CHAPITRE PREMIER
Léon XIII et le Catholicisme progressiste en France
Jamais Pape n'a, plus que Léon XIII, accumulé les encycliques et les documents de toute nature sur les questions bibliques, philosophiques et théolog-iques. Et cependant lequel de ses prédécesseurs a laissé l'Eglise de France dans une confusion doctrinale et une anarchie intellectuelle égale à la nôtre?
Ces lignes sont du R. P. Fontaine, bien connu pour ses courageux travaux contre les innovations doctrinales {2). C'est un fait qu'il constatait. Nous écrivons pour en mettre à nu les causes.
( t ) L'expression de catholicisme progressiste est celle que M. Fogazzaro affectionne dans son roman II Santo pour désigner l'ensemble des réformes qu'il demande à l'Eglise dans sa doctrine, sa vie intérieure et sa discipline. Il y a presque identité de tendances entre le mouvement que nous allons étudier en France et celui dont M. Fogazzaro est actuellement le porte-parole le plus écouté en Italie. L'expression employée ici se justifie donc d'elle-même.
{2) La Science catholique, novembre igoS.
Assurément, au point de vue des enseignements g-énéraux et des encouragements privés, Léon XIII a fait tout ce qu'on pouvait attendre d'un grand pontife pour remédier aux maux de l'Eglise. Lorsque Mgr Turinaz, dans une brochure retentissante, signala les périls de la foi et de la discipline dans l'Eglise de France à L'heure présente (1902), et mit courageusement le doigt sur nos plaies, il put à bon droit rappeler que les paroles de Léon XIII contenaient toute sa démonstration. Et il le montrait dans cette page en soulignant quelques expressions de rEncjclique au clergé français :
Léon XIII y rappelle les apostasies qui ont réjoui les adversaires de l'Eglise et fait verser des larmes bien amères à leurs évoques et aux pieux fidèles; et pourquoi ces défections ? Parce que les prêtres qui succombent ainsi se sont encjagés témérairement sur des pentes glissantes, méprisant les avertissements charitables de leurs supérieurs et de leurs confrères plus anciens et plus expérimentés. Et quelles sont ces pentes glissantes qui conduisent à l'apostasie? C'est un zèle présomptueux qui met de côté les règles tradiiionnelles de la discrétion, de la modestie et de la prudence sacerdotales. Ce sont les innovations les plus périlleuses de langage, d'allure et de relations, ces innovations qui doivent mettre Faction des prêtres d'accord avec les prétendus besoins du ministère dans les temps où nous vivons. C'est le zèle présomptueux qui traite de surannés et incompatibles avec ces besoins les principes de discipline et de conduite que ces prêtres ont reçu de leurs maîtres du grand séminaire. En un mot, c'est la transformation par un zèle présomptueux et aveugle des conditions du clergé français, de l'enseignement et de la formation des jeunes prêtres, ces innovations de discipline et de formation sacerdotale
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qui ont pour auxiliaires et pour principes des innovations plus déplorables encore que Léon XIII a condamnées auparavant dans cette même lettre au clergé français, innovations en philosophie, en théologie, dans la critique et l'interprétation des livres saints, dans l'apologétique, et qui atteignent même les dogmes fondamentaux de la foi chrétienne .
Mais en même temps Mgr Turinaz ajoutait :
Et qui sont-ils, les apôtres, les promoteurs, les organisateurs de ces innovations? Ce sont ceux qui nous parlent à chaque instant des directions pontificales et qui accusent tous les jours d'être des réfractaires, — ils entendent par là des révoltés, — tous ceux qui se permettent de ne pas penser comme eux sur une question quelconque et surtout sur toutes leurs innovations, leurs tentatives et leurs tendances. Après avoir interprété à leur gré les directions pontificales qui concernent quelques points de conduite, que font-ils des enseignements solennels et même dogmatiques de Léon XIII, de ces enseignements que j'ai rappelés du commencement à la fin de cette démonstration? Qui sont-ils, sinon ceux qui se sont appelés eux-mêmes et qui s'appellent tous les jours les démocrates chrétiens ? Si quelqu'un de ces écrivains dont j'ai signalé les erreurs, tels que M. l'abbé Loisj, n'a pas fait, que je sache, profession expresse d'être un démocrate chrétien, cest dans les revues des démocrates chrétiens quil a publié ses écrits, c'est par les revues et par les journaux des démocrates chrétiens quil a été soutenu, loué, exalté (i).
En finissant, Mgr Turinaz adressait un éloquent
(i) Il ne faut pas perdre de vue que Mgr Turinaz fut un rallié d'avant la lettre. 11 avait été des premiers à prêcher l'acceptation de la forme républicaine et du terrain constitutionnel. Mais, en vrai êvêque, comme Mgr Isoard, la pensée ne lui était pas venue un instant, en entrant dans les vues du Pape, de mettre en balance la République et les intérêts sacrés de l'Eglise.
appel à ses collèg-ues dans l'épiscopat, les pressant, les conjurant de réag-ir contre de si grands maux et de si grands périls par un acte collectif, à l'imitation des évêques d'Angleterre, d'Autriche, etc., afin d'opposer une digue à ce flot d'innovations par la solennité de cet avertissement. Lui-même raconte quel fut le succès de son appel :
Mais on m'objectera qu'à la fin de ma brochure j'avais demandé aux évêques de France de faire ce qu'ont fait si souvent les évêques de tant d'autres pays : de publier une déclaration résumant les principales doctrines,entreprises ou tendances opposées à la foi et à la discipline dans l'Eglise de France, à Theure présente. Cette déclaration devait être l'application des enseignements de l'Eglise et surtout des récents enseignements [de Léon XIII aux doctrines erronées, aux tendances dangereuses, aux innovations et aux tentatives coupables. Il est vrai ma demande n'a point été entendue, bien que cette déclaration n'eût soulevé aucune lutte contre le pom^oir civil et que l'épiscopat fût resté ainsi sur un terrain qui est le sien et qui ne peut lui être contesté par personne. Je l'avoue : j'ai fait cette demande avec bien peu d'espoir de réussir. Je n'en suis pas moins convaincu que l'acte que je demandais aurait été très utile. N'eût-elle obtenu que l'adhésion de la moitié des évêques de France, cette déclaration aurait arrêté un grand nombre de prêtres et de fidèles sur des voies mauvaises; elle aurait éclairé la bonne foi d'un grand nombre; elle aurait détruit en très grande partie au moins l'influence de doctrines qui se sont répandues partout; elle aurait sauvé bien des âmes (i).
Ah! nous pouvons bien le dire, si les évêques de France avaient déployé à l'égard des novateurs la
(i) Encore guelgaes mots sur les périls de la foi, page 12.
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ving-tième partie de l'énerg-ie qu^ils montraient contre les « réfractaires », « la confusion doctrinale et l'anarchie intellectuelle » n'auraient pas fait tant de ravag-es! Que rapportaient-ils de Rome le plus souvent, du moins que faisaient-ils connaître publiquement de leurs communications avec le Saint- Père? C'étaient presque toujours des avis, des reproches, sur la fidélité aux directions pontificales en matière politique, avertissements formulés en termes g"énéraux,'mais auxquels les faits ambiants donnaient nécessairement la signification d'une adhésion explicite à la République et du désarmement devant sa tyrannie.
Prenez, par exemple, l'Univers des ri et i6 janvier 1898, où l'on fait un long- relevé des allocutions épiscopales, à l'occasion du jour de l'an. De quoi est-il question d'un bout à l'autre? De ces directions pontificales. Rien, ou à peu près rien, sur le reste. On dirait qu'un seul péril menace la France, celui que courrait le Gouvernement qui la tyrannise (i).
Et si quelque évêque, comme Mgr Isoard ou Mgr Turinaz, élève publiquement la voix, les organes catholiques par excellence, l'Univers et la Croix, s'efforcent de faire silence, ou même laissent percer le blâme et adressent le témoignage de leur sympathie à ceux dont les prélats dénoncent les erreurs.
Quelle est l'explication de toute cette conduite ? Il n'y en a pas d'autre que la crainte d'enrayer le
(i) Il serait certainement très injuste de méconnaître les efforts de plusieurs évêques pour réagir contre les erreurs envahissantes, et très faux de dire qu'ils n'ont rien fait pour les arrêter. Mais c'étaient des efforts isolés, trop rares, redoutant la publicité qui eût été nécessaire. Exprimant ici un jugement d'ensemble sur la situation, nous ne croyons pas avoir dépassé la limite du vrai.
mouvement démocratique dans lequel on a eng-agé toutes les forces du catholicismej la nécessité de sauvegarder le crédit de se» champions, la peur de se trouver d'accord avec les réfractaires, l'impossibilité pratique de dégag-er les directions et les vues politiques de Léon XIII de l'intolérable et scandaleux abus qu'on en faisait dans l'ordre doctrinal et religieux (i).
(i) On peut en voir des exemples dans l'attitude de L'Univers à l'égard de M. Fonsegrive, condamné par Mgr Turinaz, de Mgr Isoard à propos du congrès de Bourges. Les brochures de Mgr Turinaz que nous venons de citer donnèrent lieu à des démêlés entre lui et la Croix. N'ayant pu obtenir satisfaction de ce journal, • Mgr ïurinaz publia un fascicule avec ce titre : l'Evêque de Nancy, la Croix et le Sillon. J'en extrais ce qui suit :
Lettre à M. le Directeur de la Croix (Nancy, le 28 juillet 1904).
<i La Croix d'aujourd'hui samedi 28 juillet publie un article sur ma brochure : Encore quelques mots sur les périls de la foi et de la discipline dans l'Eglise de France. Après avoir rappelé ma brochure parue il y a deux ans, vous ajoutez -s; « Celle-ci est une suite en tête de laquelle Mgr de Nancy répond aux diverses critiques que sa plaquette de 1902 souleva ». Je comprends parfaitement que les illustres savants et les illustres écrivains de la Croix parlent avec un tel dédain et dans un tel français de la « plaquette » de l'évêque de Nancy, qui a été cependant répandue à 9.000 exemplaires et qui a fait reculer sur tant de points la démocratie chrétienne.
« 11 n'y a pas une seule affirmation, je pourrais dire une seule phrase de votre article qui ne soit en opposition manifeste et flagrante avec la vérité.
« Vous dites « que vous ne voulez vous occuper que des matières ayant un caractère social ». Et vous ajoutez « que je m'occupe surtout du journal la Justice sociale et du Sillon n.Yoas donnez ainsi à vos lecteurs l'idée la plus fausse de ma brochure.
« J'ai consacré 44 pages de cette brochure, en accumulant les textes des démocrates chrétiens et non pas seulement de la Justice sociale et du Sillon, à démontrer que les démocrates chrétiens sont en révolte évidente contre tous les enseignements de Léon XllI et de Pie X sur la démocratie chrétienne.
« Vous dites que vous ne pouvez reproduire les reproches que j'adresse « aux vaillants jeunes gens groupés sous la bannière de M.Marc Sangnier ». « Car, ajoutez-vous, Mgr Turinaz, recherchant leur action dans tous les événements contemporains, cela nous en-r tramerait trop. loin. » Ceci est absolument inexact. Il ne s'agit pas
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On peut dire qu'à cet ég-ard toutes les provocations sont restées sans réponse, provocations insolentes au point de mettre en cause Fhonneur
Monsieur, d'événements contemporains; il s'agit des plus graves erreurs au point de Tue social et au point de vue religieux et de toutes les erreurs condamnées sur ce double terrain depuis vingt ans par Léon XIII et Pie X. J'ai démontré, en effet, l'union intime, complète du Sillon et de la démocratie chrétienne et, par conséquent, la part de responsabilité du Sillon dans toutes ces révoltes obstinées contre les enseignements du Saint-Siège.J'ai démontré qne les démocrates chrétiens avaient enseigné, propagé et défendu les erreurs du Congrès des Religions, de l'Américanisme, deM.Loisy, de M"" Marie du Sacré-Cœur, de très graves erreurs sur Jésus-Christ, l'Eglise, la Réforme, le Concile de Trente, etc., etc. J'ai rappelé les accusations et les injures du Sillon à l'égard des vrais catholiques et ses concessions aux pires ennemis de l'Eglise, etc. Et vous traduisez tout cela par « leur action dans tous les événements contemporains » !
Plus loin on trouve cette explication du Directeur de la Croix, qui cache, sous un prétexte spécieux, cet esprit de conciliation à tout prix, directement issu de l'américanisme dont la plupart des catholiques de France sont imbus aujourd'hui, et au nom duquel on nous prêche à temps et à contre-temps l'union, c'est-à-dire le silence, comme si l'union dans l'Eglise avait pour base le silence sur l'erreur .
« En droit et en conscience, il m'est interdit de faire cette insertion. En conscience, parce que la ligne de conduite que je me suis imposée en prenant la direction de la Croix a été d'écarter les polémiques et tout ce gui serait de nature à compromettre l'union si nécessaire et si hautement recommandée entre les catholiques. »
L'Univers du 12 février 1902 n'entendait pas les choses autrement. Il annonce en ces termes la brochure de Mgr Turinaz sur les Périls de la foi; « Nous demandions dernièrement que toutes les polémiques sur les questions qui divisent actuellement les catholiques fussent renvoyées pour le moins après les élections. Cet appel, qui eut de l'écho, nous y revenons encore, mais en même temps nous devons signaler un écrit qui en rendra le succès difficile. Il s'agit d'une brochure de 100 pages, dont Mgr Turinaz est l'auteur. » Et l'Univers intitulait cet article : Polémique religieuse, plaçant ainsi au même rang les laïques, les prêtres sans autorité qui répandent des erreurs, des semences de désordre et de révolte, et l'évêque qui, usant d'une autorité de droit divin, les réfute et les condamne. — Ce fut l'occasion d'un débat public entre Mgr Turinaz et l'Univers, sur lequel nous reviendrons.
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du chef de l'Eglise. Où étaient donc ses gardiens et ses défenseurs?
Les défroqués, les révoltés eux-mêmes n'épargnèrent pas à Léon XIII leurs applaudissements. Ze Figaro ayant un jour parlé d'une tournée de prédication que M'"^ Loyson venait de faire en Amérique, l'ex-père Hyacinthe adressa à ce journal une lettre rectificative où l'on pouvait lire :
Ni aux Etats-Unis, ni ailleurs, M^ne Loyson n'a, prêché, mais sans monter jamais dans la chaire réservéeaux ministres du culte, elle vient, en effet, de plaider dans les églises comme dans les salons, devant de nombreuses assemblées, la cause de la réforme religieuse que je sers en France depuis plus de quinze ans, et à laquelle Vattitude nouvelle, et singulièrement hardie du Pape Léon XIII donne de premiers gages (i) ».
On connaît la lettre de M. l'abbé Loisy à un jeune apologiste sur la fondation et l'autorité de l'Eglise, où il expose ainsi ses vues de démocratisation (2) :
J'ai dit que le Christ n'avait pas fondé une hiérarchie de domination, mais une hiérarchie de dévouement, de service... J'avais oublié la thèse ingénieuse d'après laquelle le Christ a bien pu choisir une croix pour lui, en réservant un trône à son vicaire... Grâce à l'Evangile, les peuples modernes arrivent à comprendre que l'unique raison d'être de l'autorité, dans une société humaine, «st le bien de la collectivité. . . ne sont-ce pas les besoins de celle-ci qui ont légitimé le ^ développement de la hiérarchie? Et ne resteront-ils pas la suprême loi dans l'évolution ultérieure du pouvoir ecclésiastique?... Des
(i) Cité par Peccadut : les Catholiques, Dentu, p. 25i. — Oq a vu plus haut la politique de Léon XIII rendue solidaire de l'américanisme, et les désillusions de M. Charbonnel (tome I, page i33).
(2) Autour d'un petit livre, pp. 157-186.
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esprits curieux de pénétrer le secret des temps futurs pourraient se demander si l'Eg-lise catholique, après avoir poussé presque aux dernières limites l'application du principe d'autorité, ne devra pas bientôt, en donnant à son action un caractère de moins en moins politique et de plus en plus chrétien, suivre les progrès généraux de l'humanité civilisée, atténuer les formes des politiques dont son gouvernement s'est entouré, à l'instar des gouvernements humains, qui maintenant sont obligés de les abandonner peu à peu. . . La défiance réfléchie chez les uns, instinctive chez le plus grand nombre, que les hemmes de notre temps et de notre pays nourrissent à l'égard de l'Eglise, vient précisément de ce que l'individu, la famille et l'Etat modernes entendent sauvegarder leur autonomie : ils craignent de se faire les clients dusacerdotalisme, les serviteurs d'une théorie qui les dominerait à son profit, etc.
Mais a-t-on pris garde aux lignes qui terminent cette lettre :
Ou a donc fait pendant vingt-cinq ans le grand Pontife que l'Eglise vient de perdre, si ce n'est de chercher, avec une patience infatigable, les moyens de réconcilier le catholicisme avec ta société contemporaine ? En écrivant que le Pape existe pour le service de l'Eglise, je songeais à Léon XIII, et je me