IV. — Controverse épiscopale
Le différend entre Mgr Isoard, évêque d'Annecy, et NN. SS. Servonnet et Fulbert-Petit, forme l'épi-
(i) On peut pour plus de détails voir le texte dans la Semaine de Cambrai, iQoi, page i54.
36o LE CATHOLICISME PROGRESSISTE
logue très intéressant et très instructif du congrès de Bourges.
Le 2 février igoi, on pouvait lire dans l'Univers, sous ce titre sensationnel : Une sentence du Saint- Siège :
Mgr Isoard,évêque d'Annecy, publiait, au milieu d'octobre dernier, une allocution qu'il avait prononcée devant son clergé réuni en retraite pastorale, le 17 septembre précédent, c'est-à-dire trois jours après la clôture du congrès de Bourges. Cette allocution, imprimée en brochure, fut immédiatement envoyée à tous les évoques de France, à tous les supérieurs et directeurs des grands séminaires, etc., et mise en librairie à Annecy, à Paris et ailleurs. L'évêque d'Annecy l'adressait à un nombre plus ou moins considérable de journaux et, notamment, il en expédiait plusieurs colis pour être distribués à Bourges, et dans le diocèse. Enfin, la diffusion fut très grande, et la presse, comme cela devait être et comme on le voulait, fit connaître cette attaque à toute la France et à l'étranger.
Or, cette brochure contenait les critiques les plus vives, les accusations les plus graves contre le congrès de Bourges, au point de vue de la foi, de la fidélité à l'Eglise, de la discipline canonique. L'auteur de la brochure enveloppait dans une même condamnation le congrès tout entier, sans admettre aucune distinction entre les responsabilités, et sans en excepter môme les archevêques de Besançon et de Bourges, qui avaient présidé ce congrès.
Les deux archevêques ne relevèrent point cette agression. Ils n'en dirent jamais un mot en public, et prièrent les journaux, sur lesquels ils ont quelque influence, de ne point toucher à cet incident, par égard pour le caractère de Mgr Isoard et pour ne pas augmenter le scandale qui venait ainsi d'éclater dans la presse. Mais, après avoir fait les démarches que la loyauté et la charité com-
mandent en pareil cas, ils adressèrent leurs plaintes au Saint-Père, le jug-e et le protecteur des évêques et des prêtres. Ils ne demandèrent pas à Sa Sainteté de se prononcer sur le fond des accusations de Mgr l'évêque d'Annecy, puisqu'ils n'étaient pas encore en mesure de lui remettre tous les actes authentiques du congrès^ mais ils le suppliaient de réprimer l'ag-ression a priori, publique et violente, d'un prélat qui ne possédait pas de documents suffisants sur lesquels il pût appuyer ses censures, et qui, néanmoins, dans son mode de publication et les termes de son attaque, les offensait gravement et avec eux tous les cong-ressistes de Bourg-es.
Voici la sentence rendue par le Saint-Siège, sous le titre : Bourges, Besançon, Annecy.
« Le Souverain Pontife a daig-né nommer le 3 décembre 1900 une commission de cinq cardinaux appartenant à la Sacrée Gong-régation des évêques et rég-uliers, en les charg-eant d'examiner ce recours et de donner sa décision. L'Eminentissime commission s'est réunie au Vatican le 20 décembre 1900, et après un mûr examen et une discussion approfondie est tombée d'accord sur les conclusions qui suivent.
« 1° Sans émettre aucun jugement sur ce que l'on appelle les congrès sacerdotaux en général, et considérant seulement le cas particulier du cong-rès de Bourges, on établit au préalable que les éléments manquent pour se prononcer sur ce fait; si, et jusqu'à quel point sont exactes, soit la description pleinement défavorable qu'en fait Tévôque d'Annecy dans son « Allocution », soit l'autre description pleinement favorable qu'en fait rarcheveque de Bourg-es daris son mémoire au Très- Saint-Père. On n'a point, en effet, porté à la connaissance de la commission les actes complets et' authentiques du cong-rès ; et c'est seulement sur leur examen qu'elle aurait pu baser un jug-ement adéquat.
« 2° Toutefois, même indépendamment de ce jug-ement adéquat, on ne peut s'empêcher d'observer que Févêque
d'Annecy savait, et son « Allocution » en fait foi, que l'archevêque de Bourg-es avait prévenu le Saint-Père de la convocation de ce congrès. S'il avait donc des remarques à faire sur ce même cong-rès, il était convenable qu'il fît recours au Souverain Pontife au lieu de lancer d'abord dans le public un écrit, qui pouvait blesser quelques membres de l'épiscopat ou d'autres personnes respectables.
« 3° Mais, puisque l'évêque d'Annecy a voulu recourir ■ directement à la publicité de la presse, il aurait dû, au moins, disting-uer les responsabilités ; et s'il avait réellelement connaissance ou des doctrines censurables, ou des tendances périlleuses de quelque cong-ressiste, il aurait dû dirig-er sa polémique contre les erreurs de personnes particulières et ne pas attribuer à la collectivité entière du congrès les erreurs ou les tendances de quelques individus.
«4° De l'examen de l'a Allocution )),il résulte, au contraire, qu'on n'y fait aucune distinction, mais qu'elle contient des blâmes sévères et de graves censures contre le cong-rès tout entier. Il s'en suit que les deux archevêques qui en ont eu notoirement la présidence en seraient atteints ; car s'ils n'y sont point explicitement nommés, ils n'en sont pas non plus explicitement exclus.
(c 5° L'Eminentissime commission jug-e donc :
« Que Mgr l'évêque d'Annecy, en publiant son« Allocution » telle qu'elle estj a excédé dans le mode et dans les termes ;
« Que, pour ce motif, les archevêques de Bourges et de Besançon peuvent se retenir, avec fondement, comme personnellement offensés ; '
« Que, par conséquent, l'évêque d'Annecy voudra bien fournir ces explications qui donneraient une satisfaction convenable aux deux archevêques, ses collègues dans l'épiscopat, qui ont fait recours au Saint-Siège. Dans l'audience du i5 janvier 1901, le soussigné cardinal préfet de la Sacré-Congrégation des évêques et réguliers
a fait connaître au Souverain Pontife Léon XIII la résolution ci-dessus qu'a prise l'Eminentissime commission. Sa Sainteté a daig-né approuver cette même résolution et a ordonné de la communiquer aux archevêques de Bourg-es et de Besançon et à l'évêque d'Annecy. « Donné à Rome, le i5 janvier 1901.
(c Signé : Cardinal Gotti, préfet. »
En résumé, Rome refusait de se prononcer sur le fond, quant à la question des congrès ecclésiatiques en général, et quant aux faits du congrès de Bourges, dont elle n'avait pas pleine connaissance. Mgr Isoard n'était atteint que par un blâme de forme. En exécution de cette décision, il adressa ses explications et ses excuses à Mgr Servonnet. Mais la dernière phrase de sa lettre suffit à exprimer celles-ci, tandis que celles-là, prenant toute la place, contenaient sur le fond des choses une justification péremptoire et confirmaient avec éclat les critiques et le jugement précédemment énoncés.
Annecy, 28 janvier 1901.
Monseigneur,
S. Em. le Cardinal préfet de la Sainte-Congrégation des évêques et réguliers m'invite à donner des explications à Votre Grandeur sur l'appel que j'ai fait au public en signalant ce que présentait d^irrégulier et de dangereux le congrès de prêtres, tenu dans votre ville métropolitaine, au mois d'août dernier. C'est pour m'acquitter de ce devoir que j'adresse la présente lettre à Votre Grandeur.
1° Un seul point, dans toute cette question, serait propre à me causer de l'inquiétude : on pourrait croire, au premier sd)ord, que j'ai blâmé une entreprise qui avait reçu l'approbation du Saint-Père. Grâce à Dieu, il n'en est rien. Le Saint-Père abéni un projet, celui d'une
réunion de prêtres, qui, sous la présidence d'un évêque, devaient s'entretenir des meilleurs moyens à prendre pour s'acquitter avec de plus heureux résultats des fonctions de leur ministère. Telle est la pensée qui a été acceptée par le Souverain Pontife.
Mais cette réunion a pris, dès le début, un autre caractère. Elle est devenue un congrès. Or, dans les habitudes contemporaines, un congrès est une réunion de personnes qui discutent certains intérêts, émettent des vœux sur diverses questions, puis présentent ces vœux soit au gouvernement, soit à quelque autorité compétente, en disant ; Voilà ce que nous souhaitons ; voilà ce que vous devez faire pour bien faire. La réunion de Bourges a eu ce caractèi-e. Les prêtres qui en faisaient partie ont tracé un programme ; en fait, les évêques sont invités à y conformer leur conduite.
C'est bien là ce que ce proposaient, ce que voulaient les guides de ceux à qui Votre Grandeur a donné l'hospitalité. C'est bien là ce qui a été fait. J'ai dit et je le répète qu'un congrès de ce genre est en opposition avec le gouvernement du diocèse tel qu'il a été institué par Dieu, et réglé, dans ses détails, par les conciles et par le Saint-Siège . Telle est la pensée qui m'a porté à prononcer mon allocution et à la publier.
2° Votre Grandeur m'écrivait, après cette publication, que je faisais un acte d'usurpation en jugeant ce qui se passait dans un diocèse étranger au mien.
Cette allégation est propre à donner de la surprise. Vous appelez à vous des prêtres de tous les diocèses sous votre présidence, ils délibèrent, prennent ces résolutions appelés vœux, les rapportent à leur propre évêque avec ce commentaire naturel : Voilà ce qui a été reconnu comme étant plus sage et meilleur ; et vous dites : Aucun évêque n'a le droit de s'occuper de ce qui se fait dans mon diocèse et sous ma présidence.
3° Votre Grandeur se plaint de ce que j'ai dit au public mon sentiment et mes alarmes au sujet de ce congrès .
Cependant, Monseigneur, vous avez fait publier, trois ou quatre mois à l'avance, dans tous les organes catholiques, la convocation de ce congrès, le programme des réunions, la liste des questions qui seraient proposées ou admises à discussion. La Semaine Religieuse de votre diocèse, et quelques journaux catholiques tenaient, jour par jour, toute la France au courant de ce qui se faisait au congrès. Les éloges prodigués par cette Semaine Religieuse étaient partout reproduits ; et vous me demandez comment je porte de pareils sujets à la connaissance du public. Je pouvais donc louer, je ne puis pas blâmer! Un évêque, convaincu du mal infligé à son propre diocèse et à sa patrie par un autre évêque, n'aurait d'autre conduite à tenir qu'un prudent silence !
4° Qu'il se soit dit d'excellentes choses dans les séances du congrès, on n'en saurait douter. D'excellents enseignements ont été donnés par Mgr l'archevêque de Besançon, par Mgr l'évêque d'Angers, par vous aussi. Monseigneur. Quelques prêtres, et notamment le vénéré M. l'abbé Decrouille, ont fait des communications utiles, édifiantes.
J'aurais pu, j'aurais dû le dire ; je regrette de ne l'avoir point fait.
C'est que, pour moi, la question est tout autre. Elle porte d'abord sur le fait anormal de la réunion des congrès de prêtres, du retour, de la périodicité annoncée de ces congrès, je viens de le dire. Elle porte encore sur une note caractéristique indiquée dans mon allocution, mais que j'aime à signaler de nouveau, puisque vous m'en donnez l'occasion : la voici.
5° A cette heure, trois tendances mauvaises en ellesmêmes, pleines de périls dans leurs conséquences, menacent l'esprit du clergé de France; plusieurs de ses membres leur appartiennent déjà pleinement. Or, ces trois dispositions ont reçu du congrès de Bourges une sorte d'adoption; elles y ont acquis une plus grande force d'expansion.
6° La première est la tendance à dédoubler la personne du prêtre : prêtre ici, simple citoyen là-bas ; prêtre aujourd'hui, laïc demain. Tendance si souvent sig"nalée et stig-matisée qu'il suffit de la nommer ici. — M. l'abbé Lemire, véritable président du cong-rès, n'a laissé passer, depuis qu'il est connu, aucune occasion de pratiquer cette abdication intermittente de la qualité de prêtre. Il l'a fait de nouveau au cong-rès de Bourg-es. — C'est là un fait public; j'avais le droit de porter sur ce fait un jug-ement public.
7° La seconde tendance consiste dans la volonté, manifeste chez les uns, encore voilée chez les autres, de substituer au g"ouvernement des Eg-lises par les évêques, un g-ouvernement mixte et modelé sur le parlementarisme. Le Cong-rès a permis à toutes ces volontés de prendre corps ; il a offert des linéaments d'un premier type. La périodicité des cong-rès de prêtres a été, de nouveau, annoncée par M. l'abbé Lemire. Je ne m'explique point la sécurité de Votre Grandeur à cet ég-ard.
Quoi qu'il en soit, j'avais le droit de constater ce fait, et d'en marquer les conséquences inévitables.
8° La troisième tendance est beaucoup plus répandue, chaque jour plus accusée, presque dominante déjà, deux mots la rappelleront : « Il convient d'adoucir les traits de la doctrine catholique que les g-énérations modernes ne se prêtent point à accepter. » On est parti de là pour arriver à une élimination des plus larg-es dans l'exég-èse et l'interprétation des textes sacrés, dans l'exposition du dog-me. Au congrès de Bourg-es, M. l'abbé Birot s'est donné la mission d'affirmer cette modernisation de la foi catholique. D'après son lang-ag-e, ce n'est plus simplement à une tendance qu'il obéit, c'est un système qu'il préconise. Dans mon allocution, je n'avais point parlé de ces discours : j'avais surtout en vue le fait même du cong-rès. Quelques-uns de vos vénérés collègues m'ont témoig-né leur étonnement de cette prétérition. Votre Grandeur m'a fourni l'occasion de la réparer. C'est aux
qualificateurs du Saint-office qu'il appartient de donner les notes qui conviennent à plusieurs des propositions du discours de M. l'abbé Birot. Quant à l'esprit général de cette œuvre, je sais qu'il a causé la plus pénible impression aux hommes qui vivent de la foi.
go En résumé, Monseig-neur, la tenue et les actes du congrès de Bourges, bien que vous ayez eu le titre de son président, intéressent à un haut degré tous vos collègues dans l'épiscopat. Ils ont le droit de défendre les graves intérêts qui s'y trouvent engagés : j'ai usé et j'use de nouveau de ce droit. '
100 La Commission des Eminentissimes Cardinaux nommés par le Saint-Père pour juger ce différend a relevé ce fait, qu'en poursuivant de mon blâme ce qui s'est fait au congrès de Bourges je n'ai pas exclu de ces appréciations les deux archevêques qui étaient présents et qui ont pris la parole... Je ne pensais pas que ce fût nécessaire. Je viens de vous témoigner mon regret de cette omission, et je la répare.
Telles sont, Monseigneur, les observations que j'avais à présenter à Votre Grandeur.
J'ai l'honneur d'être. Monseigneur, de Votre Grandeur
le très humble serviteur.
Louis, Evêqae d'Annecy.