III. — Sympathies et oppositions
Si nous cherchons d'abord avec quels concours ce projet fut élaboré, voici ce que nous trouvons dans le récit de M. Charbonnel (i) :
J'étais, il y a quelques années, professeur de rhétorique au collèg-e libre de Meaux. Nous nous réunissions souvent entre amis, dans le vieil évêché de Bossuet. Notre « ancien » de Saint-Sulpice et de l'Institut catholique, M. l'abbé A- Joiniot, venait d'être nommé, en pleine jeunesse, vicaire g-énéral de Mgr de Briey. Nous l'aimions comme un camarade, et nous l'écoutions comme un maître. C'était donc, autour de lui, de très libérales, conversations, de très larges et chaleureuses discussions.
L'un d'entre nous, M. Vabbé Félix Klein, qui maintenant fait un cours de littérature française à l'Institut catholique de Paris, avait exprimé l'idéal moderne de nous tous par un beau livre : les Tendances nouvelles en religion et en littérature. Et, précisément, M. l'abbé A. Joiniot en avait écrit la préface, un chef-d'œuvre de forte, jeune et rénovatrice pensée, pour marquer le début de ses hautes fonctions ecclésiastiques.
C'était le temps où l'affaire des Chevaliers du Travail, le discours du cardinal Gibbons à Rome sur VEf/lise et la Démocratie, le passag-e à Paris et les conférences de Mffr Ireland, tournaient vers l'Eg-lise des Etats-Unis l'attention des catholiques de France. Les hardiesses et la vitalité des g-rands évêques de là-bas, leur compréhension vraiment nouvelle du christianisme social et des rapports de l'Evang-ile avec les besoins de la société présente nous transportèrent d'admiration.
[i) Congrès universel des religions en igoo,^ages 3o et suivantes.
3l6 LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
Nous traduisîmes les discours les plus importants de Mgr Ireland. M. l'abbé Félix Klein les publia sous ce titre : V Eglise et le Siècle. Gela fit le tour de la presse.
Un Jeiine clergé commença de s^afjirmer, qui peu à peu fortifierait en lui la conviction quun renouvellement d'âme et de vie est nécessaire dans l'Eglise et qui finirait bien par rejeter V étroit servage des routines vieillottes.
Quelle grande joie ce nous fut d'apprendre, vers la fin de 1898, dans quel esprit de g-énéreuse tolérance les catholiques d'Amérique, hardiment dirigés en cela par le cardinal Gibbons et Mgr Ireland, avaient accepté de se faire représenter au Parlement des religions! La jeune Eglise d'outre-mer engageait donc la vieille Eglise d'Europe dans des voies nouvelles. Une évolution s'annonçait, qui pourrait être profonde. Beaucoup d'idées avaient été exprimées à Ghicago, beaucoup de tendances indiquées, dans le sens du respect des consciences sincères, de la conciliation et de la paix des âmes, de Tacceptation de la liberté commune pour toutes les confessions religieuses, et de ce qu'on appellerait bien Vutilisation sociale des croyances.
Fermement reprise parmi nous, hommes du Vieux Monde, cette œuvre de rénovation serait menée à son ternie. Un Gongrès universel des religions, qui se tiendrait en quelque pays d'Europe, moins loin de Rome et des regards du Pape, consacrerait par un développement et une extension naturels ce qui avait été fait en Amérique, au Parlement des religions .
Le projet d'un Gongrès universel des religions nous parut donc être le plus solennel et le plus efficace moyen de signaler au monde Vévolution du catholicisme.
Je fis, de mon côté, beaucoup de visites. Je crois pouvoir dire que je parvins à établir une sorte d'enquête de l'opinion moyenne du clergé. Le résultat ne donna point raison au scepticisme de Mgr d'Hulst.
Très saintement attaché aux traditions d'une mvsticité
liE CONGRÈS DES RELIGIONS 817
aveugle et silencieuse, le clerg"é de paroisse ig-norait jusqu'au fait de la tenue d'un Parlement des religions à Chicago, et bien entendu, ce qu'il avait pu être. Renouveler cela, qu'était-ce donc? Faire un Congrès des relig-ions en 1900, a quoi bon? Telles furent, partout, les paroles d'accueil.
Mais le clergé intellectuel^ le clergé d'enseignement et d'action sociale, celui qui depuis a fait le Congrès ecclésiastique de Reims, se montra plus compréhensif de la nouveauté qui lui était proposée. Une réunion des représentants de toutes les religions du inonde, dans laquelle l'idée religieuse, en sa forme la plus générale, serait défendue et célébrée pour le bienfait moral qu'elle apporte à l'humanité, fut jugée un noble rêve, dont il importait de tenter la réalisation.
Le R. P. Didon, Vabbé Lemire, député du Nord, et Vabbé Naudet, directeur du journal le Monde, furent les partisans le plus vite et le plus franchement conquis du Congrès des religions. De jeunes catholiques de l'Université, M. George Fonsegrive, par exemple, et M. Georges Gogau, qui écrivaient alors au Monde et dont on sait aujourd'hui, par la revue la Quinzaine, l'effort à rendre plus sociale l'action de l'Eglise, entrèrent aussi dans nos vues. Une démarche hasardée à l'Univers, auprès des Veuillot, me fit espérer qu'il n'y aurait point là d'opposition violente, mais seulement quelqueprudente timidité.
Une réunion eut lieu aux bureaux du Monde. Les principaux rédacteurs du journal , parmi lesquels M. Levé, et quelques-uns des plus résolus partisans du congrès y prirent part. On poussa assez loin les choses : car il fut queistion, sur la proposition qu'en fit M. l'abbé Naudet, de constituer un Comité de propagande. Nous avions de sérieux motifs de croire que le cardinal Lang"énieux, de Reims, et le cardinal Lecot, de Bordeaux,, seraient favorables au projet. On parla d'offrir à l'un ou à l'autre de ces prélats la présidence du comité. Et enfin
il fut entendu qu'un Mémoire serait rédigé sur le congrès universel des religions à tenir à Paris en 1900, et qu'il serait envoyé au cardinal Rampolla pour être soumis à Léon XIII.
L'abbé Klein, pour sonder l'opinion publique et la préparer, traduisit dans le Balletin de l'Institut catholique un rapport de Mgr Keane'sur le congrès de Chicago, et personne n'y vit de mal (i).
Le i®^ septembre, M. Charbonnel émettait son projet par l'article retentissant de la Revue de Paris .
On a vu que l'ambiguïté n'était pas le défaut de ce manifeste. Devant cet acte audacieux, quelle fut l'attitude des uns et des autres, parmi les soutiens des directions pontificales et parmi les réfractaires?
La Vérité disait le 10 septembre :
Les journaux en quête de nouvelles à sensation s'occupent d'un projet de Parlement des religions à Paris pour 1900. Ce serait une des « attractions » de la future Exposition. L'idée de cet étrange congrès a été émise par M. l'abbé Charbonnel, dans un article de la Revue de Paris. Jusqu'ici le projet en question n'existe que dans l'esprit de son auteur. Nous doutons qu'il de vienne jamais une réalité. Ce serait le prendre beaucoup trop tôt au sérieux que de commencer à le discuter dès maintenant.
Il nous suffira de dire, avec tous les égards dus à l'estimable ecclésiastique qui vient, en compagnie de quelques autres, de lancer dans le public français cette idée à l'américaine, qu'un Parlement des religions à Paris
(i) Houtin, Z'Ame'ricanîsme, page 248.
LE CONGRÈS DES RELIGIONS Sig
nous paraît une entreprise aussi inutile qu'incongrue.
Les diverses religions se connaissent suffisamment en Europe; elles n'ont rien à s'apprendre qu'elles ne puissent déjà savoir. Leur rapprochement n'aurait qu'un pur intérêt de spectacle.
Et quant à la convenance de cette confrontation de la relig"ion catholique avec les autres religions et cultes quelconques, il faut en êtrearrivé au désarroi intellectuel de cette fin de siècle, pour qu'il puisse y avoir, même parmi les catholiques et jusque dans le clergé, des sentiments divergents à ce sujet.
Un peu plus tard (19 octobre), la Vérité traitait à fond la question dans un article magistral :
C'est donc sérieux, H y a donc des catholiques, des prêtres même, qui adoptent l'idée d'un congrès des religions à l'exposition de 1900 ! Un journal longtemps grave et doctrinal, le iJ/on</e," soutient vivement ce projet; tel autre ne le repousse point. La presse catholique va-t-ellese laisser aller à toutes les nouveautés, à tous les entraînements d'opinion qu'elle se croyait obligée de combattre autrefois ? Est-ce un effet de l'adhésion à l'esprit nouveau, de jeter hors de la voie traditionnelle ceux qui appellent les autres des «; réfractaires -» ? Vraiment, où en sommes-nous ?
Il y a trente ans, vingt ans, dix ans seulement, l'idée d'adjoindre à une exposition d'arts industriels un congrès cosmopolite des religions eut paru à tout le monde extravagante. Même les plus libéraux d'entre les catholiques, ou même les plus avancés dans les idées du jour, n'auraient jamais conçu le projet d'organiser uneréunion religieuse, où tous les cultes, associés dans un même but, se seraient donnés en spectacle aux visiteurs d'une exposition. Jamais les JDupanloup, les Maret, les Monlalémbert, les Falloux n'auraient supporté que l'Eglise catholique^
qu'ils avaient entrepris de réconcilier avec le siècle, vînt tenir boutique à la foire des religions.
Aujourd'hui le projet est hai'diment mis en avant par un g-roupe d'ecclésiastiques plus ardents que réfléchis. Quoi d'étonnant qu'ils aient déjà gag-né à leur cause les gazettes de la curiosité et de l'amusement? Celles-ci ont vu là un attrait original de plus pour la grande exposition « fin de siècle ». Mais le Monde, comment a-t-il pu prendre une pareille idée au sérieux ?
Il argumente longuement pour prouver qu'elle est excellente, et même qu'elle ne peut être combattue que par des obscurantistes etdesréfractaires. Quel document que cet article dans ses colonnes !
Le Monde prétend que le projet d'un congrès des religions à Paris en 1900 n'a pas été encore sérieusement étudié dans la presse religieuse. Et il croit être sérieux lui-même en l'exposant.
L'inconvenance d'une pareille entreprise ne le choque pas. Il ne lui répugnerait pas de voir siéger le prêtre catholique, l'évêque même, et pourquoi pas le Pape? à côté du muphti et du brahmane : d'entendre alléguer le Coran et les Livres sacrés de l'Inde et de la Chine au même titre que l'Evangile. Et même il ne s'efi"arouche pas à l'idée d'associer la religion aux exhibitions les plus scandaleuses du grand bazar parisien, d'installer le Parlement des religions à côté délace danse du ventre ». Mais, du moins, à quoi bon? Qu'est-ce que ce congrès des religions ajoutera à la croyance des uns et ôtera à l'incrédulité des autres?
Quel est le but de ses promoteurs? Ils entendent le faire servir au triomphe de l'idée religieuse. Ils veulent que cette assemblée des représentants des divers cultes soit, comme à Chicago, une protestation de toutes les formes de croyance religieuse contre le matérialisme et l'agnosticisme, contre toutes les formes d'irréligion et d'incrédulité, et qu'on y démontre unanimement combien l'irréligion et l'incrédulité sont contraires aux idées
fondamentales du g-enre humain et à son bonheur.
Mais, est-ce que cette démonstration est encore à faire? Et si elle n'était pas faite ; est-ce qu'elle sortirait d'une pareille réunion ? Ce qui manque à l'incrédulité contemporaine, ce n'est pas d'ig-norer le témoig-nag-e des peuples sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, mais bien plutôt d'en vouloir tenir compte. L'incrédulité a ses raisons, qu'elle oppose à la conscience du genre humain. Le congrès des religions ne les détruira point. G'estunlieu commun historique que d'affirmer la croyance de tous les peuples en la divinité et en une vie future. Personne n'y contredit. Mais, après comme avant le Congrès, le positiviste déclarera que le genre humain a cru ce qu'il ne pouvait pas savoir, le matérialiste assurera qu'il s'est trompé, l'indifférent ne se préoccupera point davantage deceque les autres ont pensé, et le libertin ne trouvera aucune raison de changer de conduite en présence de relig-ions qui toutes, hormis la chrétienne, admettent tous les vices. Où sera donc le profit?
On croit que ce Congrès servira à relever dans les esprits le prestige de la religion, à replacer dans les consciences l'idée de Dieu ; ses partisans et le Monde en leur nom, nous assurent qu'on y assistera à une g'randiose affirmation ce faite par toutes les religions, que la religion est bonne. Et ce ne seront point des Dieux qui s'étaleront au premier plan, ce sera l'idée de Dieu dont toutes les religions sont les véhicules plus ou nioins parfaits «.L'expression y dépasse la pensée elle-même. Fautil donc aller jusqu'à l'hérésie pour justifier une entreprise aussi contraire au bon sens qu'à la notion de la vraie relig"ion?
En dépit de tous les sophismes, ce congrès exotique de religions, qu'on rêve de donner en spectacle au monde, ne peut être pour lui qu'une leçon de scepticisme.
La vue de la diversiti des religions est ce qu'il y a de moins propre à faire naître dans les esprits incrédules la croyance en Dieu, et de plus capable de faire perdre la
foi aux autres. Il en a été ainsi de tout temps. Les Romains commencèrent à perdre la foi en leurs dieux, à mesure qu'ils connurent les divinités des peuples étrang-ers : d'abord, ils les identifièrent aux leurs pour se faire croire à eux-mêmes et pour faire croire à leurs sujets que c'étaient les mêmes dieux, puis ilsfi^nirent par ne plus croire à aucun. C'est le mélang-e qui avait fait leur incrédulité.
Ainsi en sera-t-il à Paris. Le spectacle de cette multitude de relig-ions associées dans un même but, confondues dans une même représentation, ne fera que fortifier le doute. En présence de tant de relig-ions, on croira plus facilement, ou qu'elles sont toutes bonnes, ou qu'elles sont toutes indifférentes : en voyant tant de dieux, on se demandera si tous ne se valent point ou s'il y en a un seul de vrai. Le Parisien gouailleur refera le mot de ce collectionneur sceptique, dont un ami maladroit venait de faire tomber une idole de l'étag-ère :
« Ali ! malheureux ! c'était peut-être le vrai Dieu ! »
Ce sera la conclusion d'un grand nombre de visiteurs de l'Exposition. En présence de cette collection de relig-ions, ils se diront : « Il y a peut-être là dedans le vrai Dieu », et d'autres ajouteront : (c S'il y a tant de dieux, c'est qu'il n'y en a pas un. »
On assure néanmoins que le Gong-rès des relig"ions profitera à l'idée relig-ieuse.Oue veut-on dire par là? Sous l'empire du christianisme, l'idée relig-ieuse distincte de la foi en la vraie relig-ion est vaine. 11 ne s'agit pas sejilement de croire en Dieu d'une manière quelconque, mais de croire en Dieu tel qu'il est. Saint Paul condamne les Gentils qui ont connu Dieu, mais sans l'honorer comme tel. L'idée de Dieu n'est rien si elle n'est pas celle du vrai Dieu.
Et qui voudra affirmer que cet incohérent congrès des religions profitera à la connaissance du vrai Dieu, du Dieu des Chrétiens ? Il est impossible surtout que d'une pareille confusion de croyances et de cultes résulte la
LECONGRis DES REUGIOT«S 32?
conviction que la religion catholique est la seule vraie relig"ion. S 'assimilant elle-même aux autres religions^ elle s'amoindrirait aux yeux mêmes des incrédules. Dès qu'elle n'affirme plus son incompatibilité avec l'erreur^ elle n'est plus qu'une des mille formes de la religion dans le monde.
Elle n'a rien à gagner à se faire voir avec les autres religions en cette exposition cosmopolite de notre fin de siècle ; elle a tant à y perdre. Eh quoi ? l'Eglise catholique n'est-elle pas assez visible dans le monde, pour avoir besoin d'aller se montrer à la foire? Ceux qui ne l'ont pas déjà vue ne la verront pas là ; car ce n'est pas là qu'elle peut apparaître avec les caractères qui la font reconnaître pour la véritable religion .
Dans ce projet saugrenu d'une exposition de toutes les religions conçu par quelques ecclésiastiques de loisir, la foi des simples fidèles ne peut voir qu'une idée de prêtres qui, ne trouvant pas un chaonp assez vaste pour leur zèle dans le ministère paroissial, dansla prédication, dans l'enseignement, dans les œavres de charité et d'apostolat, se jettent dans toutes les nouveautés et toutes les entreprises les plus étrangères à l'Evangile.
11 y a naieux à leur proposer. S'ils veulent faire quelque chose d'extraordinaire pour l'exposition de 1900, qu'ils organisent, à cette occasion, une association de prêtres pris dans toutes les paroisses, qui feront, toute la journée, le service d'adoration devant le Saint-Sacrement, afin que les étrangers, en visitant les églises de la capitale, au lieu de les trouver vides, dans ces longues après-midi où le temple saint est comme abandonné, y voient les prêtres catholiques prosternés devant le vrai Dieu, affirmant ainsi aux yeux de tous la vraie religion. Là devant l'autel du Seigneur, en fonction de prière dans la personne de ses ministres, l'Eglise catholique apparaîtra aux incrédules, aux ignorants, aux sceptiques, bien plus visiblement qu'ils ne la discerneraient dans les bâtiaieuts duGhamp-de-Mars, au milieu de la cohue de tous
les rites, et de rencombrement des idoles. Préparons cette exposition-là, pour l'honneur de Jésus-Christ et de son Eglise.
U Univers, lui, n'avait pas pu se dispenser de lémoig-ner quelque faveur au Congrès de Chicago, et d'incliner doucement les Français à suivre les Américains. Il disait le 28 mars 1894 :
Il ne paraît pas que nous ayons, en France, prêté une suffisante attention à cet événement vraiment extraordinaire, même par ce temps où rien n'étonne plus; qui a donné en quelque sorte pour complément à l'exposition de Chicag-o la tenue de ce qu'on a appelé le Parlement desRelig-ions.
L'avouerai-je? l'idée d'annexer au World' s f air une sorte d'exhibition universelle de l'âme humaine m'avait paru d'abord par trop... américaine. Les adhésions qui y furent données modifièrent bientôt mes impressions. Pourquoi le cardinal Gibbons et l'évêque Keane n'auraient-ils pas exposé la foi et les œuvres du catholicisme devant les protestants,les juifs, les bouddhistes étales positivistes réunis à Chicago, comme saint Paul prêcha le Dieu inconnu devant l'Aréopage ? Les succès qu'en le faisant ont obtenus les pi-élats qui honorent si grandement l'Eglise en Amérique ont bien prouvé que leur participation à une entreprise si étrange aux yeux européens méritait, non pas lacritique, mais les applaudissements, et mieux encore que des applaudissements.
Non pas que je pré tende que l'exemple doive être copié parmi nous. Hélas! dans la patrie de saint Louis, de saint Bernard et de Bossuet, un exposé contradictoire du dogme catholique ne serait pas assuré du sympathique respect qu'il a x^encontré au milieu de cinquante millions de protestants. Mais ce mémorable événement doit contribuer, ce semble, à nous enseigner à la fois l'ardeur dans l'apostolat et la déférence dans la contradiction en matière religieuse. Le Parlement des Religions
est un signe des temps qui mérite la plus grande attention.
Nag-uère encore, la réserve qu'apportaient les catholiques dans la profession de leur foi avait une raison d'être. L'incrédulité n'accueillait semblables manifestations qu'avec le ricanement de Voltaire. Mais ces jours sont passés. Emu des résultats qu'a produits son triomphe, le philosophisme, dans ce qu'il a de sincère et d'élevé, cherche éperdument une vérité, entière et vivifiante, dont il sent en lui-même le défaut, ou du moins un moyen de salut dont l'urg-ente nécessité sociale ne peut plus être douteuse ; le rire et l'insulte envers la relig-ion ne sont plus le fait que de ceux dont il est dit : Cum in profondum venerit, conlemnit. C'est à nous d'aller au-devant de tendances favorables, nous souvenant que la foi est un don de Dieu et que les prémisses qu'en peut posséder la raison sont d'autant plus respectables qu'elles ne sont dues, selon toute apparence, qu'à l'élévation de l'esprit et à la droiture des intentions de ceux qui les possèdent. Et d'ailleurs le catéchism.e lui-même ne nous enseigne-t-il pas que les cœurs droits et les esprits sincères appartiennent déjà à l'âme même de l'Eg-lise ?
Devant le projet de M. Charbonnel, l'Univers ne savait trop quel parti prendre, et gardait un silence prudent, persistant. C^était tout ce que le « bon journal » trouvait à dire sur la question. Une fois M. Charbonnel trop compromis, il lui tourna publiquement le dos; mais celui-ci répliqua qu'on le prenait de trop haut avec lui, et, pour se venger, publia la lettre suivante, datée du mois d'avril 1895 :
Monsieur,
J'ai causé avec mon père de la question si intéressante dont vous m'avez entretenu. Quand l'occasion pourra s'en présenter, mon père sera fort heureux d'en causer avec vous. En attendant, je puis vous assurer que, de
prime abord il est plutôt favorable àV idée de ce Parlement des religions. Si les cardinaux éminents qu^ vous m'avez cités accueillent ce projet, il paraît évident à mon père que le Pape lui-même ne doit pas y être opposé et que, par conséquent, un catholique peut l'accepter ég"alement, sans crainte.
Vous pouvez donc être certain que vous ne rencontrerez pas, au principe de ceCong-rès, l'opposition de T Univers.
François Veuillot.
M. Georges Fonsegrive, sous le pseudonyme de Jean Lacoste, écrivit un article ouvertement favorable, et joua à la Gazette de France le bon tour de le faire passer dans ses colonnes (i).
Après la publication de son programme, M. Charbonnel avait ouvert une enquête. En voici quelques extraits :
Il me parut, dès le jour où fut ag-itée cette question d'un Congrès des relig-ions, que le R. P. Didon serait homme à entrer dans les vues g-énéreusement libérales d'une telle manifestation.
J'allai le voir, « LeCong-rès des relig-ions, me dit-il, il faut le faire. C'est la plus grande et la plus belle idée que nous puissions défendre. Moi, je suis pour un pareil cong-rès, pour un rendez-vous avec tous les hommes relig"ieux de bonne foi devant tous les incroyants capables de respect, où nous parlerons de Dieu, du Christ, et de la force morale ou sociale qui est dans l'Evang-ile. Car je suis, moi, pour tout ce qui est la vie et l'action. Nous serons éloquents, je vous jure, en une assemblée d'hommes telle qu'il n'en fut jamais. Seulement, que
{ I ) « C'était signé Jean Lacoste. En réponse à un mot de remerciement, M. Fonsegrive m'écrivit que c'était lui. » {Histoire d'une idée p. g4 ) « 11 était inutile, comme on le pense bien, de m'enquérir du sentiment des journaux tels que la Vérité, la Gazette de France, l'Autorité, la Croix. » (Ibid.)
de difficultés ! Nous avons pris, nous, les catholiques de France, de si lâches habitudes de routine^ d'inertie, de calfeutrag"e dans les sacristies. »
Je pouvais donc demander à l'illustre frère de Lacordaire une lettre d'adhésion. Son secrétaire, le P. Bernard, oie l'annonça dans les termes les plus chaleureux.
Monsieur,
Vous ne pouvez douter de l'entière sympathie que le R.. P. Didon éprouve pour votre œuvre et de l'intérêt qu'il attache au Congrès des relig-ions. Mais, plus la chose revêt de l'importance à ses yeux, plus aussi il lui répug-ne de l'aborder sans la préparation suffisante. Très désireux de vous donner satisfaction en écrivant la lettre que vous lui demandez, il ne peut cependant l'écrire « au pied levé ^), et il vous demande le temps de la réflexion. En tous cas, vous pouvez compter sur son concours.
Fb. Bernard, secrétaire.
M. l'abbé Lemireécnyait le i6 octobre à M. Charbonnel :
Cher Monsieur^
Votre lettre m'arrive au moment où je vais partir pour un court N^oyag-e. Je ne puis donc justifier long-uement mon opinion.
Mais, en principe, je suis partisan du Congrès des relig-ions, parce que tout ce qui peut faire connaître la vérité doit être approuvé.
Il nous faut revenir aux procédés apostoliques.
Pourvu que la lumière rayonne, peu importe le « chandelier ». Disons, si vous voulez, qu'une exposition peut être une manière de chandelier. Faisons donc briller là-dessus les g-randes clartés chrétiennes.
Bien à vous.
Voici, à son tour, M. Anatole Leroy-Beaulieu :
SaS LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
Monsieur Tabbé,
La question que vous voulez bien me poser est de celles qui m'intéressent vivement. . .
Pour moi,v-qui prétends trouver, sous la diversité des formes, l'unité du fond commun, un pareil Gong-rès n'aurait rien que d'édifiant, et je m'imag'ine volontiers que ce serait là, pour notre âg-e troublé, le plus religieux des spectacles. Réunir des prêtres et des ministres de cultes divers, les associer publiquement, comme à Chicago, pour une prière commune, ce serait montrer à tous les yeux que les cloisons confessionnelles ne sont plus assez hautes ni assez épaisses pour séparer les croyants en sectes ennemies, pour couper l'humanité religieuse en camps irrémédiablement hostiles. . .
Si le Congrès de 1900 ne peut avoir lieu, nous aurons toujours eu le Congrès de Chicago ; cela seul est beaucoup. Nous aurons vu des prêtres, des évêques, des cardinaux, prendre part publiquement, sans blâme de Rome, à ce premier Parlement des religions. C'est là un fait que nul ne peut supprimer ; cela est acquis à l'histoire religieuse. Et quand même un pareil événement ne saurait se renouveler prochainement en Europe, nous pourrions concevoir bien des espérances pour l'avenir (i).
Dans le Monde, dirigé par M. Tabbé Naudet, M. Georges Goyaii publia, le i4 octobre, un article dont M. Cliarbonnel écrit : « Par sa fermeté, par sa rig"ueur démonstrative, cet article demeure Fun des meilleurs et des plus complets qui aient été écrits sur le Gong-rès des religions (2). »
On y lisait :
Léon XIII^ dans sa lettre Prœclara et dans sa lettre au peuple ang-lais, met en lumière aussi ce qui rap" proche et non ce qui sépare. Il a senti que l'Eglise
il) Charbonnel, Histoire d'âne idée, p. 317. (2) Page 117.
catholique, prémunie parles enseignements de Pie IX contre les attaques et même contre les surprises de V erreur, peut désormais, sans péril pour son intégrité, abaisser ses ponts-levis, et qu'on ne commet aucun attentat contre la vérité absolue en cherchant des points de contact avec ceux qui ne la possèdent pas tout entière.
C'est en 's'inspirant de cet esprit et en méditant ces exemples que les catholiques doivent participer au Congrès des religions .
Pour excuser leur abstention, ils allégueraient les droits de la vérité, qui ne s'accommoderaient pas de certains contacts. On les accuserait de dissimuler, sous cette excuse, leur manque de confiance dans la force intrinsèque de la vérité. Leur retraite ne serait point seulement interprétée comme un acte d'intolérance ; on jugerait, à travers le monde, qu'elle dénote des hommes de peu de foi.
Si le Congrès ne se tient pas avec eux, il se tiendra sans eux. Toutes les religions oseront s'affirmer, et le catholicisme boudera. On ne dira point qu'il est ombrageux, mais qu'il est peureux. Car Jésus, son fondateur, a commandé de mettre la lumière sur le chandelier, non sous le boisseau. Et l'on ne s'expliquera pas que, dans un Congrès des religions, le public et le monde laïque sont fort indifférents. Plus seront étroites les frontières de l'Eglise et plus hautes en seront les barricades, plus ces catholiques s'y complairont. Plus seront étroites leurs idées , plus ils se croiront de l'Eglise. Le progrès leur fait peur. Mais le terme même de « réactionnaires » est trop honorable pour eux ; car ils n'agissent en aucun sens, même en arrière. Je les appellerais volontiers les catholiques sédentaires. Ils seront les adversaires du Congrès des religions. L'Eglise n'est point sédentaire, elle, mais apostolique; elle ne doit point s'enfermer, mais rayonner; elle remorque ces brebis-là, mais ne s'attarde pas avec elles...
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