sa volonté rorinoUo, de voir cesser toute division entre les prêtres et les laïques, et que tous doivent obéir sous ce rapport; que ceux qui ne suivront pas leurs évoques travaillant à rétablir la paix et l'union parmi les bons ne sont pas de vrais catholiques.
Fort de cette mission, Mgr Rûtten, dans la suite de son instruction synodale, détermine les moyens qu'il avait résolu de prendre pour l'accomplir.
Pour le passé et le présent :
Plus de discussions stéi'iles sur des théories controversées et contestables, plus de l'écriminations ni de fâcheux retours sur le passé, mais oubli et pardon mutuels des torts s'il y en a eu. Pour l'avenir, observer le programme tracé par le Saint-Père : « Que tous, unis d'esprit et de cœur, travaillent avec le plus grand zèle et sous votre direction, à assurer le triomphe de la bonne cause.
« Que le clergé marche à la tête. C'est à lui surtout de se mettre en garde contre les opinions nouvelles, à lui surtout de pacifier et de réconcilier les esprits par la vertu de la religion, à lui d'inculquer à chacun les devoirs du citoyen chrétien. » (Lettre aux Evêques Belges, 1895.) Gomment le clergé le fera-t-il s'il ne commence pas par supprimer toute discussion dans ses propres rangs ! Or, aussi longtemps qu'il y aura une tendance à séparer le clergé en deux camps, dont l'un s'appellera démocratie chrétienne, et l'autre sera désigné par le nom de conservateur, tout germe de discussion et de division n'aura pas disparu. Me basant donc sur la nécessité de l'union la plus parfaite, sur le désir maintes fois exprimé par le Saint-Père, sur l'approbation formelle que j'ai recueillie moi-même de la bouche du Vicaire de Jésus-Christ, je demande, chers et vénérés Coopérateurs, quil ne soit plus question parmi les prêtres de conservateur ou de démocrate
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chrétien, mais que tous n'aient qu'un nom, celui de ministres de Jésus-Christ, et une ambition, celle d'en accomplir avec zèle et ferveur les sublimes fonctions.
Poui'quoi nous servir de ces noms, comme pour, nous séparer en deux partis distincts? Pourquoi ne pas nous contenter du nom qui dit tout et qui est g-lorieux entre tous, du nom de prêtres et ministres de Jésus-Christ ? — Y aurait-il deux clerg'és différents, un clerg-é pour telle catégorie de personnes et un clerg-é pour telle autre? un clerg"é fidèle à sa mission et un autre qui ne le serait pas? — Non, mille fois non. Le Christ n'est pas divisé et le sacerdoce non plus. Il n'y a et û ne peut y avoir qu'une seule catég"orie de prêtres, parce que tous doivent être les ministres de Jésus-Christ, c'est-à-dire les dispensateurs des mystères de Dieu^ et rien que cela. Dispensateurs des mystères de Dien,nonpas auprès de quelques-uns seulement, mais auprès de tous, des pauvres comme des riches, des patrons comme des ouvriers, des g-rands comme des humbles, — non pas en quelque partie seulement, mais en tout, selon l'exemple de saint Paul, qui a pu dire de lui-même : Je me suis fait le serviteur de tous pour en g-ag-ner un plus grand nombre à Dieu ; — Je me suis rendu faible avec les faibles — en un mot : — Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous. Omnibus omnia factus sum, ut omnes facerem salvos. (I Cor., ix, 20-22.)
Après avoir dit que les prêtres ne doivent plus s'appeler démocrates chétiens ni donner à leurs confrères le nom de conservateurs, Mgr Rûtten ajoute :
Quant aux laïcs, s'il en est qui veulent conserver le nom de démocrates chrétiens et se disting"uer ainsi des autres fidèles, pourvu qu'ils n'attachent à cette dénomination aucune autre sig-nitication que celle indiquée par N. S. Père le Pape, qu'ils se conforment aux sag-es directions du Saint-Sièg-e et s'abstiennent soig-neusement de
tout ce qui peut diviser les catholiques et paralyser leur action, nous n'avons rien à y reprendre. Leurs œuvres, basées sur la relig'ion et animées d'un esprit véritablement chrétien, nous les soutiendrons et les encourag-crons au môme titre que celles des autres catholiques (i).
(i) Reproduit par la Semaine religieuse de Cambrai, 21 juin
Le seul parallèle entre l'Univers et la Vérité, disions-nous au début de cet ouvrage, justifierait notre thèse sur l'influence considérable qu'il faut attribuer à la politique pontificale dans les progrès actuels du libéralisme.
Le moment est venu d'examiner ce qu'il en est au point de vue démocratique et social.
Les accusations, lancées de toute part chaquejour contre la Feriïe réfractaire à ce mouvement d'erreurs, nous dispensent de la disculper d'y avoir trempé, et d'ailleurs les témoignages de son opposition à ces erreurs abondent dans nos récits.
Toute autre est notre tâche à l'égard de V Univers. Notre jugement sur lui exige une démonstration complète.
Le lecteur a déjà pu constater, mais il faut étaler ici, par un ensemble de documents irréfutables, la sympathie, la faveur, la complicité de l'Univers acquise aux innovations dangereuses, et aux fauteurs du libéralisme.
Cette complicité, dans plus d'une circonstance, est liésitante, timide et embarrassée ; parfois aussi,manifeste.
Mais, déjà, l'indécision et la mollesse en face de
l'erreur sont inadmissibles dans un journal attitré comme l'organe de la saine doctrine; déjà, le silence et l'abstention de sa part auraient été un grand mal. Combien plus, la connivence!
Et, quoi qu'il en soit des bénédictions spéciales, des encouragements et des approbations explicites accordés par Rome et par l'épiscopat à ce journal, ou plutôtjà cause de ces faveurs même,si l'Univers, loué officiellement à toute occasion pour sa fidélité exemplaire aux directions pontificales, et consacré, par opposition à d'autres organes catholiques, comme « le bon journal », a vraiment eu l'attitude que nous lui attribuons; si les faits établissent sa constante participation aux entraînements de la démocratie chrétienne, quel plus puissant argument en faveur de notre thèse sur les effets de la politique pontificale?
Et si l'on considère que l'Univers était à titre très spécial le journal du clergé français, des congrégations et du monde religieux, quelle propagande de libéralisme !