IV. — La lettre du Pape
Le Congrès universel des religions avait été bien loin de rallier l'opinion générale du clerg-é et des catholiques aux Etats-Unis; en France, pays latin, l'idée devait heurter encore beaucoup plus les esprits. Le même mélange des religions n'y existe pas. Il n'en était que plus frappant de voir les conditions différentes dans lesquelles le projet surgissait. L'initiative du congrès de Chicago avait été prise par des protestants auxquels des catholiques s'étaient ralliés. Celle du Congrès de Paris fut prise par des prêtres catholiques.
C'est un signe étrange, — disait le Journal des Débats, — c'est un signe étrange que des prêtres catholiques se mettent à la tête d'un Congrès des religions. En réalité, il n'y a point lieu de s'en étonner, si l'on a suivi, depuis quelques années, les prédications et les écrits •de certains prêtres qui sont à l'avant-garde du clergé français. Ce sont, en quelque sorte, — prenez le mot avec toutes les atténuations possibles, — des évolutionnistes (i).
L'évolution de l'Eglise, au double point de vue démocratique et religieux, fondu en une même aspiration, était, en effet, comme nous l'avons montré, l'idée-mère de ce mouvement. Il s'agissait de savoir comment on dégagerait l'intérêt de la religion et ses principes évidemment compromis, sans paraître désavouer l'évolution démocratique et ses partisans.
Léon XIII s'en tira diplomatiquement.
(1)28 septembre 1876.
L'article de M. Charbonnel dans Id Revue de Paris se terminait ainsi :
Quand le Parlement des religions s'ouvrit à Chicago par la prière que récita le cardinal Gibbons, beaucoup s'étonnèrent, en France et à Rome, et même s'indignèrent attendant une désapprobation, une condamnation. La condamnation ne vint pas. Le Pape avait donné son assentiment. Chaque fois que des visiteurs, depuis lors, ont rappelé à Léon XIII le souvenir du Parlement des religions,'ses yeux profonds et clairs se sont illuminés de joie. Il avait vu un peu de son rêve réalisé, le Pape de la démocratie et de la réconciliation sociale dans la justice évangélique, le Pape de l'union des Eglises et de la pais universelle des hommes.
Or, nous avons demandé, il y a quelques jours, au cardinal Gibbons, revenant de Rome, les impressions qu'il en avait rapportées. Les voici : Le Pape ne convoquera pas officiellement un Congrès des religions ; il veut laisser libre l'initiative des catholiques, et en quelque manière, confier à leur suffrage cette grande idée. Surtout il ne veut pas engager, dans l'organisation d'un Congrès qui devra réunir toutes les confessions religieuses, le prestige de sa personne et son autorité de chef de l'Eglise. c( Mais, nous déclara le cardinal, écrivez, agissez. jNe soyez pas timides en France. Intéressez à votre projet ceux qui croient. Créez un mouvement d'opinion. Le Pape sera avec vous, je lésais. »
A la même époque, le Gaulois (i) publiait une communication de M. Barrow^s, Torganisateur et le président du Congrès de Chicago, dont M. Charbonnel ne manquait pas non plus de se prévaloir. Dans cette interw^ievsr, M. Barrows avait dit :
J'ai, du reste, la preuve des sympathies du Pape par (i) 6 septembre 1896.
une lettre que m'adressait nag-.uère Mgr D. J. O'Gonnel, directeur du collèg-e américain à Rome. J'avais prié celui-ci de présenter à Léon XIII l'historique officiel du Parlement des relig-ions de Ghicag-o et voici ce que m'écrivait Mgr O'Gonnel :
« En présentant au Pape Léon XIII le rapport officiel du Parlement :
« Très Saint-Père, dis-je, je vous offre une histoire, non seulement unique en son genre, mais la seule qui ait jamais été écrite sur ce sujet particulier, et tout à fait nouveau.
— « Et de quoi s'ag-it-il? demanda le Saint-Père.
— « Votre Sainteté, il s'agit d'une histoire du Parlement des relig-ions. »
<L Et je lui en donnai un court aperçu.
c( Elle vous est offerte, continuai-je, par le Rév. Barrows, de Ghicago, président du Parlement, qui l'envoya à Londres pour être reliée d'une façon artistique à l'intention de Votre Sainteté. »
(( Toute sa curiosité avaitété éveillée. Il m'interrog-ea à propos de ce Parlement, me demanda quelle part l'Eg-lise catholique y avait prise. Et alors volume à volume il tourna tous les feuillets, pour reg-arder les illustrations, et me réclama des explications sur celles qui lui parurent le plus saisissantes.
« Finalement, plaçant les volumes sur sa petite table de travail, il me pria de vous envoyer ses remerciements les plus cordiaux et de vous certifier que votre cadeau lui était des plus ag-réables et qu'il appréciait hautement ce que aviez fait.
« Ce m'est un g-rand plaisir de vous écrire ces lig'nes, et je considère de très bon aug^ure pour l'avenir que le chef de l'Eg-lise ait reçu avec une telle bienveillance l'Histoire du Parlement des j^eligions.y)
M. André Hallays, dans rarticle des Débats déjà cité, disait en parlant des prêtres « évolutionnistes » :
Pour se défendre, — car ils sont une faible minorité dans l'Eglise de France, — ils invoquent l'exemple de l'Amérique et l'assentiment du Saint-Père.
Léon XIII les encourag-e. Car il croit que des manifestations comme celle qui a eu lieu à Chicago et qu'on veut renouveler à Paris préparent l'accomplissement d'un des grands desseins de la Papauté : la réunion dés Eglises chrétiennes. « Un seul pasteur, un seul troupeau. » Et l'on sait quels efforts elle a faits et fait encore chaque jour pour tourner vers Rome les confessions dissidentes. Est-ce là une chimère? Léon XIII n'est point le premier Pape qui, par l'ascendant de sa sainteté et de sa sagesse, ait forcé le respect des schismatiques, des hérétiques, des païens et des idolâtres.
Le 6 novembre, la Vérité et la Croix reproduisirent, d'après une version anglaise, une lettre de Léon XIII, écrite en latin, adressée au cardinal Satolli, délégué apostolique aux Etats-Unis. Elle était datée du i5 septembre.
Pourquoi le texte latin n'avait-il pas été publié officiellement ? Comment se faisait-il qu'une lettre si importante, écrite le i5 septembre, eût été divulguée seulement un mois et demi après ? On n'arrivait pas à se l'expliquer.
La vérité est que M. l'abbé Périès, alors en vacances à Paris, était allé, le 2 septembre, porter l'article de M. Charbonnel au cardinal Richard et lui avait expliqué les inconvénients produits aux Etats-Unis par le fameux Congrès : trouble des églises chrétiennes, organisation d'une prédication bouddhiste. « Tant que je serai archevêque de Paris, avait répondu le cardinal, il ne s'y tiendra jamais de Parlement de religions. » Là-dessus il avait réclamé l'intervention de Rome, et Rome avait
écrit au délég^ué de Washing-ton la lettre en question. Mgr Satolli l'avait montrée ; des partisans des congrès s'étaient interposés pour qu'elle ne fût pas rendue publique et leur opposition avait été assez forte pour en empêcher, jusqu'à ce que la nécessité d'arrêter le mouvement qui se dessinait en France, forçât de passer outre (i).
Voici le texte de cette lettre :
Lettre Apostolique au sujet des congrès vulgairement appelés « Parlement des relig-ions ».
A Notre Vénérable Frère François, Archevêque de Lépante, Délégué apostolique aux Etats-Unis d'Amérique à Washington.
Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.
Nous avons appris qu'il se tient aux Etats-Unis d'Amérique des assemblées dans lesquelles, indistinctement, des catholiques s'unissent à ceux qui sont séparés de FEg-lise, pour traiter des questions relig-ieuses ou des questions morales. En cela Nous voulons bien reconnaître le souci des choses religieuses qui de plus en plus anime cette nation. Mais, bien que ces assemblées communes aient été jusqu'à ce jour tolérées par un silence prudent, il Nous semblerait plus sag-e que les catholiques tinssent leurs congrès à part ; toutefois, pour que le bienfait n'en soit pas détourné à leur seul profit, ils pourront rég"ler ces congrès de telle sorte que ceux-là mêmes qui sont séparés de l'Eglise catholique puissent y être admis à titre d'auditeurs.
En même temps, Vénérable Frère, que Nous avons voulu remplir un devoir de notre charge apostolique en vous faisant cette communication, il Nous a plu de vous recommander la pratique suivie par les prêtres Paulistes. Ceux-ci ont pour sage méthode de faire des conférences publiques pour nos Frères dissidents, et d'expliquer ainsi les dogmes catholiques ou de réfuter les objections qu'on
(i) Houtin, V Américanisme, p. 260.
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oppose à ces dog^nes. Si chaque évêque encourag-eait la pratique et la fréquentation de ces conférences, Nous verrions avec joie cela s'accomplir; car Nous sommes assurés qu'il en résulterait de grands avantag'es spirituels pour les âmes. Nous vous souhaitons, etc.
La lettre de Léon XIII ne tranchait pas nettement la question et M . Charbonnel refusait d'y voir une sentence :
Nos sectaires auraient bien voulu faire au plus vite parler le Pape. Avec quelle obstination ils ont exploité une lettre adressée par Léon XIÏI à Mgr SatoUi, Délégué du Saint-Sièg"e aux Etats-Unis ! Cette lettre était destinée à prévenir l'abus des cong-rès périodiques de religions en Amérique, où quelques pasteurs protestants, dans les moindres villes, sans dèlég-ation et sans solennité, prétendaient renouveler la manifestation de Chicago. C'est l'explication que j'en donnai dans la Revue èZeae, d'après Mgr îreland, et elle n'a pas été contredite. Mais on ne pouvait rien en conclure contre un Cong'rèssolennel des relig-ioms, qui serait tenu à une grande date, dans de sûres conditions de prudence et de dig-nité (i).
Mgr Ireland avait, en effet, déclaré dans une interview du Catholic Times :
Les paroles de Léon XIII ne sont nullement une condamnation des Parlements des religions. Il prescrit simplement la méthode et les conditions que les catholiques doivent suivre pour y prendre part. Il ne trouve pas bon que les catholiques se réunissent, dans la promiscuité d'une assemblée, avec des hommes de toutes les religionsj bouddhistes, ou mahométans, ou chrétiens non catholiques, sur une même estrade pour la discussion de sujets relig-ieux.
(i) Histoire d'une idée, page 206.
Mais maintenant que les Congrès ou Parlements des relig-ions deviennent fréquents et semblent destinés à devenir des institutions permanentes, on sent le besoin de prendre des précautions pour que la conscience la plus délicate et la plus scrupuleuse parmi les catholiques ne puisse être alarmée et pour que le non-catholique le plus irréfléchi ne puisse se tromper sur la position de l'Eg-lise. De là les paroles d'avertissement qui viennent du Souverain Pontife.
Finalement, Mgr ïreland affirmait que les Congrès des religions continueraient d'avoir lieu.
Mais en France, le projet, déjà vivement blâmé par de hautes autorités ecclésiastiques, reçut de la lettre de Léon XIII un coup décisif. Ceux qui avaient soutenu Tabbé Charbonnel refusèrent d'aller plus loin ; et surtout, lorsqu'il eut adressé publiquement au cardinal Richard la lettre insolente qui faisait pressentir sa révolte et son apostasie, plusieurs marquèrent leur désaveu (i).
Nous leur rendons volontiers cette justice. Il n'en reste pas moins que cet incident du Congrès des Religions, comme tous les événements de l'époque, est une évidente confirmation de la thèse dont nous poursuivrons encore le développement.
(i) L'occasion de cette lettre fut une déclaration rapportée par le Figaro du 25 septembre :
o Malheureusement, S. Em. le cardinal Richard — que l'abbé Charbonnel n'a d'ailleurs pas consulté — paraît devoir se montrer encore moins favorable à ce projet.
Voici, d'ailleurs, à ce sujet, la courte et significative déclaration qui nous a été faite à l'hôtel de la rue de Grenelle :
« Nous ne connaissons pas l'abbé Charbonnel. Il n'appartient pas au diocèse de Paris. Nous n'avons donc pas à intervenir. Si nous recevons des plaintes, nous les transmettrons à son évèque, qui appréciera, »