‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 78 sur 118 · II. — L'Univers et le salaire familial · texte numérisé non relu

II. — L'Univers et le salaire familial

On a vu plus haut que le passage du célèbre document relatif à la fixation du salaire avait fourni un thème inépuisable aux interprétations abusives des démocrates chrétiens.

Au nom de la justice sociale, le salaire de l'ouvrier devait avoir pour règle non la valeur de son travail, mais ses besoins et ceux de sa famille. Pour que le salaire soit d'accord avec la justice sociale, disaient-ils, il doit être suffisant pour permettre à l'ouvrier, placé dans des conditions normales, la possession d'un foyer, les moyens d'y élever sa famille selon sa condition, d'épargner de quoi soutenir ses jours quand il ne pourra plus travailler et lui permettre l'ascension professionnelle.

Ou'on souhaite de voir le travail arriver à une organisation pei"mettant au patron de donner un tel salaire, rien de mieux. Mais tant que cette orga-

l' « univers » ET LÀ (( VÉRITÉ FRA.NÇA.ISE )) 187.

nisation n'existe point, on ne peut pas parler de justice.

La justice n'exige point du patron un salaire en disproportion avec la valeur actuelle du travail. Elle n'exige même pas d'un Etat particulier qu'il organise le travail de façon à rendre ce salaire possible, car la concurrence internationale ne le lui permet point.

Aussi ni la philosophie ni la théologie n'ont connu ce mot de justice sociale. Le mot juste serait : Idéal social. Idéal et justice sont deux choses fort distinctes.

Si la valeur du travail n'atteint pas les exigences du besoin, c'est à la charité, et non à la justice, de combler le déficit. C'est ce que l'Eglise a toujours enseigné, comme la raison elle-même; c'est ce que les vrais chrétiens ont toujours pratiqué.

En répudiant la charité, les démocrates ruinent par la base l'ordre social chrétien, tel que Jésus- Christ l'a établi.

Sans les suivre dans toutes leurs erreurs, voici comment /'Z/zziyers prend position (3o juillet 1898) :

Certains de ceux qui combattent le salaire familial voudraient bien pouvoir opposer à ses partisans les enseignements de Léon XIII, dans l'admirable Encyclique sur la condition des ouvriers. Gomm.e s'il était possible que l'Eglise abandonnât la famille ! On prend texte d'un membre de phrase que l'on cite. Mais il y a des manières de citer exactenaent, qui ne sont ni exactes, ni correctes. Le Souverain Pontife a dit : « IjC salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. » Vous le voyez, s'écrie-t-op, il n'est nullement question de la femme et des enfants !... Et l'on a soin de ne pas souffler mot de passages qui pré-

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cèdent et qui suivent, où le Saint-Père montre qu'il ne sépare jamais dans ses préoccupations et prescriptions l'ouvrier de sa famille, ce complément de l'homme qui ne fait qu'un avec lui. ce L'ouvrier », dit Léon XIII, « qui percevra un salaire assez fort pour parer aisément à ses besoins et à ceux de sa famille, suivra,s'il est sag-e, le conseil que semble lui donner la nature elle-même ; il s'appliquera à être parcimonieux...» Et plus loin: (( Il faut louer hautement le zèle d'un g-rand nombre des nôtres, lesquels, se rendant parfaitement compte des besoins de l'heure présente, sondent soigneusement le terrain pour y découvrir une voie honnête qui les conduise au relèvement de la classe ouvrière. S'étant constitués les protecteurs des personnes vouées au travail,ils s'étudient à accroître leur prospérité tant domestique qu'individuelle... »

Enfin, citons ce passage : « Il importe au salut public et privé que l'ordre et la paix régnent partout, que toute l'économie de la vie domestique soit réglée d'après les commandements de Dieu et les principes de la loi naturelle (i)... »

Véritablement, il nous semble qu'on peut demander le salaire familial sans aller contre les sublimes enseignements du Souverain Pontife !

Tachons donc de l'obtenir pour l'ouvrier; le nombre des familles augmentera, et leur importance. Par cette mesure et d'autres sera conjuré le péril de la dépopulation. Il faut des remèdes moraux ; il en faut de matériels. C'en est ainsi pour tous ce qui se rattache à la question sociale, qui est à la fois économique et religieuse. Léon XIII nous Fa montré en préconisant l'emploi des moyens que nous offre la religion et de ceux dont dispose l'humanité.

Pierre Veuillot.

7 août 4893.

En justice, affirme VEmancipateur de Cambrai, le ( 1 ) Voir plus haut.

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salaire familial n'est pas dû à l'ouvrier. Sur quoi le journal de Cambrai s'appuie-t-il pour formuler cet arrêt? Nous ne voulons pas croire qu'il soit de ceux qui s'obstinent, bien que sachant la fausseté de leur assertion, à produire comme un décret du Saint-Office l'opinion personnelle d'un théologien romain sur la matière. Dans l'ai-ticle dont VEmancipateur s'occupe, nous citions quelques passag-es de l'Encyclique, de nature à éclairer le débat, car ils montrent que Léon XIII, lorsqu'il parle de l'ouvrier, ne le sépare point de sa famille, ce complément de l'homme. Voici encore trois autres extraits de l'Encyclique Rerum Novarum, qui ne nous paraissent pas moins probants :

tf Aucune loi - humaine ne saurait enlever d'aucune façon le droit naturel et primordial de tout homme au mariag-e, ni circonscrire la fin principale pour laquelle il a été établi par Dieu dès l'orig-ine : Croisses et multipliez-vous Noi\k donc la famille, c'est-à-dire la Société domestique. Société très petite sans doute, mais réelle et antérieure à toute Société civile, à laquelle dès lors il faudra de toute nécessité attribuer certains droits et certains devoirs absolument indépendants de l'Etat... En passant dans la Société domestique, ce droit y acquiert d'autant plus de force que la personne humaine y reçoit plus d'extension. La nature impose au père de famille le devoir sacré de nourrir et d'entretenir ses enfants...

«... C'est pourquoi, toujours sans doute dans la sphère que lui détermine sa fin immédiate, la famille jouit, pour le choix et l'usage de tout ce qu'exig-ent sa conservation et l'exercice d'une juste indépendance, de droits au moins ég-aux à ceux de la Société civile. ;>

Tout homme a le droit absolu d'avoir une famille. Cette famille, il a le droit de la nourrir et de l'élever, puisqu'il en a le devoir. Il faut donc tendre à un état social qui mette à sa disposition les moyens de remplir son devoir, d'exercer son droit. Tel est l'enseig-nement

igO LA DEMOCRATIE CHRETIENNE

de Léon XIII. Nous avons cité, l'autre jour, sans hésitation, le moixeau de phrase, sur lequel veulent s'appuyer les adversaires du salaire familial. Pourquoi donc ne reproduisent-ils pas les passag"es qu'invoquent les partisans de ce salaire ? Ce qui les g"êne, n'existe-t-il donc point ?

Et certains d'entre eux, n affichent-ils, vis-à-vis du public un si grand respect des enseignements du Saint-Père que pour les tourner plus facilement ? Ils s'imaginent que ça ne se voit pas ?

Pierre Veuxllot.

11 août 1893.

Léon XIII, notre g'uide, auquel nous devons être sou-mis non seulement de bouche mais de cœur, nous exhorte à marcher dans cette voie. Nous avons démontré en citant, de l'Encyclique Rerum Novaram des passag-es que les adversaires obstinés du salaire familial n'ont pas eu la loyauté de reproduire, et ne reproduiront point. Ces passag-es, sommes-nous seuls à les interpréter comme nous l'avons fait ? Veut-on des autorités que l'on ne puisse accuser ni d'ignorance, ni de parti pris, à moins de franchir les limites de l'inconscience et du ridicule ? M. l'abbé Perriot, le savant philosophe et théologien dont les remarquables études sur l'Encyclique, publiées dans l'Univers il y a deux ans, ont été réunies en brochure, s'exprime ainsi :

« Il ne nous semble pas douteux que le Pape, en disant l'ouvrier sobre et honnête, entend l'ouvrier tel qu'il se présente concrètement, c'est-à-dire avec les obligations que la nature lui impose. Or, la nature appelle, de règle générale, les ouvriers à vivre en famille .

« Le mariage est la condition commune. Il est nécessaire, de règle générale, aux individus et à la société. L'ouvrier, au sens commun du mot, l'ouvrier normal, si l'on peut s'exprimer ainsi, est donc l'ouvrier marié, l'ouvrier père de famille ; c'est lui qu'un législateur doit

avoir en vue. C'est lui qu'a visé Léon XIII. II suffirait, pour être en droit de l'affirmer, de rappeler que Léon XIII prend les choses au concret et telles qu'elles sont. Mais on a, dans l'Encyclique elle-même, des indices assez clairs qu'il en est ainsi. »

A l'argumentation probante de M. l'abbé Perriot, joig'nons le témoig-nag-e . décisif du R. P. Eschbach, i'éminent supérieur du Séminaire français à Rome. On prétendait s'appuyer sur une lettre de lui, datée du 7 mai 1892, et relative à la consultation personnelle du théologien romain (i), pour soutenir que la thèse du salaire familial était condamnée. Or,le P.Eschbach,a^a/i^ été renseigné en haut lieu sur le sens exact de ce passage du document pontifical, écrivant à M. Arthur Verhaegen, le 28 mai 1892, lui envoyait comme exacte et précise la formule que voici :

Nous regai-dons comme un devoir de stricte justice naturelle, pour le patron, de payer à l'ouvrier, normal, sobre et honnête (c'est-à-dire à celui qui exécute honnêtement et moyennement bien son travail, et qui vit sobrement comme il convient à un pauvre, obligé de manger son pain à la sueur de son front) — pour autant que la situation de l'industrie le permette — un salaire minimum suffisant pour pourvoir aux frais d'entretien dudit ouvrier et, s'il est en âge d'être marié, d'un mariage oi"dinaire, ces frais comprenant, outre la nourriture, le vêtement, et le logement, les petites dépenses indispensables de maladie et celles de l'instruction élémentaire des enfants.

Cette lettre fut publiée dans nombre de journaux, notamment dans r Univers. Vous croyez que les adversaires du salaire familial ont cessé, pour si peu, d'invoquer contre lui la lettre du 7 mai ? Allons donc ! Vous les connaissez bien mal. Il aurait fallu qu ils fussent de bonne foi et sincèrement désireux de suivre les enseignements du Saint-F ère.

Pierre Veuillot.

(i) Voir plus haut, page i34-

Le lecteur trouvera à l'appendice II une discussion complète des autorités invoquées par l'Univers. C'est une savante démonstration due à Mgr Turinaz et insérée dans la Vérité du i®"" janvier 1895(5). . . . •

Aussi bien, il serait superflu de nous arrêter davantage à cette première phase ; le zèle démocratico-social de l'Univers allait l'entraîner, à propos de la même question, dans la polémique la plus injustifiée, et dans une campagne détestable contre la seule organisation patronale qui s'appliquât, longtemps même avant l'Encyclique, à la solution chrétienne de la question ouvrière.

III. — L'Univers et les Patrons chrétiens du Nord. Le Congrès de Mouveaux.

J'ai sous la main le rapport présenté au congrès de Lyon en 1874,^ qu'on remarque celte date, — par M. Féron-Vrau sur les Œuvres de V Usine à Lille. Ce rapport comprend plusieurs parties, dont voici les titres :

10 Le chef d'usine doit accepter, vis-à-vis de ses ouvriers, toutes les charges de père de famille, et en remplir les devoirs avec l'énergie et principalement l'amour d'un père. — (Responsabilité du patron vis-à-vis de Diou et de la société, Rapports du patron chrétien avec ses ouvriers, Etude des questions ouvrières. Œuvre", etc..)

2° L'usine doit être organisée intérieurement en vue d'éviter le plus de mal possible. — (Séparation des sexes. Travail de nuit. Modes de paye, etc..)

l' «univers » Et LA « VERITE FRANÇAISE )) IqS

3° L'usine doit être org-anisée extérieurement en vue de donner le plus de facilité possible à la moralisation des ouvriers. — (Ecoles. Log-ement. Possession du foyer domestique. Caisses de secours. Assurances sur la vie. Assurances contre les accidents. Sociétés économiques.)

4° Des associations. — (Réunions de filles, selon les âsres. Associations de mères chrétiennes. Associations d'hommes : petit cercle et grand cercle,etc...)

Franchissons quelques années. En i885, six ans avant l'Encyclique Rerum Novariim,\QS industriels catholiques du Nord, réunis en congrès à Lille, émettent la déclaration suivante :

Les industriels réunis au Congrès catholique de Lille, fermement résolus de travailler à la réforme chrétienne de rindustrie, arrêtent dans les articles suivants un programme d'action dont ils entendent poursuivre la réalisation avec une prudence discrète, mais aussi avec une énergique persévérance :

1° Une sag-e distribution des divers services de l'atelier et un classement consciencieux des ouvriers, surtout en. ce qui concerne le rapprochement des sexes.

2° Le choix judicieux de contremaîtres capables de comprendre leur responsabilité et d'entrer en participation de la sollicitude active de leurs patrons.

3° L'éducation chrétienne des enfants et la surveillance des jeunes filles continuées à l'atelier par des personnes de confiance, et, quand on le pourra, par des religieuses.

4° Le g-roupement, dans des associations intérieures, des ouvriers et des ouvrières de meilleur esprit et de meilleure volonté, afin de créer une force compacte plus résistante et, au besoin, plus active au service du bien.

5° L'action religieuse plus directement exercée dans des oratoires ou chapelles qui seraient à l'établissement ce qu'est l'oratoire privé dans les maisons chrétiennes, la chapelle dans les cercles catholiques .

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6° Une bienveillance active du patron aboutissant non seulement à des égards et à de bons procédés, mais à des créations utiles au profit des ouvriers, notamment à des institutions économiques. La gestion de ces institutions appartiendrait en commun au patron et aux ouvriers. Ainsi se formerait sur le terrain économique, en même temps que sur le terrain moral, un syndical mixte qui n'entamerait en rien la juste indépendancedu patron, seul entrepreneur et seul juge, dans les limites du permis^ des moyens propres à faire réussir l'entreprise.

7° La formation de syndicats de patrons de même profession, ayant pour but non seulement l'intérêt mercantile de chacun d'eux, mais, d'une manière plus désintéressée, la moralité du travail, la loyauté de Ja concurrence, l'assistance confraternelle des patrons, et à tout point de vue le bien-être des employés et des ouvriers.

8° La fédération des ateliers de même profession., au sein d'une même œuvre 'économique, sous la tu telle- des patrons ; comme conséquence, la formation d'un conseil mixte composé de patron s et d'ouvriers pour la haute gestion des intérêts de l'association.

Voilà les hommes contre lesquels les démocrates chrétiens, après la publication des encycliques de Léon XIII sur la condition des ouvriers et sur le ralliement, entreprirent une campagne acharnée.

M. rai)bé Naudet, dans le Monde^ les traite d'esclavagistes, de Philistins et de Pharisiens (i). , Rendant compte d'une séance du groupe de la Société de libération politique et sociale de Duiikerque en date du 24 décembre 1898, la Terre de France publie le procès-verbal suivant :

M. B. demande qu'on recherche, pour les détruire, tous les journaux relatant la doctrine du R. F . Doyolte

(1) Voir, par exemple, le numéro du i" février i885. La Justice sociale des 3 et lo mars 1894.

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au Congrès de Lille, car les francs-maçons du xx^ siècle ne manqueront pas d'exhumer cette doctrine et de l'imputer à honte à la doctrine chrétienne. — M. L. croit qu'il pourrait y avoir là-dessous un cas pathologique qui serait beaucoup plus du ressort de la médecine que de la théolog-ie. — M. N. penseque, loin d'étouffer les doctrines du P. Doyotte et du chanoine FichaLix,il vaut mieuxles publier, pour démontrer péremptoirement la divinité de l'Eglise, qui se tient debout et vivante après dix-huit siècles, malgré les aberrations si inconcevables de quelques-uns de ses représentants attitrés. Après, longues délibérations, le groupe ne pouvant se mettre d'accord sur le fond, se rallie, à l'unanimité, à la motion de M. P. qui propose d'envoyer au R. P. Doyotte et à M. le chanoine Fichaux l'article de la Justice sociale intitulé : Pharisiens .

Nous, les catholiques, nous avons le droit de demander si nos adversaires du Nord sont des catholiques aussi et des enfants soumis] au Saint-Siège, pour lesquels le vieil axiome chrétien: Ubi Petrus,ibi Ecclesia^ reste vrai éternellement (i).

Pour envenimer la question et compromettre sérieusement les patrons chrétiens du Nord, il manquait l'intervention du Nouveau Moniteur de Rome dirigé par M. l'abbé Bœglin, grand distributeur des Directions pontificales, celle du père de la Démocratie chrétienne, M. Léon Harmel, et enfin celle de l'Univers. Aucune ne devait faire défaut.

La campagne avait été préparée selon toutes les règles de la stratégie. La correspondance secrète de M. Harmel avec les membres du jeune clergé, la création de feuilles démocratico-socialistes, le& espèces de synodes où les abbés les plus échauffés et les plus brouillons allaient ranimer leur zèle

(i) Ze il/onde, 28 novembre 1894.

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maladroit, sous la direction spirituelle et la présidence de M. Harmel, au Val-des-Bois, tout avait été mis en œuvre. Enfin, le congrès tenu à Mouveaux, en juillet 1894, fut choisi comme Foccasion favorable.

Il s'ouvrait le 16; or, ce jour-là même, par conséquent avant toute discussion, le Nouveau Moniteur de Rome publiait un article où on lisait :

A l'heure même où nous écrivons ces lig-nes, Mgr Sonnois, l'éminent archevêque de Cambrai, ouvre et préside à N.-D, de Haut-Mont, en la maison de retraites ouvrières et patronales des R.R. P.P. Jésuites, un Cong-rès d'Etudes sociales. Ce Congrès de patrons catholiques de la Région du Nord durera deux jours, qui compteront, nous l'espérons, dans l'histoire religieuse de la Fille aînée de l'Eglise.

La France chrétienne n'a point encore perdu l'habitude d'avoir ses regards fixés sur le diocèse des Pierre d'Ailly, des Fénelon,des Giraud et des Régnier, princes éminents dans l'Eglise par leur génie de filiale obéissance au vicaire de Jésus-Christ.

L'Eglise de France sera attentive à ce Congrès dont elle attend lumière et édification. Son attente ne saurait être trompée ; le digne successeur des archevêques dont nous venons d'évoquer la grande mémoire a cru bon, paternel et sage de représenter, au milieu des patrons chrétiens, l'esprit de sagesse et de sainteté du Souverain Pontife, rf'y venir rappeler la doctrine de ses Encycliques, chartes immortelles des droits de la dignité des travailleurs chrétiens et de leurs familles.

La feuille qui nous annonçait, ce matin ^même, la tenue de ce Congrès, porte en exergue cette magnifique devise : Solutio omnium difficultatum Christus ! La solution de toutes les difficultés, c'est le Christ sur terre, c'est le Souverain Pontife. Noble et étincelante devise

dont la noblesse honore autant qu'elle oblig-e ceux qui l'ont arborée. . .

A la deuxième question du prog-ramme figure l'exàmen de l'œuvre des patrons catholiques dans le Nord depuis la mort du cardinal Rég-nier. Cet examen montrera sans doute que l'esprit de l'éminent cardinal n'est pas mort avec lui, et que sa g-rande âme d'évêque n'a point quitté son diocèse et particulièrement son archevêché, ses trois grands séminaires et son Université. Il fera ressortir l'influence des Encycliques de Léon XIII sur la solution de la question ouvrière dans le Nord. Cette influence a été aussi profonde quelle était nécessaire; souffle de l'esprit de Dieu, la voix de Léon XIII a commencé le renouvellement de la face de ce royaume industriel où, grâce à Dieu, les juifs ne seront jamais rois. Moins qu'aucun autre, le diocèse du Nord pouvait sentir passer le souffle de Dieu, entendre la voix du vicaire de Jésus-Christ, sans tressaillir jusque dans les entrailles d'une terre reliquaire de g-rands évoques et de martyrs. Cette heureuse influence a pu être contrariée et pourra l'être encore, par des résistances inconscientes ou non, provenant d'étonnement d'esprit, d" habitudes de caractère que la foi et l'amour catholiques trouvent encore, même dans le diocèse de Cambrai, quelque peine à surmonter. Mais Fang-e de l'Eg-lise de Cambrai pourra bientôt chanter l'hymne de la victoire à Tourcoing-, à Lille, à Dunkerque; la moisson des fruits de l'encyclique Rerum novarum s'annonce merveilleuse ; le temps de semer dans les larmes est passé, celui de travailler dans l'espérance est arrivé et la récolte dans la joie a déjà commencé. Sous l'impulsion donnée surtout par les jeunes prêtres encore tout pénétrés des doctrines de l'éducation romaine donnée par les fils de Saint-Vincent-de-Paul, sous cette impulsion les tardigrades, s'il en est encore, accéléreront le pas et n attendront pas le TeDeum du triomphe pour prendre part à la lutte.

igS LA. DÉMOCaATlE CHRETIENNE

Ce n'était là qu'une escarmouche. La vraie attaque se démasquait quelques jours après par un article du même Moniteur de Rome, en date du. 22 juillet, intitulé : M. Léon Harmel au congrès de Mouveaux :

Le Congrès des patrons catholiques du Nord s'est tenu sous la présidence de Mgr Sonnoisjl'éminent archevêque de Cambrai. C'est assez dire que ce Congrès laissera une trace dans l'histoire ecclésiastique d'un grand diocèse.

L'Encyclique Reram Novarum a été l'objet d'une discussion très intéressante; M. Léon HarmeLy a pris part avec l'éloquence et l'autorité que toute la France catholique admire et reconnaît depuis longtemps. Quelques patrons ont eu la modestie et le courage presque héroïques en ces circonstances, et par conséquent éminemment chrétiens, de déclarer qu'on ne leur avait pas encore fait comprendre l'Encyclique Rerum Novarum, comme la comprennent les Evoques et les Sociologues catholiques du monde entier. Ils compromettaient, peutêtre sans le vouloir, les organes qui se sont donné l'honorable tâche de les inspirer, mais ils ont cru avec raison que le devoir devait faire taire toutes considérations -personnelles.

La doctrine de plusieurs se résumait encore en quelques propositions qu'ils ne lisaient évidemment dans aucun document pontifical, mais qu'à la rigueur ils espéraie nt arriver à déchiffrer, avec le concours persistant de leurs anges gardiens de Lille, de Cambrai et çl'Esquermes.

Voici ces quelques propositions, quintessences d'erreurs fort excusables chez la plupart des patrons, rnais peutêtre moins pardonnables chez ceux qui les inspirent :

a) La situation des ouvriers est bonne, la plupart des misères sont méritées.

b) Le salaire courant est toujours juste.

c) Les Sociétés composées d'ouvriers sont dang-ereuses et funestes.

d) Les Syndicats professionnels où l'ouvrier peut discuter avec le patron les questions d'heures de travail, de salaires, etc., sont inutiles, dangereux, utopiques.

e) Le seul remède aux misèi^es qui existent, est la raoralisation de l'ouvrier et la création d'oeuvres de bienfaisance.

C'est en présence d'idées aussi peu franchement catholiques, surtout depuis l'Encyclique JRerum Novarum, que M. Léon Harmel, le grand ouvrier du Pape, s'est trouvé étonné de voir encore une profession de soumission filiale sur ces restes d'un mur abattu et condamné depuis longtemps (?)

Il a d'abord répondu avec vigueur aux attaques di^ rigées contre ce que certains patrons du Nord appellent « UEcole belge » et qui nest autre que l'ensemble des applications pratiques et heureuses de l'Encyclique sur la conditiondes ouvriers (i). Aux patrons troublés dans leur vieille foi d'enfants de la grande et sainte Eglise de Cambrai, il a montré la main de Léon XIIÎ bénissant solennellement ce qu'on taxait devant eux d'imprudence et d'innovation : bien plus, il a montré le Pape jetant lui-même une semence de lumière et de bonté, appelant les ouvriers évangéliques à tracer des sillons plus profonds sur le terrain social que sa parole illumine et fécondp. Prenant ensuite une offensive dont sa charité et sa distinction native adoucissaient la rigueur, il a reproché à ceux qu'il pouvait croire réfractaires aux enseignements pontificaux leur attitude et leur aveuglement. A la lumière éclatante du texte de l'Encyclique Berum Novarum et des documents pontificaux qui l'ont commentée, M. Harmel a montré la voie seule sur laquelle les patrons, môme catholiques, ont l'espoir de ne pas être écrasés par le socialisme révolutionnaire.

(i) Voir plus haut, chapitre III.

Ce discours de M. Harmel a produit une profonde impression et plusieurs patrons, en sortant de Mouveaux, se sont mis en quête de l'Encyclique Reriim Novariirn dont ils n'avaient jamais trouvé, même à Mouveaux, qu'une interprétation incomplète, des frag-ments mutilés et méconnaissables.

Nous comptons donner prochainement une correspondance plus détaillée sur les progrès évidents des instructions pontificales dans le royaume ouvrier du Nord.

Ce travestissement indigne des délibérations et des actes du Congrès appelait un redressement. M. Léon Harmel, qu'on ne craignait pas de faire intervenir de la sorte pour abriter sous son nom cette odieuse campagne, semblait désigné pour protester tout le premier contre l'intolérable abus qu'on faisait de sa personnalité. Un simple démenti ou un désaveu de sa part aurait éclairé l'opinion et prévenu la plus fâcheuse des polémiques. Mais il se dérobait. Pressé d'instances, il répond au P. Doyotte, secrétaire du Congrès :

Val-des-Bois, le 30 juillet 1894.

Très Révérend Père,

C'est au passage que j'accroche une minute pour répondre à votre lettre du 26 qui m'est arrivée pendant le Congrès de Reims, lequel se termine seulement ce jour au Val-des-Bois.

Je ne me sais jamais occupé d'articles de journaux, qails me blâment ou qails me louent.

Je suis allé à Mouveaux^ rempli du désir de la concorde et de l'estime et de l'action commune, et du bon cœur entre tous.

Ma lettre est faite dans le même but.

Laissons donc les journaux tranquilles, cela ne me

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regarde pas, en tous cas cela ne regarde pas nos relations.

Je désire marcher avec vous, et je n'ai cure des journalistes.

Je vous conjure donc de répondre à ma lettre et de ne pas vous laisser détourner du bien, par des propos sans valeur, que je ne veux même pas connaître.

Croyez-moi toujours, très Révérend Père^ votre très dévoué serviteur,

Léon H ARMEL.

M. Léon Harmel ne s'est « jamais occupé d'articles de journaux » et n'a « cure des journalistes »! Et cependant nous lisons dans une lettre écrite par lui, signée de lui et envoyée à plusieurs personnes, lettre à laquelle la Semaine religieuse de Cambrai faisait allusion dans son article du i8 août: « Tous les jours j'écris des lettres dans les journaux. »

Nous le répétons : un seul mot de M. Harmel pouvait arrêter net une polémique qui s'abritait derrière sa personnalité. Ce mot que ne le disait-il ? que ne l' écrivait-il ? que ne le faisait-il polygraphier? Pourquoi feignait-il de ne point comprendre ? Pourquoi n'usait-il pas alors, en faveur de la paix, de cette influence extraordinaire qu'on lui prête et qu'il n'a jamais négligé de faire valoir? Pourquoi repoussait-il l'occasion qui lui était offerte de garantir la charité et de maintenir la bonne entente entre les catholiques ?

La chose pourtant semblait aisée; et la pensée d'une protestation énergique, surtout après la lettre du R. P. Doyotte, serait naturellement venue à tout esprit que le seul amour de la vérité aurait sollicité, que le seul désir de l'union des cœurs aurait inspiré. Mais c'était bouleverser les plans depuis

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longtemps combinés; c'était renoncer sans coup férir à l'espoir d'un triomphe dont on caressait secrètement le rêve, dont on avait même annoncé, devant des amis incontinents, l'avènement prochain.

Ne s'ag-i'ssait-il pas, avant tout, en efFet, d'imposer à tous les catholiques, aux patrons réfractaires, aux évêques tardigrades de France, le programme étudié chaque année au Val-des-Bois ! Ce n'est pas qu'on ait voulu faire passer M. Harmel pour un Pape laïque, ni que lui-même se soit jamais donné pour tel. On s'est contenté modestement de le présenter au monde catholique, parmi les diocèses et les diverses juridictions épiscopales, comme le personnage saintement officiel et qui aurait reçu, avec la parole intime, authentique et complète du chef de l'Eglise, la précieuse mission de la répandre.

Et l'on ne songea pas à. abandonner le programme promulgué à Liège, approuvé par le Bon Père et chaudement commenté dans tous les cercles ouvriers qui ont le bonheur de posséder un> de ces hommes rares, et pourtant assez nombreux, un initié du Val-des-Bois. L'on ne put se résoudre à un si grand sacrifice, et l'on ne s'inquiéta point de désavouer les calomnies grossières qui s'appuyaient sur la personne et sur l'autorité de M. Harmel, pour mieux décrier le Congrès de Mouveaux.

Ce fut alors, devant cette mauvaise volonté systématique, que le R. P. Doyotte, secrétaire- du Congrès qu'avait présidé Mgr l'Archevêque de Cambrai, reçut de Sa Grandeur l'ordre de riposter à l'attaque et de répondre à l'article malveillant du Moniteur; voici sa protestation:

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1er août 1894.

On me communique, dans une coupure de votre journal en date du 22 juillet, un article sur le Congrès de Mouvéaux, contre lequel il m'est impossible 'de ne pas protester.

Votre bonne foi a été trompée. Je n'ai pas à relever les impertinences qui s'y trouvent à l'adresse du vénérable archevêque de Cambrai ; je n'ai pas à chercher les motifs qui ont pu déterminer votre correspondant, ni les sentiments qui l'ont inspiré; j'ai le devoir et le droit de protester au nom de la vérité, au nom et pour V honneur de Sa Grandeur Mgr l'Archevêque, des org-anisateurs et des membres du Congrès^ et je viens vous dire qu'il n'y a pas une seule allég-ation de votre article qui soit exacte.

Il est faux que V Encyclique Rerum Novarum ait été l'objet d'aucune discussion ; il est faux que des patrons catholiques aient tenu le langage que vous leur prêtes : il est faux que les propositions que vous citez aient jamais été enseignées comme vous le dites; il est faux qu'une seule phrase d'appréciations sur ce que vous appelés l'Ecole belge ait été prononcée par qui que ce fût du Congrès: il est faux, odieusement faux, que les patrons catholiques du Nord aient eu besoin de se mettre, en quittant Mouvéaux, à la recherche d'un texte de l'Encyclique. Dès V apparition de l'Encyclique, les patrons catholiques du Nord en ont répandu plus de douze mille exemplaires (/) parmi les ouvriers, rien que dans les quatre villes les plus voisines de Mouvéaux.

Je vous requiers, monsieur le Directeur, de reproduire ma lettre dans votre plus prochain numéro.

Le public appréciera et bientôt le compte-rendu sténographique du Congrès dira au monde catholique ce qu'a

(i) D'après des renseignements exacts, trente mille exemplaires ont été répandus dans les quatre villes mentionnées.

été, SOUS la présidence d'un archevêque vénérable; ce Congrès si indig-nement travesti et odieusement dénoncé par votre journal.

F. DOYOTTE, S. J.

Aux yeux de tout homme sérieux et ennemi des vaines discussions, un tel démenti, .venant d'une telle source, terminait la question. Ce fut pour r Univers l'occasion d'entrer en scène. Il publiait le i4 août cette note dont le fond est une insolence à l'ég-ard du P. Doyotte et de son vénérable mandataire :

La dépêche que nous publions ci-après nous est adressée par notre correspondant de Rome, au sujet d'une polémique entre le Moniteur de Rome et le R. P. Doyotte, secrétaire du cong-rès de Mou veaux (Nord).

Le journal romain félicitait M. Harmel d'avoir, au cong-rès de Mouveaux, défendu « l'école belg-e » contre des attaques injustifiées de la part de certains membres du cong-rès ; d'avoir protesté contre cinq propositions, où ses membres du Cong-rès prétendaient réduire la doctrine de l'Encyclique sur la condition des ouvriers.

Le R. P. Doyotte, dans une lettre publiée par les journaux catholiques du Nord, avait vivement protesté contre les allég-ations — dont, pas une, disait-il, n'était exacte, — contenues dans l'article du Moniteur; il contestait l'authenticité des cinq propositions.

Nous pourrons revenir sur tout ceci quand nous aurons vu le numéro du Moniteur de Rome qui nous est annoncé ci-dessous.

En attendant, voici la dépêche de notre correspondant:

Rome, 13 août, midi.

M. Harmel communique au Moniteur de Rome une lettre écrite par lui au R. P. Doyotte, au lendemain du cong-rès de Mouveaux.

l' « UNIVERS » ET LA (( VÉRITÉ FRANÇAISE » 205

M. Harmel regrette d'avoir eu à défendre si vivement l'école de Liège contre les rapports lus au Congrès.

Il exprime l'espoir que les jésuites français et belges suivront l'exemple admirable donné par d'autres relig-ieux de leur compag-nie, particulièrement le R. P.Lemkutil et les jésuites de l'Université g-régorienne, qui comprennent si bien l'Encyclique.

Cette lettre paraît ce soir, avec les extraits d'un compte rendu imprimé du congrès de Mouveaux en 1898, renfermant les cinq propositions niées par la lettre du R. P. Doyotte.

U Univers insérait ensuite le 18 août une longue lettre de M. Harmel contenant ses griefs contre le Congrès de Mouveaux. Au fond, la campagne que celui-ci avait voulu engager venait d^échouer complètement, grâce à la prudence des Directeurs de cette réunion. Cela ne faisait plus le jeu des démocrates; il ne leur restait qu'à forcer la situation en tenant pour acquis le résultat qui leur écliappait,en imputant au Congrès les discussions que M. Harmel s'était efforcé d'amorcer dans les conversations privées.

S'il avait plu aux patrons chrétiens du Nord de critiquer dans leurs réunions le programme de l'Union démocratique dirigée par M. l'abbé Pottier, le lecteur sait déjà que ce n'eût pas été sans sujet. Mais ils avaient évité le piège. Il fallait à tout prix les y faire tomber.

C'est à ce manège que, consciemment ou non, se prêtait l'Univers. Eugène Veuillot écrivait, le 29 août, ce morceau où il étale une candeur amusante chez un vétéran de la polémique.

La Semaine religieuse de Cambrai nous fait une

2o6 LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE

chicane à laquelle nous ne comprenons rien. Il s'ag-it du Congrès de Mouveaux. Voulant reproduire la lettre de M. Léon Harmel sur ce qui s'est dit et fait dans ce Congrès quant à la question ouvrière et sociale, nous avons indiqué le plus sommairement possible, sans émettre une opinion personnelle quelconque, que le R. P. Doyotte et le Noaveaa Moniteur de Rome n'étaient pas là-dessus du même avis. C'était un fait. Et la preuve c'est que le journal romain a publié sur cette affaire une long-ue lettre contre laquelle le R. P. a réclamé vivement. Nous avons qualifié la lettre et la réclamation de « polémique ». La Semaine religieuse se récrie contre l'impropriété de ce terme et nous reproche d'autres inexactitudes non moins g-raves. Ainsi, dans ce résumé que nous voulions innocent et que l'on juge perfide, nous avons dit que M. Léon Harmel avait ce formulé des critiques contre certaines conclusions du Congrès » ; il fallait dire qu'il avait critiqué « des lectures faites au réfectoire ».

Ces erreurs très involontaires, uniquement imputables au désir d'être court, nous paraissant innocentes autant qu'inoffensives, ne nous donnent nul remords. Dans tous les cas, les voilà réparées.

Mais qu'il y ait eu rectification et non polémique, que certaines questions aient été ag-itées ici ou là, au réfectoire ou en séance, une chose est hors de doute ; M. L. Harmel et le P. Doyotte ne sont pas d'accord sur les tendances qui ont prévalu au cong-rès de Mouveaux; ils ne le sont pas non plus sur les conséquences pratiques qu'il faut tirer de l'encyclique Reram Novarum.

La lettre de M. Léon Harmel, si courtoise et si respectueuse, a mis ce fait en lumière.

Voilà l'important. Si la Semaine religieuse de Cambrai veut donner de tout le débat et de ses causes un résumé ég"alement accepté du P. Doyotte et de M. Harmel, nous le reproduirons avec empressement. Elle verra par là que nos préférences pour les thèses, doctrines et pratiques de M. Léon Harmel ne vont pas jusqu'au parti-pris-

L « UNIVÏÏRS )) ET I.A (( MERITE T-ftAiSTÇAlSE » 207

Ouelques jours après,le 'Directeur de la Semaine de Cambrai répondait à cette invite :

,.. Je pourrai donc ne répondre en aucune façon à votre invitation ; mais j'estime avec vous qu'il est désirable que la lumière se fasse sur rincident de Mouveaux. C'est pourquoi, si votre proposition est agréée par les deux parties, je ne refuse point à faire le nécessaire pour que vous ayez pleine et entière satisfaction.

L'expérience que vous avez des polémiques de presse ne vous permet ^uère d'espérer que je puisse arriver a à faire de tout le débat et de ses causes un résumé qui soit, également accepté par le P. Doyotte et par M.Harmel y*. Mais il est un autre moyen d'arriver au même résultat.

Je commencerai à publier les pièces dont j'ai ou je , puis avoir connaissance. Me Harmel pourra, dans le numéro suivant, compléter et rectifier.

Afin que. la discussion ne s'égare point et ne se prolonge pas, on s'entiendrait là c'est-à-dire à la production de pièces relatives au dernier congrès de Mouveaux avec les quelques lignes nécessaires à les mettre en lumière. Comme parmi les pièces doivent se trouver nécessairement des lettres privées, il est nécessaire que, d'un côté comme de llautre, toute autorisation soit donnée. Je me char;ge de demander le consentement du P. Doyotte ; je vous prie de me procurer celui de M. Harmel.

Comme l'espèce de défi que vous m'avez porté a été rendu publicdans votre journal, je désire quemaréponse y soit aussi publiée, afin que vos lecteurs voient que si quelqu'un recule ce n'est pas moi.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués:

J. Delassus.

Pour notre part, ajoutait V Univers, nous acceptons volontiers de reproduire, après /a Semaine^le pour et le contre,

il ne nous appartient pas de procurer à M. l'abbé

Delassus le consentement de M. Léon Harmel, mais nous croyons que celui-ci, quel que soit son éloig-hement pour les polémiques, le donnera volontiers (i).

Voici la réponse de M. Harmel. Tout en dissimulant son rôle personnel, il démasque le but poursuivi :

Val-des-Bois, le 3 septembre.

Monsieur le Rédacteur.

Dans son numéro d'hier, l'Univers publie une lettre de M. le chanoine Delassus, rédacteur de la Semaine religieuse de Cambrai. ^.

Celui-ci nous offre ses colonnes, à la direction de Mouveaux et à moi, pour nous expliquer.

Pour être utile, cet échange d'idées doit porter sur les principes et non sur les personnes.

Je propose donc d'exposer mes idées sur le salaire, la direction de Mouveaux exposerait ensuite les siennes ; puis sur l'action populaire, enfin sur V autorité patronale.

Nous ferons ainsi un travail utile pour la vérité que nous cherchons tous. La personnaliténe fait qu'en combrer, qu'eng-endrer la division, elle arrive trop souvent, comme le dit Wog-ner, « à projeter de l'ombre sur la vérité » et à (c embarrasser la justice ».

Laissons donc de côté les personnes, ce sont des incidents où je suis bien résolu à ne pas me mêler, dussé-je passer pour coupable de tous les torts.

Je suis trop désolé des divisions qui nous ont livrés aux francs-maçons et aux juifs, pour jamais mettre de l'huile sur le feu.

Travaillons tous ensemble pour la vérité.Si nous avons des diverg-ences de vues, expliquons-nous fraternellement.

Voilà le seul terrain digne d'un chrétien.

(i) 2 septembre 1894.

, x' « UNIVERS » ET LA (C YÉRITÉ FRANÇAISE » 200

Voilà le seul aussi qui soit digne delà Semaine religieuse de Cambrai.

Veuillez agréer, monsieur le Rédacteur,rassurance de mon affectueux dévouement (i).

Voici la réponse parfaitement claire de M.rabbé Delassus, suivie d'an filet où Eugène Veuillot laisse trop percer sa déception et son dessein de ne pas lâcher prise :

La lettre de M. Harmel, publiée dans votre' numéro du 5 septembre demande une réponse. Elle a été différée jusqu'à ce jour parce que j'ai passé toute la semaine à Cambrai pour y suivre les exercices de la retraite pastorale. Ma rentrée à Lille me permet de prendre connaissance des journaux et correspondances accumulés sur mon bureau.

Ma réponse sera courte. Il s'agit d'un fait : ce que l'on a appelé « l'incident de Mouveaux » raconté dans le Moniteur de Rome de façon à nécessiter une légitime protestation de la part du R. P. Doyotte, Secrétaire du Congrès. La Semaine religieuse de Cambrai a cru devoir intervenir pour confirmer les démentis au Moniteur de Rome, parce que Mgr l'archevêque de Cambrai avait été mêlé à cet incident par ladite correspondance.

L'Univers a ensuite demandé à la Semaine religieuse de« donner de tout le débat et de ses causes un résumé également accepté du P. Doyotte et de M. Har- , mel », promettant de le reproduire.

C'était déjà étendre la question au delà de ses premières limites. Je répondis néanmoins : « Si votre proposition est acceptée par les deux parties, je ne me refuse point de faire le nécessaire pour que vous ayez pleine et entière satisfaction. » Toutefois, j'observai que s'il fallait faire agréer ce résumé de part et d'autre avant

(i)X*C/>«'î;e/"S, 5 septembre.

PROGRÈS DU LIBER. — II — l4

de le publier, la chose pourrait être long-ue et laborieuse. Je proposai donc de publier simplement les pièces.

M. Harmel répond : « Pour être utile, cet échange d'idées doit porter sur les principes et non sur les personnes. Je propose donc d'exposer mes idées sur le salaire, la direction de Mouveaux exposerait ensuite les siennes, puis sur l'action populaire-, enfin sur l'autorité patronale. »

Vous reconnaîtrez, monsieur le Directeur, que c'est transporter le débat sur un autre terrain que celui où vous l'aviez mis et où j'avais accepté de vous suivre. J'aurais volontiers consacz^é un supplément depag"es à la question de fait; mais une Semaine religieuse n'est point faite pour s'engag-er dans une discussion qui durera peut-être autant que celle de la prédestination.

D'ailleurs, est-il bien utile d'eng-ag-er ce grand débat?

S. E. le cardinal RampoUa disait, il y a juste un mois, dans une lettre dont M. Harmel a certainement connaissance : « Aquiconque a répondu à son appel, l'auguste auteur de l'Encyclique Reram Novarum a laissé libres l'examen et l'étude de plusieurs points secondaires bien que connexes à la question sociale. »

M. Harmel sait mieux que personne comment l'association des patrons chrétiens du Nord a répondu à l'auguste auteur de l'Encyclique Reram Novarum. il sait que nulle part en France, pas même chez lui, du moins sur plusieurs points, on n'a fait plus d'efforts et de sacrifices pour améliorer la condition morale et matérielle de l'ouvrier que chez certains de nos patrons chrétiens. Qu'il les laisse donc libres sur « les points secondîtires » que le Pape « a laissés libres » . "

M. Harmel me permettra-t-il, en terminant, de dire ■avec tout le respect que je lui porte et toute la reconnaissance que la France lui doit pour les services rendus par lui à la cause ouvrière, qu'un mot, un seul mot de lui au Moniteur de Rome ou à son correspondant, eût prévenu ou arrêté tout le bruit qui s'est fait depuis un mois sur l'incident de Mouveaux.

Veuillez agréer mes sentiments respectueux et dévoués en Notre Seig-neur. — P. S. Je prie le directeur de VUnivers de vouloir bien donner cette lettre intégralement dans l'un de ses prochains numéros.

L'Univers ajoute :

Il nous semble résulter de cette lettre que M. l'abbé Delassuset ses amis, par crainte d'un débat trop étendy, trop prolong-é, trouvent mieux que le débat ne soit pas ouvert. C'est incontestablement le moyen le plus sûr d'éviter les long"ueurs. Il est certain, du reste, que le programme de M. Léon Harmel est très larg:e';. cepen- . dant avec un peu ou beaucoup de bonne volonté de part et d'autre, et en écartant les questions personnelles, il n'eût pas été impossible, croyons-nous, de le renfermer dans de raisonnables limites.N'en parlons plus.

Mais à défaut d'une enquête portant sur trop de questions, ne pourrait-on faire la lumière, dans les conditions que nous avions indiquées, sur le point même qui a donné lieu à la présente polémique; nous voulons dire sur les Lectures faites au réfectoire durant le Gong-rès de Mouveaux? Ces lectures ont eu manifestement une importance particulière. Pourquoi ne chercherait-on pas à préciser le caractère et la portée des enseig-nements donnés sous cette forme ?

Nous avons reçu à ce sujet des lettres dont M. Léon Harmel, qui n'y est pour rien, aurait plus à se louer que ses contradicteurs.

Dans tous^les cas, nous estimons que le débat ne saurait en rester Là. S'il ne peut recevoir la solution que nous désirions, nous comptons sur nos amis du Nord pour bien' expliquer la situation. (/).

Un appel si direct ne pouvait pas rester sans réponse. Le 8 octobre, l'Univers commençait la publication d'un long- mémoire, d'un réquisitoire en règle

(i) L'Univers, 12 septembre.

212 LA DEMOCRATIE ÇHUETIENIfjÈ; ■ r

contre les patrons chrétiens du Nord, qu'il poursuivait le 10 et le 1 3. Voici le prologue dont Eugène Veuillot l'accompag-ne :

Un débat, où C Univers n'a g-uère d'autre rôle que celui d'enregistrer les coups, a eu lieu dernièrement au sujet des prescriptions de VY,ncyc\\(\ae-Reram Novarum sur la condition des ouvriers et des enseignements donnés dans diverses réunions des patrons . catholiques du Nord. Ce débat n'a pas eu de conclusion. Ceux qui l'ont suivi sont donc restés en face, d'interprétations et d'affirmations contradictoires.

Plusieurs catholiques du Nord, très au courant des questions débattues, ont pensé qu'il fallait écFairer la situation et un travail collectif nous a été envoyé dans ce but. Nous allons l'insérer sans y joindre aucun commentaire. Notre seul désir est de faire au profit de tous la lumière.

Nous savons, et nous l'avons proclamé cent fois, que nulle part les grands industriels animés de l'esprit chrétien n'ont fait plus d'effort que dans le Nord pour venir en aide aux ouvriers. Voilà longtemps que de ce côté on a cherché des modèles. La question est de savoir s'il ne reste pas quelque chose à faire au double point de vue de la charité et de la justice pour se conformer exactement à tous les enseignements du Saint-Siège.

Le travail de nos correspondants contient des documents que f Univers a déjà donnés ; nous les reproduisons afin d'exposer bien complètement l'état des choses.

Mis en cause dans ce mémoire, M." le chanoine Fichaux, professeur à la Faculté catholique de Lille, écrivit à l'Univers :

Monsieur, Voilà donc entièrement publié le mémoire qui avait pour but de dénoncer les patrons du Nord comme réfractaires à la direction du Souverain Pontife. L'auteur

l\(( UNIATÈrS » ET LA.'(( VÉRITÉ FRANÇAISE » 2l3

m'a mis en cause assez souvent, en bonne compag'nie d'ailleurs. En relisant toutes ces citations forcément dénaturées, par cela niême qu'elles sont séparées du contexte, je n'éprouve • en aucune manière le besoin de demander pardon à vos lecteurs. Je me suis dit que le grand nombre d'entre eux se sera dit : était-ce la peine de formuler une si' grave accusation pour l'étayer de si pauvres tém oig-na ges ?

Je ne veux donc pas m'attarder à une réfutation que je juge superflue et qui ferait croire qu'un pareil soupçon pouvait nous atteindre.

Mais j'ai le droit de m'étonner que, nonobstant certaines réserves, vous ayez, avec une complaisance si marquée, ouvert vos colonnes à des accusations si peu réfléchies. Vous ne deviez pas oublier que tout ce bruit se fait autour de l'archevêque de Cambrai, et que ce prélat, bien loin de se séparer de nous, a autorisé le P. Doyotte à protester en son nom contre la correspondance du il/o/iîïearrfe/îome.

Ce ne sont donc pas les patrons chrétiens du Nord isolément qui sont en jeu ; ce sont ces patrons groupés autour de leur archevêque qui les bénit, qui les encourage, qui les approuve et qui du même coup deviendrait leur complice. Voilà où vont les coups de votre anonyme?...

Mais qui sont donc, une bonne fois, ces patrons du Nord, qu'on loue et qu'on incrimine tour à tour, qui donnent de grands exemples et qui deviennent une pierre de ^caudale? Sont-ils de ces patrons, qui, satisfaits de leur fortune, n'ont nul souci du Pape de l'Eglise, de la religion, des ouvriers, des pauvres? Quels sont leurs anges gardiens, pour parler comme le Moniteur de Rome-? Quels sont leurs inspirateurs? ' Leurs inspirateurs, Monsieur, vous le savez, c'est actuellement le P. Dovotté, c'était et c'est encore moi. '^ Dieu ne plaise que je me sépare d'eux en ce moment ! Leur honneur et le mien sont et doivent rester solidaires...

2l4 LA. DÉMOCRATIE CHRETIENNE

JNIais les patrons eux-mêmes? Nos patrons chrétiens, Monsieur, ce sont ces hommes que toute la France catholique connaît et admire à bon droit. Le Saint-Siège n'a pas en France de serviteurs plus dévoués. Ils onL créé, dirig-é, entretenu toutes les œuvres pontificales qui sont la gloire de notre diocèse : œuvre des zouaves pontificaux autrefois, œuvre du denier de Saint-Pierre maintenant et toutes les autres. Pourquoi ne dirais- je pas aussi l'université catholique de Lille, qui est au premier chef une œuvre pontificale? Ce sont ces patrons qui, en i88q, conduisaient eux-mêmes et^à leurs frais 600 de leurs ouvi*iers aux pieds du Saint-Père, et qui, au lendemain de l'Encyclique, en distribuaient autour d'eux jusqu'à 3o. 000 exemplaires.

Ils sont en tête de toutes les bonnes œuvres : églises, paroisses nouvelles, écoles libres, cercles, patronages. Qu'on vienne voir dans leurs villes manufacturières l'efflorescence de toutes les institutions qui concourent à l'entretien de la vie chrétienne. Qu'on demande ensuite aux cui'és, aux relig-ieux, aux missionnaires, qui, par milliers, sont venus de toute part leur demander des ressources pour leur pauvreté, combien, depuis un demisiècle, ils ont emporté de ces terres privilég-iées de la charité chrétienne.

Et envers leurs ouvriers ? Bien avant l'Encyclique, leur conscience réveillée leur avait rappelé leur devoir. Jaloux de donner à leurs ouvriers toute facilité de vie chrétienne, ils s'y sont employés eux-mêmes; ils ont requis le zèle de leurs femmes, elles aussi profondément chrétiennes ; ils ont voulu à demeure dans leurs usines des religieuses ; ils ont appelé le prêtre pour évangéliser et catéchiser ouvriers et ouvrières. Afin de se ménager dans l'avenir des conJ,remaîtres chrétiens ils entretiennent à Tourcoing-, ils créent en ce moment à Roubaix une école professionnelle. Connaissant le besoin de la retraite par leur expérience personnelle, ils désirent en faire jouir leurs ouvriers et ils ont, à leurs frais, cons-

l' « UNIVERS » ET LA « VÉRITÉ FRANÇAISE )) 2l5

truit eette maison de retraite de Notre-Dame-du-Haut- Mont, qui peut contenir jusqu'à 120 retraitants à la fois.

Au point de vue économique, qui donne des salaires plus élevés? Qui se montre aussi soucieux de connaître et de soulager la misère des ouvriers ? Et sur le terrain de l'org-anisation sociale, présentez-nous des syndicats chrétiens, qui fonctionnent comme les leurs ; syndicat de Saint-Nicolas à Lille, syndicat de l'industrie textile à Roubaix et à Tourcoing*. Montrez-nous, comme à Tourcoing-, un syndicat, disposant d'un budg-et de dépenses de 12.000 francs par an, flanqué de deux sociétés civiles au capital de 100.000 francs ;chacune : société immobilière et société de la Boulang-erie. Connaissez-vous quelque part de semblables éléments pour un futur patrimoine corporatif, quand la loi le permettra ?

Et ces hommes, qui ne pouvaient manquer de se lieurter à la haine intellig"ente des sectaires, qui ont rendu témoig-nag-e de leur foi devant les tribunaux aux applaudissements de tous les catholiques, qui ont eu leur syndicat dissous, parce qu'il avait le tort d'être chrétien, ces hommes, les voilà aujourd'hui en face d'adversaires qui, dites- vous, ne leur veulent aucun mal, qui sont des fidèles du Pape, des catholiques de premier choix, peutêtre des prêtres ; qu'en obtiennent-ils ? Le plus cruel affront qui pouvait être infligé à leur âme chrétienne ; ils sont dénoncés comme rebelles au Pape, et cela dans l'Univers.

Avouez, me disait l'un deux, il y a quelques semaines, que c'est peu encourag-eant, donner son arg-ent, son temps, ses peines, sa santé, sa vie comme notre Henri Bayart, martyr du pèlerinage de 1889, supporter les railleries des patrons sceptiques qui se moquent de notre simplicité, et, en fin de compte, passer peut-être aux yeux du Pape et de l'Eglise, pour des hérétiques!

Oui, Monsieur, c'est peu encourageant et ces tracasseries à la fois mesquines et odieuses sont une très grave

imprudence. Il n'est pas si facile d'arracher aux jouissances de la vie, pour transformer en hommes d'oeuvres, des patrons arrivés à la fortune. Ne resserrez pas encore par des suspicions injustes et dos délations peu fraternelles un chemin déjà bien étroit. Quand vous aurez refoulé tous les patrons dans l'égoïsme, le socialisme d'Etat sera à nos portes.

En résumé, Monsieur, vous avez blessé au cœur des hommes qui ont bien mérité ,de l'Eglise. En jetant des doutes sur leur orthodoxie, vous avez affaibli l'autorité d'un grand exemple. Je demande à votre loyauté, que je tiens pour indubitable, une réparation. ^

Il y a quelques jours, prenant note de l'ordre du jour de la dernière conférence de Mouveaux, vqus trouviez que ce pouvait être le point de départ d'un rapprochement entre les catholiques du Nord. Croyez bien. Monsieur, que nous n'avons jamais cherché la guerre. La guerre fratricide, en ce moment en France plus qu'ailleurs, est un crime. Qu'on nous laisse à nos œuvres, sans vouloir nous imposer une direction autre que celle du Pape et de notre évêque. Qu'on en finisse avec une hostilité tantôt sourde^ tantôt ouverte. Nos mains sont tendues à quiconque voudra les prendre dans une étreinte sincèrement fraternelle.

Agréez, Monsieur, nos sentiments respectueux.

De leur côté, les patrons chrétiens du Nord avaient fait justice dès le mois d'août, des attaques injustes et injustifiables dont ils étaient l'objet. Quand il fut une fois constaté que M. Harmel refusait de se désolidariser à^dL^ec le Nouveau Moniteur deRome, ils adressèrent au directeur la protestation ci-jointe:

Attaqués sous le couvert de. l'anonymat dans votre journal, et suffisamment désignés pour avoir le droit de répondre là où Taccusation s'est produite, nous vous

'ïi^ « itNiy^^ » 217

prions de bien vouloir insérer ces quelques mots d'explication, qui sont de nature à jeter quelque clarté sur ce débat.

Patrons, nous ne sommes pas des théolog'iens et n'avons jamais eu la prétention de nous érig-er en pontifes ni en chefs d'école. Habitués à nous réunir, afin de travailler en commun à la solution de la question ouvrière en nous inspirant des préceptes de l'Evang-ile et des enseig-nements de l'Eg-lise, nous avons eu recours, pour la question scientifique, à des jurisconsultes et à des économistes, pour la partie doctrinale à des théologiens. Leurs noms vous sont connus, ils s'appellent ^Gustave Théry, Charles Perrin, Claudio Jaunet, Béchaux, le chanoine Fichaux, le P. Doyotte, le P. Caudron, le P. Gastelein, le P. Fristot, Mg-r Baunard, Mg-r Freppel, de regrettée 'mémoire.

La question' du salaire a été traitée et a fait l'objet d'une longue polémique dans les journaux catholiques; la réppnse qui a été. donnée par le Saint-OJJice sar certains points particulièrement délicats y a mis fin. Nous-n'avons pas r intention de rouvrir ce débat, qui n'est pas de notre compétence.

Nous, patrons du Nord, quand la question du salaire se pose devant nous, nous ne la considérons pas en théorie, mais en pratique. Nous n'allons pas rechercher ce qu'est le salaire aux pays du P. Lehmkuhl et du P. Liberatore, mais ce qu'il est chez nous et wici ce que nous constatons.

Si nous prenons pour point de comparaison l'usine de Val-des-Bois, nous trouvons que, pour la même industrie, les salaires sont plus élevés de 10 à 10 0/0 dans la région de Fourmies et de 10 à 3o ojo à Rou- ^aix-Tourcoing .

M. Harmel étant considéré à juste titre comme un patron modèle qui remplit à l'égard de ses ouvriers ious ses devoirs de justice, d'équité et de charité, on '26 peut guère accuser nos patrons de lai être infé-

rieurs et de ne pas se soumettre aux enseignements de VEncijclique sur ce point capital.

Mais ce n'est pas tout : au Val-dés-Bois, la filature de laines peignées travaille la nuit. Il faut sans doute des raisons d'une gravité exceptionnelle pour décider M. Harmel à être ainsi la cause involontaire de la séparation des ménages, de la décadence de la race et des mœurs, tandis que nos filateurs de laines peignées résistent à cette odieuse pratique. Sur ce point encore on ne peut guère leur reprocher de mal interpréter la pensée de Léon XIII. ^

Cependant, pour la vente de leurs produits, nos industries n'ont pas, de concurrents plus directs que le Val, et si vous supputes l'avantage énorme qui résulte pour cette maison et de la différence des salaires et du travail de nuit, vous aurez la mesure des sacrifices que s'imposent nos patrons pour mettre leurs actes d'accord avec leurs doctrines. Aussi se croient-ils le droit de revendiquer hautement l'honneur d'avoir été les précurseurs de V encyclique et d'en être à l'heure présente les fidèles observateurs.

Ils ne reconnaissent pas à l'école de l'abbé Pottier, qui a sans doute puisé d'ans l'heureuse direction du collèg-e de Huy, les lumières de l'expérience qui lui ont fait découvrir la formule de la paix sociale, le droit à l'interprétation infaillible et autorisée de l'admirable Encyclique Rerum Novarani, qui restera toujours notre charte inviolable et sacrée.

Veuillez agréer, monsieur le Directeur,^ l'expression de nos sentiments disting-ués.

Louis Cordonnier Président du Syndicat mixte de l'industrie roubaisienne.

TiBERGHIEN-MOTTË

Président du Syndicat mixte de Tourcoing. P. Legros à Wignehies, près Fourmies.

Pendant plusieurs semaines encore cette polénii-

l' (( UNIVERS » ET LA (C VERITE FRANÇAISE » 219

que sans équité, et l'on est bien tenté d'ajouter sans bonne foi, est poursuivie par VUnivers, s'efforçant de faire passer pour des aveux, des retours à récipiscence, les déclarations toutes naturelles de fidélité aux enseignements pontificaux que les patrons chrétiens du Nord étaient amenés à reproduire (i).

Le lecteur, s'il prend connaissance de l'exposé de principes que M. le chanoine Fichaux fit en leur nom, au mois de novembre de la même année, spécialement sur. la question du salaire, achèvera de s'édifier complètement sur la valeur de ces attaques. On trouvera cet exposé à la fin de ce volume (2).

L'Univers, qui le reproduisit, n'en fut point embarrassé. Mais en voici assez sur son rôle. Finissons par ces lig-nes du 8 novembre, après l'appréciation d'une brochure justificative publiée par les patrons chrétiens du Nord. Elles résument l'esprit du journal :

Gardons-nous de nous lasser d'expliquer que Rome a déjà parlé, non seulement par l'Encyclique, mais aussi par de solennelles et ti'ès claires approbations, données à ceux d'entre nous qui ne sont pas d'accord avec les commentaires partis de Mouveaux. Nous n'insistons pas làdessus ; il suffît de prier M. Cordonnier et ses amis de chercher de ce côté les éclaircissements qu'ils désirent ; ils les y trouveront, car ils y sont. (Eug-ène Veuillot.)

Roma lociita est; et Rome, c'est l'Univers.

(i) Voir, par exemple, les numéros des la et 16 octobre, (a) Voir appendice III.

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