I. — Démocratie et religions
Le projet d'un congrès des religions à Paris, à l'Exposilion de 1900, à l'instar de celui qui se tint à Chicag-o en 1898, avait une étroite liaison avec l'évolution démocratique si hautement souhaitée par les partisans des directions pontificales, et avec ce §enre d'action dite sociale qu'ils tendaient à substituer à une action catholique corrélative des libertés de l'Eglise qu'ils ne se mettaient plus en peine de défendre.
Ce rapport est clairement exposé par un des membres les plus actifs et les plus éminents du congrès de Chicago, Mgr Keane, recteur de l'Université de Washing-ton. Dans son discours au Congrès scientifique international des catholiques, à Bruxelles, en 1894, il proposait à l'Europe cette sorte de fusionnisme de patries et de religions :
Nous avons pensé que nous aurions l'occasion de donner au monde entier une grande leçon. Quand nous étudions la carte de l'Europe, nous voyons là marquées de petites divisions. Des lignes traversent ces cartes en tous sens. Elles n'indiquent pas seulement des
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divisions territoriales ; elles signifient encore : jalousie, liaine, hostilité, division des cœurs, qui se traduisent par Dieu sait combien de milliers d'hommes armés pour détruire le inonde! Or, de toutes ces nations, la Providence a permis l'émigration parmi nous. Toutes les nations se trouvent représentées chez nous;eUes y vivent mêlées entre elles, fraternellement^sans hostilité aucune .C'est le privilège que Dieu a donné à l'Amérique, de détruire ces traditions de jalousies nationales que vous perpétuez en Europe, pour les fondre toutes dans l'Unité américaine.
Jl y avait la même leçon à donner sur le terrain religieux. Toutes les fois que je me sens tenté de pessimisme, j'ai un remède : je regarde autour de moi, et je vois que le genre humain se met de plus en plus à délester la haine et l'hostilité. Il y a un effort incontestable de l'humanité vers des mœurs plus douces, une plus grande floraison de la charité. Mais n'est-ce pas là le but de la religion d'unir l'homme avec Dieu et avec ses frères? La religion,c'est la charité! Lors même que nous ne pourrions nous entendre sur les croyances, n'était-il pas possible de s'accorder sur la charité ?
Ce serait déjà beaucoup de donner cette leçon, même aux chrétiens, que pour aimer Dieu il n'est pas nécessaire de haïr son frère qui ne laime pas comme nous ; que^ pour être fidèle à notre foi, // n'est pas nécessaire de demeurer en guerre avec ceux qui comprennent la foi autrement que nous.., (i).
(i) Un Hindou, qui a pris ses grades à l'université de Cambrid^çe, exprimait, à Chicago même, son appréciation sur les résultats réels de cette malheureuse entreprise.
« Dans l'Inde, disait ce M. Satthianadhanja conséquence du congrès de Chicago a été positivement nuisible au progrès du christianisme. L'impression que nous avons recueillie est que les Américains ne sont pas satisfaits du christianisme, et qu'ils le regardent comme l'un des nombreux systèmes religieux qui ont une relative excellence. Nos délégués sont revemis persuadés que la religion des Hindous est aussi bien adaptée aux besoins de rind« que le chris-
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Et le même personnage disait encore, dans un article publié par le Bulletin de l'Institut catholique de Paris :
Puisqu'un trait distinctif de la mission de V Amérique e?t, par la destruction des barrières et deshostilités qui séparent les races, le retour à l'unité des enfants de Dieu longtemps divisés, pourquoi quelque chose d'analogue ne pourrait-il pas se 'faire en ce qui concerne les divisions et les hostilités religieuses ?' Pourquoi les congrès des religions n'aboutiraient-ils pas à un congrès international des religions où tous viendraient s'unir dans une tolérance et une charité mutuelles, où toutes les formes de religion se dresseraient ensemble contre toutes les formes d'irréligion?
Le compte rendu officiel du congrès fut résumé par M. Bonet-Maury, professeur à la Faculté de théologie protestante, dans un li^re : le Congrès des religions à Chicago en i8q3. En voici lacourclusion :
Il est difficile de mesurer sur-le-champ la vraie portéedes événements dont on est le témoin, car on est enclin à les exalter ou à les dénigrer, suivant les sentimients qu'ils nous inspirent. C'est ce qui est arrivé au premier Congrès des religions. Les uns l'ont salué comme la Pentecôte de l'esprit nouveau de fraternité qui doit ani-' mer les hommes; les autres, au contraire, n'y ont vu qu'une vaine tentative pour faire la synthèse des religions sur la base d'une morale commune et d'une vague sentimentalité religieuse. Quant à nous, nousespéronsa voir persuadé ceux qui nous auront lu attentivement, que cela n'a été ni l'un ni l'autre ; mais bienun concile œcuménique des religions historiques,
tianisme l'est à ceux des Américains, et même avec l'opinion que l'Amérique offre un champ tout préparé aux missionnaires hindous. » (Cité par Mgr Delassus,7'j4/nérican/s/ne, p. 363.)
essayant de s' entendre sur certains principes moraux et religieux communs pour une action d'ensemble contre de communs adversaires. A ce titre, c'est, à mes yeux, l'événement qui peut avoir la plus grande portée morale sur l'humanité depuis la déclaration de JySg sur les droits de l'homme et du citoyen^ il ne fait que répondre aux aspirations de l'élite rélig-ieuse des races civilisées.
M . l'abbé Charbonnel, auteur du projet du Congrès pour 1900, met ainsi en relief son rapport avec le mouvement d'action sociale, dans le. fameux article de laRevue de Paris du i®"" septembre 1896, qui lançait ce projet dans le public :
La relig-ion, a dit Carlyle, est chose vivante, par conséquent mouvante. Elle doit s'adapter aux besoins que chaque jour renouvelle. Si les doctrines sont immuables dans leur essence, il y a un développement et, en quelque sens, une évolution des doctrines par l'interprétation qui les applique aux circonstances chang-eantes. A Fheure présente donc, le christianisme donne à sa prédication et à son apolog-étique un but social : il proclame parmi les peuples modernes l'esprit démocratique de l'Evang-ile ; il rappelle les devoirs de charité, de justice, de pitié, et même il intervient pour la réconciliation et l'apaisement dans les conflits de nos démocraties. Par l'impulsion de son grand Pape, l'Eg-lise catholique est à la tête d'un véritable mouvement d'études sociales. Les théolog-iens et les orateurs s'attachent à la recherche des moyens pratiques d'assurer un ordre social plus juste.
A tous les observateurs sérieux, aux philosophes, aux hommes politiques, aux sociolog-ues, il paraîtra d'un grand intérêt d'étudier, telle qu'elle pourra s'affirmer dans un congrès, cette vitalité nouvelle des relig"ions et spécialement du christianisme. Dussent-iJs combattre ce réveil de l'action relig-ieuse, encore faudrait-il qu'ils fus-
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sent avertis de l'évolution profonde qui a rendu possible un pareil phénomène (i).