‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 79 sur 118 · IV. — L'Univers, ses correspondants et collaborateurs · texte numérisé non relu

IV. — L'Univers, ses correspondants et collaborateurs

Le Nouveau Moniteur de Rome, instigateur de cette campagne déloyale et odieuse, avait pour directeur M. Fabbé Bœg-lin (i). Quelque temps après, celui-ci devenait le correspondant attitré de V Univers ; et, pendant plusieurs années, ses lettres sur la politique extérieure, signées du nom de Lûcens, j figurèrent fréquemment en premier Paris.

La correspondance polycopiée que M; Harmel adressait aux initiés de son cénacle, durant ses voyages et ' pèlerinages à Rome, montre que le parti était particulièrement servi à Rome par trois abbés, devenus monsignors : MM. Glorieux, Vaneufville et Tibergliien. Les deux premiers furent aussi des correspondants de l'Univers {2).

La part principale revient sans conteste à M. Fabbé Bœglin. Le temps n'était pas encore très loin

(i) Sur le rôle dissolvant joué par M. l'abbé Bœglin au point de vue de la résistance religieuse, et les honteux conseils du Moniteur de Rome, on peut voir iÎ07?ie ef l'Action Libérale, pp. 177, 189, etc. Cela n'empêchait pas l'Univers de dire que « la direction xle ce journal lui avait été confiée par le Saint-Père », que le Nouveau Moniteur était un journal « fondé sous l'inspiration de Léon XIII ». [L'Univers, 24 octobre 1894.)

(2) M. l'abbé Vaneufville a fait, avec l'appui de la Croix, une ■campagne électorale extrêmement active, pour montrer que le salut de la France catholique exige que les électeurs chrétiens se portent à gauche. (Voir Rome et l'Action 'Libérale,, chapitre X.) C'est lui «ncore qui écrit dans la Croix sous le pseudonyme de Sienne et contribua, autant qu'il le pouvait, à donner à ce journal, en beaucoup de circonstances, l'attitude indécise, ondoyante, flottante dont ses meilleurs amis souffraient, sans en avoir le secret.

. l' (C; univers )) et là.' « vérité française y) 221;

où l'Univers se défendait de Tavoir pour collaborateur (i). Mais le temps marchait vite à cetteépoque. Nous serions peut-être suspect en déprivant nous-même le rôle du grand correspondant de l'Univers. M. Fabbé Dabry, dont l'éloge n'est plus à faire au point de vue de l'ardeur démocratique et républicaine, nous vient heureusement en aide. Lorsqu'il fonda, en 1898, la Vie catholique, cet organe inconfusible des idées les plus avancées en sociologie, en philosophie religieuse et en exégèse, comme en politique chrétienne, il rechercha le concours de M . l'abbé Bœglin, et voici le tribut d'hommage qu'il lui rend dans ses souvenirs :

J'avais depuis quelque temps l'occasion de rencontrer, soit chez l'abbé Lemire soit chez d'autres amis, quelqu'un dont ces questions de politique religieuse étrangère étaient, la spécialité, bien qu'il pût traiter avec une égale maîtrise toute question susceptible de faire le sujet d'un article de journal, qui était dans la presse depuis près devingt ans, qui rédigeait pour les principaux journaux catholiques de France, de Suisse, de Belgique, d'Italie,. d'Amérique, des correspondances dont les pseudonymes laissaient deviner une personnalité singulièrement au courant des choses contemporaines etd'habitudes comme des secrets de la diplomatie. C'était Mgr Bœglin.

Il dispersait ainsi sa pensée aux quatre coins de la publicité catholique depuis le grand naufrage du Moniteur de Rome. Treize ans monté sur ce vaisseau bien armé, il avait combattu le bon combat, à Rome, aux. côtés de Léon XIII ...

Une tribune s'ouvrait pour la Cause, et, en cette fin^ d'année 1898, la Cause, c'était plusque jamais en France le ralhement, dans tous les pays catholiques la démo^cratie chrétienne, contre laquelle monarques, conserva-

(i) 20 et 3o août 1894.

teurs catholiques et francs-maçons étaient conjurés en un étroit faisceau de violences et de Haine : il était heureux du haut de cette tribune de pouvoir faire entendre sa voix.

J'en appelle au souvenir de tous ceux qui recevaient deux fois par semaine ces Bulletins : n'ont-ils pas en- •core l'impression qu'il y avait là une fraîcheur d'idées, une nouveauté d'aperçus, une abondance de réflexions orig-inales, un trésor de renseig-nements internationaux, une hauteur de vues, une sûreté de coup d'œil, un ensemble de réalité et de poésie, un élan vers le bien, le beau, le g-rand, une jouissance anticipée de l'avenir réservé par la démocratie à l'Eglise, qu'on aurait vainement cherchés dans aucun autre journal. J'avais voulu mettre mes lecteurs, les jeunes gens catholiques et les prêtres en présence de l'action étrangère et de l'histoire, j'avais réussi. En peu de numéros, ils étaient renseignés sur l'état des partis dans presque tous les pays . Ils savaient qu'en Belgique, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Italie, il y avait une démocratie chrétienne et de-quels dangers elle était entourée; que les immenses résultats, obtenus par elle en Belgique, en Allemagne, en Allemagne surtout, commençaient à être compi'omis par l'attitude de quelques intransigeants catholiques en réalité les pires condescendants à toutes les faiblesses et à toutes les erreurs du conservatisme libéral, comme en France par l'attitude de la Croix. En même temps, ils étaient initiés aux secrets delà politique internationale de Léon XIII dont le vaste plan opposé aux entreprises franc-maçonniques de la triplice, avait pour pièce maîtresse l'action de la France devenue forte chez elle par l'unité .nationale et le retour aux traditions catholiques, forte au dehors par l'alliance russe. En face de ce plan, les agissements de Guillaume II, cherchant à capter les' bonnes' grâces de Léon XIII, à substituer l'Allemagne à la France, à retirer de l'Eglise quelques avantages pour l'abandonner après, entretenant chez nous

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les divisions, la politique réfractaire, armant toutes les Cours contre le cardinal Rampolla, posant les jalons pour le futur conclave, préparant tout pour que la mort de Léon XIII marquât en même temps l'effondrement de sa politique démocratique et française et le triomphée de l'olig-archie protestante internationale : tout ceci se trouve prédit, montré au jour le jour, suivi dans les moindres sig'nes, les moindres symptômes, par les Bulletins de la Vie catholique dès 1899 et 1900 (i).

L'incomparable collaborateur de M.Tabbé Dabry le fut donc aussi d'Eugène Veuillot. U Univers et la Vie catholique eurent, sinon le privilèg^e, puisque M. Bceglin était le correspondant universel des org-anes démocrates, du moins une part spéciale de ses communications lumineuses.

Un correspondant de la Vérité, M. l'abbé Bonnet, qui a suivi en divers pays les correspondances de ce moniteur de la démocratie, en décrit le genre en traits dont le lecteur aurait déjà pu vérifier la justesse :

Au cours de ses explorations à l'extérieur, Lucens a appris que les souverains avaient dans leurs garderobes quantité d'uniformes de toutes armes et de tous pays. Une pratique du même genre lui a paru des plus ingénieuses pour un rôle à jouer dans la presse catholique. Sur son habit, il passe donc tour à tour mille accoutrements, grâce auxquels le bon public reçoit avec révérence des opinions sur les hommes et les choses, qu'il croit partagées par plusieurs profonds politiques quand elles lui sont débitées, sous un costume nouveau et avec une voix contrefaite, par un seul et même acteur. Inno mi nato n'est certes pas un écrivain : il est tout le

(i) Les Catholiques républicains, pages 675 et suivantes.

contraire. Et néanmoins ses articles cachent un art infini. Mais, pour l'y voir, il est indispensable de connaître à fond le jiersonnag'e, et, le connaissant, de l'avoir longtemps suivi. Il fait des mélanges plus savants et plus subtils que ceux des apothicaires. Il a devant lui plusieurs fioles, dans lesquelles il trempe sa plume d'une main exercée aux dosag-es les plus délicats.

Il V a la fiole de l'orthodoxie et celle du libéralisme : celle des compliments du Pape et celle des coups fourrés à sa politique. Il est rarequelnnominaio écrive un article avec l'encre d'un seul flacon. Quelquefois, quand il souhaite se recommander, il tife presque tout du flacon de l'orthodoxie. Mais, en g-énéral, non seulement les diverses parties de ses articles sont écrites avec l'encre de plusieurs fioles, mais il emploie plusieurs encres pour une phrase, pour un membrede phrase. Son objet néanmoins ne change g-uère : avancer la cause du catholicisme libéral, etjy amener les innocents par des détours. Il y a un petit flacon pour l'encens de Pie IX, un plus petit pour les hommag'es au Syllabus; il en tirera une g-outte au moment où l'on s'y attendra le moins, et les simples se récrieront .

Un irait essentiel pour la compréhension de certaines gens, c est qu'ils écrivent toujours pour le Pape, et comme si le Pape devait lire et peser chaque ligne de leurs productions. Ils ont fait leur étude de Léon XIII, de Chomme encore plus que du pontife ; ce à quoi les conjectures les ont aidés. Ils se vantent de connaître tout de la personne du Saint-Père : ses habitudes, ses inclinations, ses répugnances, sa manière de voir, particulière sur une infinité de sujets. Et dans ce qu'ils écrivent, tout est calculé en vue d'une impression à produire sur l'esprit du Souverain Pontife, non par religion, mais par intérêt. A la pensée de ces industries, notre cœur se révolte ; jamais nous ne consentirions à abuser de la sorte le Vicaire de Jésus-Christ ; voyant en lui le Dieu qu'il représente, et

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tremblant devant une dignité si haute, nous n'oserions entreprendre de le persuader que par la force de nos raisons (i).

Il suffirait déjà, pour justifier ce jug-ement, de se reporter à l'audacieux article de Tiber sur le futur conclave dans le Journal de Roubaix (2) ; car Tiber, c'est Lucens de V Univers; Lucens, c'est Richeville de la Vie catholique; Richeville, c'est Pennàvera en Italie; Pennàvera, c'est Innominato dans le Sun de New-York; Innominato, c'est Fidelis en Belgique, etc.. ; et tous ces personnages, c'est le seul, l'unique, et, comme dit M. l'abbé Dabrj, l'incomparable M. Bœglin.

Pour donner un spécimen de ce que l'Univers doit à sa plume, voici un premier-Paris du 26 octobre 1897, sur le pèlerinage de la Démocratie chrétienne à Rome dont nous avons rendu compte :

Il y a comme un printemps dans la vie de V Eglise. Le réveil est partout. Depuis que Léon XIII a parlé au siècle, cette Eglise, que la science voulait reléguer dans le musée des grandes choses mortes, reprend sa course féconde et sollicite l'attention universelle. Le parti chrétien des réformes sociales, guidé par Rome, a pris le premier rang parmi ces causes de renaissance et d'irrésistible ascendant. Avec une prescience impeccable des besoins et des devoirs actuels, Léon XIII a placé les forces religieuses au cœur des questions sociales, qui marquent notre époque d'un trait distinctif.

Les grands hommes d'Etat sont ceux qui ont su lire dans l'âme de leurs temps, et en extraire, par leur

(i) Extrait des notes américaines de l'abbé Bonnet, la Vérité, i[j octobre 1900.

(2) Tome I, p. 116.

PHOGRÈS DO LlBÉR. — II l5

g-énie, les puissances nouvelles qui y sommeillaient. Ce sont les « représentatifs » dans le sens d'Emerson. Léon XIII appartient à cette famille.

lia fait entrer le vaisseau immortel de • Pierre dans les eaux courantes, et les eaux semblent prendre une direction sûre et un cours pacifique.

Les catholiques ont compris ce renouvellement. Sur tous les points de Vorbis christianus, les ouvriers se lèvent, se g'roupent.

L'air nouveau souffle à la fois des hauteurs et de la plaine.

Si le peuple lève son reg-ard sur nous, nous le devons aux amis du « quatrième Etat », qui, dans tous les pays, et là surtout où le clerg-é a pris la tête du mouvement,^ ont fourni des renseig-nements de première importance. Ils ont enterré le vieux libéralisme corrupteur; ils ont arrêté la puissance d'expansion du socialisme, et ils ont rendu visible la fécondité sociale de la papauté et de l'Eglise.

Lepôlerinag-e ouvrier français, qui vient de symboliser, à Rome, l'alliance de la démocratie avec l'Eglise, a mis en lumière ces leçons et ces faits. Il a montré avec quelle tendresse le vicaire de Celui qui a prononcé la première parole de pitié : Misereor super turbam, accueille, bénit et encourag-e le monde des humbles auxquels le christianisme a réservé, dans la hiérarchie des honneurs, la première place. On a voulu disserter sur le silence de Léon XIII, à propos de la démocratie chrétienne, comme si la papauté avait l'habitude d'employer des mots dont la sig-nification a varié et variera peut-être constamment. Quelques-uns ont prétendu que ce silence était une condamnation. Il y a je ne sais quoi de mélancolique dans ces byzantinismes. Gomme nous sommes loin de nos grands docteurs, de la haute sérénité qui les distinguait, de la larg-eur d'esprit qui marquait leurs enseig-nements. Condamner la démocratie ! Mais les adversaires song-ent-ils à tout ce qu'il y a de

monstrueux et d'antitraditionnel dans ce simple énoncé? Quoi ! à travers tous les stades de l'humanité, au sein des olig-arcliies les plus jalouses et aux temps des monarchies absolues, les Pères, les Papes, les docteurs, les théolog"iens, malg"ré leurs préférences et les ég-ards dus au milieu, n'ont cessé de reconnaître la lég"itimité de la démocratie. Et, au moment où la démocratie « coule à pleins bords », au moment où elle est la base et le sommet de l'édifice social, où elle est comme la relig-ion politique de l'humanité, l'Eg-lise condamnerait la démocratie ! La papauté se mettrait en conflit avec toute l'atmosphère du siècle ! Elle attirerait sûr l'Epouse du Christ toutes les malédictions et toutes les hostilités du monde ! Combien la papauté comprend mieux sa mission ! Si, parmi les partisans de la démocratie chrétienne, des têtes g-énéreuses et trop échauffées peuvent confondre l'absolu et le relatif, dépasser la mesure, commettre des imprudences, ce sont là des cas individuels, que la mauvaise foi peut seule feindre de confondre avec l'ensemble du mouvement.

Aussi en face d'oppositions ardentes, le pèlerinage ouvrier a marqué le « sacrement de confirmation » de la démocratie chrétienne^ lui donnant force et prudence. L'esprit et la méthode qui conviennent à son évang-élique idéal, nous les trouvons fixés dans cette série de discours qui, depuis l'adresse éloquente du cardinal Ferrata, jusqu'au discours hautement doctrinal du cardinal Ag-liardi, ont été la consécration définitive du parti social. Quel contraste caractérisé entre certaines polémiques vides et creuses, et cette harmonie des doctrines! Qu'il y a loin de ces affirmations pleines de sérénité et d'(( évangélisme », au spectacle que nous ojïrent des destructeurs enfantins ou ignorants! Ces adversaires nient le soleil ; et le voilà qui se lève sur le mont sacré d'où est descendue, après la Croix, toute lumière;

Lisister nous paraîtrait indiscret. Nous ne triomphons

pas ; nous constatons. Car ce serait livrer aux socialistes et aux faux libéraux des armes précieuses, que de triompher de ce qui constitue l'essence, la moelle épinière du christianisme social. Ce serait exposer l'Eg-lise aux préventions les plus ;^rossières et les plus dang-erèuses que de douter un instant de la compatibilité entre le catholicisme et la démocratie. Nous laissons à tous la liberté de choisir leur Credo politique. Mais ce qui n'est pas permis, ce qui est éminemment, absolument coadamnable, c'est d'identifier une Ibi-me politique avec TEg-lise; c'est de prétendre qu'entre tel régime et l'Evang-ile il y a antinomie, il y a l'abîme.

Cette prétention inadmissible et coupable, la papauté l'a toujours flétrie, dans la mesure des besoins et des circonstances. Qu'on nous dise que nous ne comprenons pas rintérêt du pays ou du temps : soit. On discutera là-dessus. Mais qu'on ne vienne donc plus, au nom de- Dieu et de la loi, nous défendre de servir le « Père qui est aux cieux » avec les méthodes qui nous semblent le mieux adaptées aux droits et aux intérêts fondamentaux du catholicisme. Il serait temps, croyons-nous, de faire cesser ces lamentables et périlleuses équivoques. Nous avons besoin d'union, de liberté. Ce qui se passe sous nos yeux touche au scandale. Des retardataires tirent dans le dos des plus actifs défenseurs de la Papauté, au nom de cette papauté, au nom de l'Eg-lise. Et cependan pas un esprit de bonne foi ne peut douter sérieusement des volontés du Saint-Siège.

Les lumineuses manifestations de Rome resteront comme un encouragement immortel. Nous sommes fiers de voir la France prendre la direction du mouvement. Elle était digne de tenir ce npble rang. Le pèlerinage ouvrier a rouvert la route de Rome aux ambassadeurs du (( Quatrième Etat ». Depuis les scènes sauvages du 3 octobre 1892, l'œuvre ne fonctionnait plus. Un gouvernement ombrageux, parce qu'il est faible, avait eu peur des spectacles que donnait le Vatican. La« chasse »

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aux jDèlerins ouvriers fut org-anisée, comme on apprêtait une fête au Quirinal, pour éteindre ses lumières qui brillaient dans la « Maison du Voyant ».

Depuis, le monde a marché. Le Vatican a grandi, au milieu des humiliations dont le nouveau régime a été l'objet. Le Quirinal a senti que, repousser ces pèlerins, ce serait à la fois ridicule, impossible et dangereux. Uambiente à Rome et en Italie s'est élevé. On a eu la vision des réalités. A côté de la « troisième Rome », source de misère et d'abaissement^ se dressait F Urbs antique, qui est considérée de nouveau comme le réservoir national. Le peuple de Rome a compris la profondeur du proverbe : « Quand on veut gagner de l'argent, il faut sonner la grande cloche de Saint-Pierre. » C'est ainsi que, peu à peu, par l'impérieuse poussée de l'histoire et la logique des choses, la question roraaine mûrit dans la conscience des peuples et dans les nécessités des situations concrètes. La reconstitution du pouvoir temporel sortira non des luttes matérielles, mais de l'âme même de l'Italie et de l'Europe. Et quand cette démonstration sera faite, il y aura là un enseignement d'histoire, près duquel pâliront les apologies les plus élogieuses de la papauté.

Lu CENS.

On sait le rôle que les patrons du mouvement démocratique chrétien ont fait jouer en France à M^r Ireland, archevêque de Baltimore. Ce prélat, qui représentait les idées les plus avancées du catholicisme américain, dont les autres évêques de son pays, en bon nombre, regrettaient et blâmaient les témérités et le libéralisme extrême, parut aux fauteurs du ralliement Thomme le mieux désigné pour initier les catholiques français à la démocratie libératrice. Il semblait que notre vieille France attendît, pour secouer sa torpeur, l'impulsion du grand évêque de la jeune et libre Amérique.

LA DEiM:OGRA.TlE CHRETIENNE

Ce fut un engouement ridicule et déplacé, dont l'Univers était le premier à donner l'exemple. Tous les faits et g-estes de Mgr Ireland y étaient relatés et grandis, comme autant de leçons dont le Français devait humblement s'estimer heureux. Lorsqu'avec un tact particulièrement délicat Mgr Ireland fut choisi pour prêcher le panégyrique de Jeanne d'Arc aux fêtes d'Orléans, en 1899, l'Univers fit d'abord celui du prélat, avez quel enthousiasme! Voici le morceau de Lucens. Le lecteur, averti de son but, admirera l'habileté avec laquelle l'archevêque de Saint-Paul, patron de l'Américanisme et d'une démocratie aventureuse, est représenté, presque à chaque ligne, comme en parfait accord avec Léon XIII. Il est difficile de fausser plus habilement, et plus dangereusement, la vérité des situations. L'article de M. Bœglin parut sous la rubrique ordinaire : Lettres sur la politique extérieure, le 1 1 mai 1899.

Il y a des âmes nées conquérantes; elles le sont par l'intérêt qui les pousse aux combats, par les ressources de génie qu'elles y trouvent, et les talents, chaque fois imprévus, qu'elles y déploient, comm.e par l'ardeur croissante dont elles s'y enflamment; elles le sont aussi, pendant et après l'action, par l'expression et la parole.

Tel est Mgr John Ireland, qui prêchera, le 8 mai, à Orléans, le panégyrique de Jeanne d'Arc.

Il joint à ces brillantes qualités celles qui font l'évoque accompli, cette modération, cette justice après le combat, ces vertus supérieures qui décorent à jamais le nom d'un Manning et d'un KetVsler.. Cet apôtre est un idéaliste. Il a été l'un des premiers, au lendemain des luttes et des victoires pour la fusion des races aux Etats- Unis, à prêcher l'union et la concorde, le travail commun pour l'extension du royaume dU « Père qui est aux cieux ». Quand Léon XIII a envoyé Mgr Satolle à Wash-

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ing'lon, afin d'y foncier la délég-ation apostolique^ Mgr Ireland a été de ceux qui ont le plus contribué a entraîner toutes les dissidences dans la fidélité absolue au Saint-Sièg-e. Et le jour où, l'incident de Faribault clos, le représentant du Pape a proposé une solution supérieure, l'union dans la communauté d'action, l'archevêque de Saint-Paul a secondé cette œuvre de Paix, de lumière et de progrès. Il a g-ardé de ces luttes des adversaires tenaces, enflammés, irréductibles. Lui- n'a conservé aucune rancune, ni esprit de veng-eance.

Comme tous les hommes d'action, il s'en tient aux grandes lig-nes, creuse son sillon, quitte les champs de bataille où la lutte est finie, et continue de faire le bien. Les critiques, il ne les comprend pas; les dilettante et les esthètes, il les méprise ; les g-rincheux et les pessimistes, il les dédaig-ne. Son élan foug'ueux, son besoin d'agir peuvent l'entraîner parfois à prendre une allure un peu rapide ; mais, l'œil toujours fixé sur Rome, il ne s'ég-arera pas, et saura au besoin ralentir. Et c'est ainsi qu'il marche vers son idéal : servir l'Eg^lise, dans la mesure du possible et le cadre du siècle. Voilà sa philosophie. C'est, au fond, l'esprit même du catholicisme. Adapter les méthodes de travail et le g-énie si souple et si flexible de l'Eg'lise aux conditions de chaque milieu et de chaque peuple ; entrer dans les préoccupations du siècle, pour en extraire ce qu'il s'y trouve de juste et de bon, et pour en marquer l'esprit divin ; n'est-ce pas, en effet, l'idée immortelle du Pape et des g'rands docteurs? C'est la pratique constante de l'Eg'lise, notamment aux jours de crise, de trouble et de transformation. Dans son discours sur le jubilé du cardinal Gibbons à Baltimore, Mg-r Ireland a tracé de cette philosophie un tableau mag-istral et saisissant. C'est certainement une des pag'es les plus vibrantes et les plus belles, sur le rôle de l'Eglise dans la Société. Précision intellectuelle, ordonnance du sujet, exactitude et compréhension ; tout y est admirablement et éminemment romain, si je puis ainsi dire.

C'est pourquoi Mgr Ireland est une des forces fondamentales de l'Eg-lise aux Etats-Unis. Il a des adversaires, et de haute valeur, et de zèle incontestable. Son ardeur et sa hardiesse peuvent exciter quelquefois des appréhensions, mais presque tout ce qui est disting-ué, épris de culture et de science, lui rend hommag-e et lui avoué affection, car Mgr Ireland aime les belles lettres et les arts ; il représente l'Eg-lise et la religion comme les inspiratrices supérieures de la haute raison et de la vraie science. Les hommes politiques, les patriotes sans distinction briguent son concours; car il est une puissance. Il accepte le fait constitutionnel de son pays; il salue la démocratie comme « l'héroïne sauvage » du P. Ventura, et comme un titre de gloire pour la patrie. Et il communique à tous la conviction que l'Eglise est la colloboratrice morale, éminente entre toutes, de cette patrie et de cette démocratie. Il est social, populaire, il se passionne pour les questions économiques; il est pour l'ascension des pauvres et des humbles vers plus de lumière et de justice, vers la vie pleine. Le peuple l'accla-me comme un bienfaiteur et ressent une sympathie croissante pour cette Eglise, dont les doctrines sont synonymes de justice, de charité, d'amour et de fraternité. Guidé par le Pape, dont il sera toujours le fils ardent et le fils soumis, l'archevêque de Saint-Paul orientera définitivement le catholicisme américain vers la solution providentielle.

Les adversaires ont essayé de le mettre en conflit avec Rome; ils ont échoué. Cav Léon XIII sait et sent que ses idées, ce sont les idées que veut servir Mgr Ireland. Si Mgr Ireland accuse en relief certaines méthodes d'action, c'est qu'il n'est pas tenu à la réserve et à la discrétion du Vicaire de Jésui^-Christ, qui, responsable du premier pouvoir modérateur du monde, doit concilier les intérêts dans une synthèse supérieure.

Il faut borner là ces citations. On remplirait un

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volume des aperçus deM.Bœg-lin dig^nes d'être relevés. Si l'on nous permet un pas en arrière, nous reproduirons encore ce passage d'une étude sur la Papauté et la Paix, du temps où il dirigeait le Nouveau Moniteur de Rome. Elle est du 26 mars 1894- Il n'est assurément pas banal d'entendre d'une bouche si autorisée la glorification du régime actuel de l'enseignement; et les internationalistes seraient bien ingrats, s'ils ne savaient gré au directeur des directions pontificales de flatter leurs utopies humanitaires :

A côté du noble rôle des transactions industrielles, vient s'affirmer, non moins glorieux, le progrès de l'éducation, qui, relevant, grandissant l'iiomme, lui fait comprendre le non-sens et la folie des grands massacres dont le vain terme de victoire n'aura bientôt, espérons-le, plus de prestige assez puissant pour en voiler l'iniquité.

Gomment penser, ouvrir un livre, se nourrir des idées robustes des plus célèbres écrivains, orateurs, historiens, poètes, moralistes ou philosophes, sans s'imprégner, à leur contact, des notions de fraternité, de droit, d'honneur, de dévouement, de justice et d'humanité dont la guerre est la négation?

Gomment ne pas être frappé des atrocités révoltantes dont l'histoire çst partout semée, quand, glorifiant l'assassinat, elle ne met ses auréoles qu'au front de ceux qui, cyniquement, ont édifié sur des cadavres leur insolence et leur orgueil ?

Gomment laisser bercer son âme aux doux rjthmes dont les poètes ont cadencé leurs sentiments, rechercher dans la loi morale les raisons du législateur et demander aux philosophes leurs secrets de psychologie, sans se sentir au fond du cœur pris de pitié pour tant de peuples qui, nés pour vivre dans la paix, noient dans le

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sang- leurs propres fils, n'ayant, plus fous que les fous mêmes, d'autre but que le fratricide condamné par la loi divine? Bénissons donc les sacrifices que, d'un bout de l'Europe à Vautre^ font les budgets de tous les peuples pour l'instruction du prolétaire.

Ce qu'on dépense à cet usage est certes loin, qu'on en soit sûr, d'être perdu pour le progrès. Ce qu'on donne à si Juste titre au budget des instituteurs est souvent regagné d'autant sur ceux plus lourds et moins moraux de la guerre et de la justice.

Instruisons avec soin l'enfant, moralisons l'homme et nous aurons fait pour la paix du monde plus que tous les sages de la Grèce antique. •

Nous avons une force qu'ig-noraient nos pères : celle de l'imprimerie ; un levier qui, bien dirigé, soulèverait les difficultés qu'on regardait comme insolubles ; le bon livre accessible à tous.

Que tout paysan, que tout ouvrier, que tout travailleur ait sa bibliothèque.

Qu'on puisse lire, et bientôt la guerre ne restera dans les mémoires que comme un sombre et mauvais rêve, un cauchemard, et rien de plus.

A un rang secondaire, il est un autre collaborateur de M. Fabbé Dabry, dans la Vie catholique, et de M. l'abbé Naudet, dans la Justice sociale, dont l' Univers publiait les articles. C'est M. l'abbé Tartelin.

M. l'abbé Dabry le présente ainsi :

L'abbé Tartelin est surtout curieux des choses contemporaines et des hommes de son temps. Il est au courant de la dernière publication, comme de la dernière mode, comme de la physionomie du député le plus récemment entré à la Chambre. « Comment fait-il, me disait un jour l'abbé Lemire, pour avoir tant d'esprit et pour savoir tout çà? » Il est comme Guvier : avec un mot, un geste,

il reconstitue une physionomie, un type. Il a le g-énie de l'induction. Et comme il sait animer un sujet, un portrait, de manière à faire croire qu'il a été témoin oculaire ou auriculaire ! Gomme la lumière court à travers ces détails qu'on croirait pris sur place et comme enregistrés dans une sorte de cinématographe! Les « portraits «eurent à un moment donné ses préférences. Politique, arts, sciences, littérature, lui fournirent une galerie où défilèrent tout ce que l'actualité compte de figures caractéristiques et intéressantes.. Mais s'il fallait passer du portrait et de la critique au fait, être soimême auteur, acteur, exposer une doctrine, mettre la main à l'œuvre, payerde sa personne, il n'était pas plus embarrassé, il s'exécutait tout aussi bien, faisant preuve d'une souplesse de talent qui n'avait d'égale que son inépuisable bonne volonté (i).

C'est M. l'abbé Tartelin,qui écrivait dans la Justice sociale du i6 septembre 1906, au moment de la canonisation du curé d'Ars :

Je vais débuter par un formidable paradoxe : le Bienheureux Jean-Baptiste Vianney, curé d'Ars, af ait beaucoup de mal à l'Eglise de France.

D'un fait de sa \Iq d'étudiant, on a tiré a temps, et surtout à contre-temps, des conclusions déplorables. Il faillit être refusé à l'examen de l'admission aux ordres majeurs, du moins on délibéra sur son cas; en un mot, cela n'alla pas tout seul. L'on ne contestait pas sa régularité, sa piété; chacun se faisait un devoir d'y rendre hommage. Mais il fallait bien reconnaître que, sur le terrain des études, l'abbé YidiimejélsàX plutôt inférieur, et un instant ses supérieurs hésitèrent.

Et parce qu'il s'est trouvé un Jean-Baptiste Vianney qui était pieux et peu instruit, on s'est imaginé que la la piété suffisait pour être un bon prêtre, et l'on ne

[i) Les Catholiques républicains, page 6o/j.

s'occupait que peu ou point de l'instruction, ni môme de l'intellig-ence. Tout le monde peut réciter des prières; mais tout le monde ne peut pas tenir un raisonnement; et, parfois, l'on a sacrifié le raisonnement à la prière...

M. Paul Lapeyre, qui fut rédacteur en chef de la Vie catholique de M. l'abbé Dabry, collaborait aussi à l'Univers.

Enfin, sans pousser plus loin cet aperçu des collaborations grâce auxquelles l'Univers pouvait se flatter d'être le premier, et l'unique journal catholique, jouissant de la pleine et authentique approbation du Saint-Père, il a servi également de tribune au 6'i7/o7i,dont la complète opposition aux directions de Léon XIII et de Pie X sur la Démocratie chrétienne a été dénoncée publiquement par nous, sans qu'aucune voix épiscopale l'en ait absous, malgré la faveur très notoire dont il jouissait (i). Dans l'hiver de rgo5, par exemple, on aurait pu croire que le Sillon faisait partie intégrante de la maison, tant ses communications l'envahissaient; c'est là que M. Marc Sangnier et ses amis ont publié plusieurs de leurs articles les plus faux et les plus dangereux sur la cité future et l'émancipation du prolétariat.

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