CHAPITRE IV Nouveau clergé
Le 26 janvier 1899,/'^^^ duClergé{i) se faisait adresser la question suivante :
Y a-t-il quelque chose de vrai dans ce qu'avancent quelques publicistes catholiques au sujet d'un parti inquiétant qui se formerait dans le jeune clergé français, et faut-il réellement attacher de l'importance à l'ag-itation qu'essaye de semer depuis quelque temps l'ex-abbé Gharbonnel, et en particulier à un certain article qu'il vient de publier dans la Revue chrétienne et dont on a fait quelque bruit parce qu'il y représente le jeune clergé français comme s'acheminant à grands pas vers la révolte et le schisme?...
L'opinion d'une revue exclusivement destinée aux prêtres et très répandue dans le clergé mérite attention.
Or, la réponse de l'Ami du Clergé est d'une vigueur et d'une netteté peu communes :
— Ah ! mais non, par exemple, s'écrie-t-il.
Longe mea discrepat istis Et vox et ratio.
(i) L'Ami du Clergé fut un partisan zélé delà politique de ralliement et prétendait la consacrer par toute l'autorité de la théologie.
Ce sont là des trucs de polémique que tout le monde connaît. . .
Si, entre l'ancien clerg-é et le nouveau, on voulait absolument établir une différence au point de vue religieux, il est possible que, par certains côtés, elle doive être en faveur de l'ancien. Mais, sous le rapport de l'amour de l'Eg-lise et de la docilité au Saint-Sièg-e, les deux se valent, et si l'un des deux surpassait l'autre, ce serait peut-être au jeune clerg-é qu'il faudrait donner la palme.
Si, d'une part, notre jeune clerg-é a g-randi au milieu de l'atmosphère créée par l'établissement de la démocratie en France, d'autre part aussi, il a respiré à pleins poumons, dès son entrée dans la vie, l'air incontestablement salubre d'une tout autre atmosphère, l'atmosphère formée d'abord par les définitions que Charbonnel appelle « les démentes définitions dog-matiques du concile du Vatican » et ensuite par le pontificat de Léon XIII, dont la grande figure s'impose à l'admiration du monde entier.
M. l'abbé Maignen répond avec beaucoup de
vérité :
Ne serait-il pas plus juste de dire que le jeune clerg-é a respiré l'une et l'autre atmosphère et grandi sous l'une et l'autre influence? qu'il s'est fait en lui un amalgame (le l'esprit de l'Eglise et de l'esprit du siècle et que cet -« amour de l'Eglise », cette « docilité au Saint-Siège », dont on lui fait si grand honneur, proviennent trop souvent de ce qu'il prétend allier et faire prévaloir, au nom de l'Eglise et du Pape, le mélange sonore de mots hybrides et d'aspirations confuses dont il a rempli ses « poumons ».
La caractéristique du « nouveau clergé», c'est en effet l'alliance de l'Eglise et du siècle qu'il synthétise en sa personne : c'est aussi la prédominance du verbe sur
PROGRÈS DU LlBÉR. II — zL
270 LE CATHOUCISME PROGBESSISTE
dée, de la bruyante sonorité des formules contrastant avec le vide et la monotonie des pensées.
Ce qui caractérise encore le <c nouveau clergé », c'est l'ig-norance de ce qu'un prêtre doit savoir et la prétention de connaître ce qu'un prêtre peut et quelquefois doit ig-norer ; le (( nouveau clerg-é » veut se montrer supérieur aux laïques, non point dans sa sphère ou son atmosphère, mais dans la leur, ce qui n'est pas précisément conforme aux traditions de l'Eg-lise, ni même aux règ-les du bon sens formulées par le poète:
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent...
Malg-ré son enthousiasme pour la science, le « nouveau clerg'é » dédaig-ne ces vieilles sciences que l'on appelait ecclésiastiques au temps où les prêtres et même les laïques s'efforçaient d'y exceller. Moins pressé d'apprendre que d'enseig-ner, on dirait qu'il se contente de « grandir » et de {( respirer » en suivant le courant du siècle qui passe.
On nous parle de son obéissance au Saint-Siège, supérieure, peut-être, à celle de l'ancien clerg-é.
Est-ce pour obéir à l'encyclique JSterni Patris, recommandant l'étude de saint Thomas d'Aquin et la méthode scolastique, que les « jeunes » du clerg-é se sont lancés dans le kantisme et le cartésianisme ?
Est-ce pour obéir à l'encyclique Providentissimus Deus, sur l'inspiration des Livres saints, que les « jeunes » du clerg"é ont reculé au delà des limites connues les témérités de l'exég-èse allemande, à ce point que certains prétendent prendre plus de libertés avec le texte sacré que ne font les protestants eux-mêmes ?
Est-ce pour obéir aux décrets du Saint-Sièg-e sur la prédication que de « jeunes » prédicateurs s'affublent des oripeaux d'une rhétorique décadente ou transforment la chaire en tribune aux harangues, où le nom de Jésus- Christ n'est même plus prononcé ?
Et c'est en cela, précisément, qu'ils se targ-uent d'une
superbe obéissance au Pape, comme si le Pape avait pu sonerer à les pousser dans cette voie !
« Ah! mais non, par exemple! » dirons-nous à notre tour, nous ne voulons point qu'on nous préconise cette obéissance-là (i) !
Un volume suffirait à peine pour relater l'histoire de ce jeune et nouveau clergé. Mais la formation toute nouvelle qu'il a reçue donnera aisément idée de ses tendances.
Quels sont ses directeurs? tous les patrons de ce parti de la démocratie chrétienne que nous avons vus plus haut à l'œuvre : M. Léon Harmel, le patriarche de ce parti et presque pape laïque ; M. Marc Sang-nier, les abbés Naùdet, Dabrj, Dehon, etc.. Sous leur conduite, on a vu les jeunes abbés, les séminaristes « sociaux », comme on les appelait, car tout est social aujourd'hui, de même qu'à la fin du dix-huitième siècle tout était sensible (2), on les a vus se préparer, s'entraîner en prévision des prochaines campagnes ; et ces séminaristes sociaux du jour présent devaient être, on pouvait le prévoir, les abbés démocrates du lendemain.
Le temps des vacances était particulièrement consacré à cette culture démocratique qui se développait ensuite au sein des séminaires. Mais pour y répandre la bonne nouvelle démocratique, il faut une active propagande. On y pourvoyait par des congrès spéciaux, et par une presse clandestine.
Tous les ans, pendant les vacances, une réunion des délégués des séminaires se tenait au Val-des- Bois, chez M. Harmel; ces réunions devinrent le modèle d'assemblées du même genre.
(i) Nouveau catholicisnie,nouveauclergé,^>s i6x et suivantes. (2) M, l'abbé Maignen, op. cit.
Recueillons ici le récit toujours intéressant de M. Fabbé Dabry :
C'est dans la première année même du ralliement que M. Harmel conçut le projet de. faire des allées , enchanteresses du Val-des-Bois le lieu de rencontre des bonnes volontés sacei'dotales et une sorte de noviciat pour l'action nouvelle du clergé. Il chercha quelques hommes de valeur capables de distribuer la science à ceux qui viendraient la chercher, de diriger les conversations et de présider les réunions. M. l'abbé Perriot, professeur au grand séminaire de Langres, futur directeur de VAmi du Clergé, M. le chanoine Dehon, supérieur des prêtres du Sacré-Cœur à Saint-Quentin, futur consulteur de la Gong-régation de l'Index, M. l'abbé Bottier, professeur au grand séminaire de Liège, le R. P. Ferdinand, franciscain, M. l'àbbé Raux, professeur au grand séminaire d'Arras, et quelques autres répondirent à son appel. Après les professeurs, quelques jeunes prêtres du Nord, M. l'abbé Leleu, M. l'abbé Vaneufville, M. l'abbé Thellier de Poncheville, se chargèrent de recruter des élèves et de leur soumettre à l'avance un petit programme d'études. Les réunions avaient lieu pendant les vacances. Elles duraient huit jours, quinze jours. Autant de jours de fête, dont tous ceux qui y ont participé, fût-ce une seule fois, ont gardé une impression ineflaçable. J'emprunterai pour en raconter quelque chose la plume de l'abbé Naudet, qui évoquait ces douces images, dans un article du Monde, au cours du congrès de Saint-Quentin.
«Il me souvient, et d'un souvenir exquis, des jours de bénédiction qu'à deux reprises différentes j'ai passés làbas. Avec une autorité et une courtoisie sans égales, deux prêtres aussi bons que savants, MM. Perriot, de Langres, et Dehon, de Saint-Quentin, dirigeaient l'étude des diverses questions de théologie sociale inscrites au programme. On discutait ferme ; il y avait là d'impor-
■tants curés qui avaient le devoir d'oublier leur importance, de petits vicaires et même d'humbles séminaristes, qui avaient le droit d'oublier leur jeunesse, au moins dans une certaine mesure, car chacun était invité à apporter sa part à l'œuvre commune et à dire son sentiment. De temps en temps, Léon Harmel se levait, car il était à sa place au milieu de nous, appartenant d'une manière éminente au regale sacerdotium, et il nous lançait quelques-uns de ces aphorismes étranges où, sous la brutalité voulue du paradoxe ou de l'humour de la forme, se cachait le sens profond de l'homme qui a beaucoup vu, ou bien il nous secouait en rappelant devant nous la violation des droits du peuple ou des droits de Notre Seig-neur Jésus-Christ : et tout cela était bien bon (i)... »
On a lu dans l'introduction de cet ouvrage un spécimen de la doctrine dont le Père de la Démocratie chrétienne nourrissait ses jeunes lévites. Nous n'avons plus besoin d'insister.
Le 10 août 1902, M. Fàbbé Maig-nen signalait dans la Vérité française une orgâmsaLÛon emhrassant une cinquantaine de séminaires et enrôlant près d'un millier de jeunes abbés dans le parti dont la Justice sociale de M. Naudet et la Voix du Siècle de M. Dabry étaient les organes attitrés :
Parmi les directeurs de grands séminaires, fort peu étaient au courant de cette organisation. Les « séminaristes sociaux » ne se souciaient pas d'attirer l'attention sur leur propagande, et c'est à grand'peine que nous avons pu recueillir les renseignements suivants :
Les séminaires de France ont été répartis en cinq groupes ou circonscriptions.
Chaque groupe possède un organe mensuel lithogra-
" (i) Les Catholiques républicains, page 45o.
phié, qui circule dans les séminaires de la circonscription.
Voici la liste de ces publications :
Le Trait d'union, petite feuille mensuelle destinée aux séminaires du sud-est, s'imprime à Lyon (i) et circule dans dix-huit séminaires, i^e /yie/i,rédig"é à Orléans et imprimé à Lyon, circule dans dix séminaires du centre et de l'ouest. La Chaîne paraît à Auch et pénètre dans quatorze séminaires du Midi. Le Nord a un org-ane intitulé : Caritas, qui unit cinq séminaires au moins. Il y à Paris un org-ane spécial (2) pour les trois séminaires établis dans le diocèse- Ces cinq publications, animées d'un même esprit, ont chacune une chronique où sont relatées les communications les plus intéressantes, don l'une d'entre d'elles a eu la primeur. Elles sont aussi en relations étroites avec le Sillon et l'Espérance à Paris, la Chronique du Sud- Est à Lyon (3).
Nous avons déjà sig-nalé la propagande faite par le Sillon dans les g'rands séminaires. Les organes des « jeunes » ecclésiastiques ou laïques sont en intime communion d'idées et d'action.
Dans un de ses derniers numéros, le Lien transmet à ses lecteurs les remerciements des abbés Naudet et Dabry, pour l'active propagande dans les séminaires en faveur de la Justice Sociale et de la Voix du Siècle (4) '
(i) La Chronique du Sud-Est à Lyon est le centre d'une active propagande démocratique.
(2) Nous n'avons pu parvenir à en connaître le titre.
(S) Aujourd'hui encore le président du Sillon, dont les erreurs doctrinales et sociales sont en opposition manifeste avec renseignement et les directions de l'Eglise, est invité par des supérieurs de grand séminaire à exhorter leurs élèves, et s'il tient un congrès quelque part, on engage les séminaristes à aller s'y instruire. ■ (4) La Voix du Siècle, nouvel organe de M. l'abbé Dabry, dans son numéro du 16 mai 1901, avertissait son public qu'une convention faite entre lui et M. l'abbé Naudet leur permettait d'oflfrir leurs deux journaux à tous les séminaristes de France, au prix de un fr. pour un abonnement de trois mois : soixante centimes pour la Jas-
NOUTEAU CLERGÉ 876
<c Plus de six cents séminaristes ont pris des abonnements de vacances, la plupart par l'intermédiaire de nos bulletins. Il y a des diocèses où la moitié de la communauté lit maintenant ces deux journaux. Espérons que cette lecture modifiera profondément l'état d'âme de ceux de nos confrères qui jusqu'ici sont restés indijfférents à nos initiatives et que Vinattenda de nos hardiesses avait quelque peu «iéroKfés. Nos cercles d'études sociales sont un organisme vivant, il en sortira bientôt une ardente et infatig-able g-énération d'apôtres. »
Toute cette propag-ande, ces bulletins, ces congrès n'échappent pas complètement à la vig-ilancè des directeurs de nos g-rands séminaires, puisque nous devons précisément à quelques-uns d'entre eux la communication d'une partie des documents que nous venons de citer, mais c'est au prix de longues et minutieuses enquêtes que ces zélés directeurs ont pu se les procurer.
Il s'ag"it, en réalité, d'une org-anisation secrète, ayant une caisse alimentée par des cotisations et pour laquelle certain Nicodème (i) voyag"e à l'occasion à travers la France.
Dans les Périls de la foi et de la discipline y Mgr Turinaz jug-eait ainsi cette situation :
Sera-t-il permis à un évêque qui compte ving-t-neuf années d'épiscopat... d'exposer à ses vénérables collègues et au clerg-é les conséquences inévitables de cette direction plus qu'étrang-e donnée à nos séminaristes pendant les vacances et même pendant l'année scolaire?
La première conséquence est la violation flag-rante du droit ecclésiastique sur la direction des séminaires . La seconde est le mépris et la suppression de l'autorité des Evêques et des directeurs qui les représentent dans la grande œuvre de la formation du clergé. La troisième
tice Sociale et quarante pour la Voix du Siècle, « de quoi payer la bande et les timbres », observait fort justement M. Dabry. (i) Pseudonyme d'un rédacteur de la Chronique du Sud-Est.
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est l'enseignement de la déjBanceet de la déloyauté donné à ces jeunes g-ens à l'égard de leurs maîtres et de leurs évêques, à l'autorité desquels ils doivent échapper le plus possible. L'influence de cet enseig-nement se fera sentir évidemment dans tout le cours de la vie et du ministère sacerdotal de ces jeunes gens. Quelles difficultés ne peut-elle pas susciter à l'administration des diocèses et quels déplorables résultats ne peut-elle pas produire !
La quatrième conséquence est la plus déplorable division établie entre les séminaristes et les jeunes prêtres d'une part, et de l'autre entre leurs supérieurs et les prêtres plus âgés, division funeste entre toutes qui paralysera le zèle, qui créera des obstacles incessants, qui sera le scandale des peuples et la ruine du ministère sacerdotal, division qui se manifestera dans les presbytères et les paroisses, dans nos établissements d'instruction, dans toutes les œuvres importantes et dans tous les diocèses de France.
La cinquième conséquence est le trouble profond apporté dans ces asiles du recueillement, de la prière, de l'étude et de la charité, par les journaux qui y pénètrent et plus encore par les journaux qui sont offerts aux séminaristes pour les vacances, par des discussions non pas seulement sur l'enseignement de la philosophie et de la théologie, sur des méthodes qui ne seront point celles des professeurs, mais sur les questions les plus difficiles et les plus discutées de la politique et de l'économie sociale, discussions rendues cent fois plus ardentes par l'inexpérience et les entraînements de la jeunesse.
Et, une fois encore, au principe de toutes ces conséquences, comme organisateurs de cette transformation de là direction, de l'instruction et de l'éducation du clergé, nous trouvons les prêtres dont j'ai indiqué les erreurs, l'esprit et les tendances.
Quelques semaines après les révélations faites par M. l'abbé Maignen dans la Vérité, Mgr Dubil-
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lard, évêque de Ouimper, publiait dans sa Semaine religieuse, sous le titre : Communiqué de TEvêché, la note suivante :
Nous nous permettons d'appeler de nouveau l'attention de nos vénérés confrères sur une propagande très active qui se fait auprès des séminaristes en vacances, et dont Mgrl'évêque a entretenu ses prêtres, dans ses conférences, pendant les retraites pastorales.
Il s'ag-it, non seulement des journaux la Justice sociale et la Voix du Siècle, qui sont mis à la disposition des séminaristes pendant les vacances, à des prix dérisoires, et dont la lecture ne peut qu' être [funeste à la discipline ecclésiastique et à la formation du jeune clerg-é, mais encore, et surtout, de certaines correspondances litliog-raphiées, faites exclusivement pour les séminaristes, et qui sont propag-ées, à l'heure présente, dans presque tous les diocèses de France. Ces correspondances portent des noms différents, mais toutes sont rédig-ées avec le même esprit; elles s'appellent : Car lias, Trait d' union ^ Lien, Chaîne...
Nous ne mettons pas en causeles intentions des inspirateurs de cette campag-ne, et cependant nous ne pouvons point ne pas remarquer Tanalog-ie qui existe entre ce travail souterrain et les programmes élaborés depuis si longtemps dans les logées maçonniques et rapportés dans un journal d'où nous les extrayons...
Nous prions nos vénérés confrères d'apporter à la communication que nous avons l'honneur de leur faire la -plus relig-ieuse attention, d'observer les séminaristes en vacances dans leurs paroisses, de scruter leur esprit, de surveiller leurs lectures et leurs fréquentations, il y va du suprême intérêt de l'Eg-lise : et s'ils recueillent des observations de quelque importance, d'en tenir compte dans les lettres testimoniales qu'ils doivent adresser à M. le supérieur à la rentrée des cours.
Getacteépiscopalfutimmédiatementreproduitpar
toute la presse catholique, sauf V Univers-Monde ^ et par les Semaines religieuses de Paris, de Reims, d'Autun et d'une trentaine d'autres diocèses.
Comment fut-il accueilli par les intéressés ? M. Naudet fit, dans son journal, cette réponse injurieuse et grossière :
Un évêque, un vrai, franc d'allure et conscient de son acte, nous avait attaqué en face, sous sa signature, nettement. Il aurait dédaigné ce mode honteux de la note impersonnelle, qui semble avoii^ pour unique but de n'encourir aucune responsabilité ; il aurait laissé à d'autres la voie oblique, le chemin de traverse où l'on s'embusque à la nuitée, pour jeter aux passants des pierres dans le dos.
L'injonction faite à des prêtres bons, pieux, d'avoir à jouer le rôle abominable de ces êtres répugnants dont les honnêtes gens refusent de toucher la main et que l'on nomme « casseroles » dans les bureaux de la rue de Jérusalem, me semblait chose si lamentable, offrant à nos ennernis l'occasion de faire campagne contre nous, que le silence me paraissait préférable, dussé-je en souffrir. . . Le communiqué organise l'espionnage et oblige les séminaristes à voir dans leurs curés et leurs vicaires d'abominables délateurs. Voilà les presb}i;ères devenus des boîtes à délations, et de vénérables prêtres élevés à la dignité de mouchards?
Je laisse au lecteur de s'expliquer, s'il y parvient, comment le prêtre qui joignait à tant d'autres paroles scandaleuses le scandale de celles-ci dirigées directement contre l'autorité d'un évêque, a pu être appelé, même après cela, par d'autres évêques, pour prêcher la retraite ecclésiastique à leur clergé, ou seulement pour des prédications de carême.
M. l'abbé Dabry ne fut pas en retard sur son confrère et ami. Voici sa réponse :
On nous demande ce que nous pensons de la fameuse note publiée par Mgr l'évêque de Quimper et reproduite avec une platitude niaise par tous les journaux et toutes les Semaines religieuses à la solde du parti réfractaire.
Nous y sommes nommément représentés, nous et nos amis, comme faisant œuvre malsaine, œuvre de Satan (a dit un commentateur), de complicité avec les francsmaçons et les socialistes.
Nous répondons que nous n'en pensons rien. Mgr Dubillard, évêque de Quimper, n'est pas notre évêque. Ce que nous faisons ne le reg-arde pas et ce qu'il dit peut difficilement nous atteindre.
L'incohérence des diverses parties de son document montre qu'il apporte une certaine lég"èreté dans ce qu'il fait. On jug-era du deg-ré de confiance qu'il faut lui accorder quand on saura qu'il a écrit contre nous pour demander aux curés de son diocèse de surveiller très attentivement les séminaristes qui nous lisent. Or, pas un seul séminariste du diocèse de Quimper ne reçoit ni la Voix du Siècle ni, croyons-nous, la Justice sociale! Ce seul fait indique suffisamment la simple intention de nuire et non de faire le bien et laisse percer sous l'évêque l'homme de parti (i). On ne peut s'empêcher alors de constater qu'il est triste qu'un homme deux fois sacré, qu'un haut dig-nitaire de l'Eg-lise mette au service des passions humaines et prostitue à la bassesse des intérêts de ce monde le caractère aug"uste, la dig-nité et l'autorité dont il est revêtu.
- Nous avons voulu savoir quelle était la valeur de l'homme qui, étendant g-ratuitement sa juridiction épiscopale, a la prétention de nous mettre au ban de l'opinion catholique. Nous sommes allés exprès à Besançon où, il y a deux ans, il exerçait encore les fonctions de
(i) On a vu plus haut que, cette année-là, plus de six cents abonnements avaient été recueillis, et que, dans certains séminaires, la moitié de la communauté lisait les deux journaux.
vicaire g-énéral. Nous avons fait une enquête que nous continuerons et qui nous permettra de constituer un dossier. En cas de récidive, nous n'exposerons rien au public, mais nous nous adresserons aux tribunaux ecclésiastiques ; nous intenterons à notre imprudent ag-resseur un procès d'où pourraient sortir des choses désagréables pour sa réputation.
En outre, par bravade, M- Naudet offrit aux nouveaux prêtres, à titre purement gracieux, un abonnement de trois mois à la Justice sociale. Comme MM. Naudet et Dabry avaient menacé d'en appeler à Rome, Mg-r Dubillard leur donna rendezvous devant son tribunal. Mais sa proposition demeura sans réponse.
L'Univers, qui avait g-ardé le silence sur ces faits, ne refusa point ses colonnes à l'apolog-ie des séminaristes innocents, et accueillit cette justification de leurs- correspondances clandestines :
Ou'ont-ils donc fait qui les expose à tant de courroux ? Ah ! ils ont sig-nalé et recommandé les abonnements de vacances à la Justice sociale et à la Voix du Siècle. C'est leur crime, c'est du moins le crime de deux d'entre eux qui ont indiqué à leurs lecteurs ces journaux avec la Croix, V Univers et le Peuple français. Et pour ce scandale ils se sont attiré les rancunes violentes d'autres journaux que sans scandale ils ne pouvaient pas recommander, étant respectueux des désirs du Pape (i).
M. le chanoine Dehon, le même qui, dans un cong-rès des catholiques du Nord, criait au scandale et demandait une réprobation publique, parce
(i) Cité par M. l'abbé Maignen, ov. cit., page 364.
que la Vérité avait été placée par un congressiste à côté de tous les journaux démocrates gui encombraient les tables, écrivait, dans la Chronique des comités de l'Est, cinq semaines après l'acte de Mgr Dubillard :
Ne vous laissez donc pas troubler, chers séminaristes, par le cauchemar de deux ou trois vieux abbés et chanoines: ils sont en retard de trois quarts de siècle et parfois ils radotent comme de bonnes mamans. Vous avez le Pape avec vous : cela vous suffit; c'est à juste titre que le congrès de Tarente l'a acclamé comme le plus jeune des papes.
Or, pour donner par un seul trait quelqu'aperçu de la bonne formation que le jeune clergé puisait dans les journaux ainsi mis à sa portée, nous rapporterons seulement ce passage des conseils sur la prédication contenus dans la Justice sociale des 4 et i8 mai, en cette même année 1901 :
Six fois sur dix, au récit de la passion; les prédicateurs nous montrent le Père Eternel, maître offensé impitoyable, accumulant sur son Fils en prières toutes les malédictions m.éritées par les humains, le frappant de toutes les douleurs. Dieu, comme un souverain réellement irrité, accable sans miséricorde l'innocent ; c'est dans ce sang qui coule à la flagellation et au Calvaire, qu'ilse venge des injures faites à sa dignité par d'autres créatures.
Sans sourciller autrement, quelques-uns d'entre nous prêtent véritablement à Dieu des façons d'agir qu'un père, même catégoriquement sans peur, rougirait d'adopter. On se croirait encore à l'histoire de ce seigneur qui faisait battre un petit berger du voisinage, quand l'héritier du castel avait fait une sottise, avec cette différence que Dieu substitue son Fils à im berger criminel.
Sérieusement, entre nous, un père, un commandant, qui se conduirait d'une manière aussi monstrueuse, me mériterait-il pas d'être expédié aux g'alères,ou d'être enfermé à triple clef dans une maison de triples fous et avec camisole de force ?... — 1!!
Quand cesserons-nous d'enseigner une doctrine invraisemblable, uniquement parce que d'autres auteurs soumis à l'influence de leur époque l'ont enseignée ?
Saint bon Sens, patron de l'Eglise universelle, veillez sur nous, pauvres bavards !!!
Ma raison se révolte à la peinture que l'on ose me faire de ce Dieu vindicatif qui punit son Christ à la place des hommes pervertis...
Le Dieu bienfaisant que nous voulons aimer par dessus tout, je le reconnais pour le Père de l'Enfant prodigue. Je le reconnais même pour le Maître qui incendia l'infâme Sodome, mais ne m'en faites pas un exécuteur des hautes œuvres ; où serait la différence entre ce Dieu et celui des Australiens mangeurs- de femmes et d'enfants ? ■
De cette fausse idée du sacrifice de Jésus-Christ est découlée tout naturellement cette autre doctrine corrélative que. Dieu, pour faire contrepoids aux crimes des bandits et des impies, se choisit, au passage, d'innocentes victimes qu'il expédie solennellement dans le séjour de la gloire, après les avoir préalablement mutilées ou échaudées pour les rendre plus méritoires : témoin les incendiés de la rue Jean-Goujon. Je vous insinuerai prochainement ce que je pense de cette gracieuse caricature d'un maître souverain , pour lequel on a le toupet de demander notre admiration et notre foi bénévole !!!(i)'
(i) Nous nous bornons ici à ce trait, mais on pourrait en citer cent autres. Nous y reviendrons dans ledernier chapitre. On pouvait lire, la même année, dans la Justice sociale du 3o mars 1901, à propos d'une autre question :
a II paraît que j'ai contre moi la presque unanimité des théolo giens . Mais voyons ! Que voulez-vous que cela me fasse ? ■
Et c'est le journal d'un prêtre, prédicateur de retraites ecclésias-
On n'ose pas le dire aujourd'hui, mais ceux qui, plus tard, liront ces paroles voisines du blasphème se demanderont comment l'autorité ecclésiastique a pu tolérer qu'elles soient publiées dans un journal dirigé par un prêtre, sans les arrêter par une sentence d'interdiction.
M. l'abbé Sifflet, auteur de ces articles, oblig-é, par son archevêque, de cesser sa collaboration à la Justice sociale, en informa M. Naudet en des termes qui honorent sa soumission. Ce fut pour celuici l'occasion d'accuser les supérieurs d'abus de pouvoir et d'écrire dans son journal :
Oblig-er un inférieur à prendre cette attitude , et à remercier ainsi l'autorité qui lui fut bienveillante, n'est-ce pas faire un abus véritable de la charg-e de supérieur ?
Un autre indice non moins significatif des tendances fomentées dans le jeune clerg-é, par faveur pour le mouvement de nouveautés, mais au grand détriment de la vérité théologique, nous vient d'une source bien imprévue, du moins pour ceux qui ignorent les transformations opérées à la même -époque au sein de l'illustre communauté de Saint- Sulpice, jusqu'ici gardienne incorruptible de la tradition.
Qui se serait attendu à voir les Sulpiciens inviter des laïques à traiter devant l'élite du jeune clergé confiée à leur direction, les points fondamentaux de
tiques, qui imprime de telles choses ! C'est biea l'anarchie intellectuelle et doctrinale.
la théolog-ie, selon les principes d'une philosophie criticiste, kantiste, incompatible avec la foi, et d'un fidéisme explicitement condamné par le concile du Vatican ?
Il est vrai que le conférencier était M. Georg-es FonsegriA'^e, oracle de la démocratie comme du clerg-é.
C'est lui-même qui nous raconte dans quelles circonstances ce ministère lui fut proposé; et encore qu'il s'y étende avec complaisance, nous ne perdrons pas à l'écouter :
Dans les premiers jours de l'année iSgS, un jeune ecclésiastique entrait dans le cabinet d'un professeur de philosophie de l'Université. Apres les salutations ordinaires, l'ecclésiastique parla à peu près ainsi :
(c On m'a dit, Monsieur, que vous pourriez me donner un avis etje suis venu vous le demander. Je suis élève au grand séminaire de Saint-Sulpice, chargé par mes supérieurs du catéchisme de persévérance aux jeunes g-ens. J'ai là tous les dimanches un certain nombre d'élèves de plusieurs lycées de Paris, dont quelques-uns ont fait leur philosophie. J'ai commencé avec eux le traité de la relig-ion. Je leur ai fait un certain nombre de leçons sur la démonstration de l'existence de Dieu, sur les vérités relig-ieuses naturelles élémentaires. Quelques-uns, après le cours, sont venus me trouver et m'ont, par leur discours, véritablement stupéfait.
— « Que vous ont-ils donc dit de si étrange, monsieur l'abbé ? dit le professeur.
— « Mais ceci ou à peuprès : « Monsieur l'abbé, vous « vous êtes donné bien du mal pour nous démontrer « l'existence de Dieu. Mais est-ce que cela se démontre? « On croit en Dieu ou on n'y croit pas. Nous croyons en (( Dieu, nous croyons au dogme chrétien, nous n'avons
« pas besoin qu'on nous fasse croire. D'autant que, s'il « n'y avait pour croire que les raisons que vous nous « avez données, vraiment elles ne seraient g-uère con- « vaincantes. Plus, durant toutes ces leçons, vous vous « efforciez de nous donner des démonstrations, et plus (c clairement nous apparaissait la faiblesse de ces rai- « sons (i). » — Et cependant, Monsieur, j'avais reproduit les arg-uments les plus solides de saint Thomas. Je ne crois pas les avoir trop affaiblis. Mais en causant de plus près avec ces jeunes gens, je me suis bien aperçu que nous ne parlions pas le même lang-ag-e, que les principes qui me paraissent les plus évidents, ils les rejettent en doute. On m'a dit que cela provenait sans doute de la philosophie qu'ils ont faite, que peut-être vous pourriez me donner quelques indications, m'aider à prendre contact avec ces intelligences que je sens aussi éloig-nées de moi que pourraient l'être des gens avec lesquels je voudrais parler géométrie et qui commenceraient par me contester que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre.
— « Monsieur l'abbé, répondit le professeur, la question est grave et ne saurait guère être ainsi résolue au pied levé. Ces jeunes gens sont les fils de la pensée contemporaine : ils ont contre la métaphysique objective et démonstrative tous les préjugés accumulés à la fois par les disciples de Comte et les disciples de Kant. Ils ont subi probablement surtout l'influence de ces derniers. Ils ne croient plus à la portée objective des principes, à la valeur scientifique des démonstrations basées,
(i) Si l'on veut savoir les raisons psychologiques, morales et philosophiques, pour lesquelles les jeunes générations se montrent sourdes et réfractaires à l'apologétique traditionnelle, on les trouvera exposées avec clarté et même avec un singulier relief dans la généreuse revue le Sillon, du lo décembre 1896, par im article de M. Albert Lamy : A propos d'apoloffétiqae contemporaine. — Ecrit par un très jeune homme, cet article est moins un plaidoyer qu'un document.— (Note de M. Fonsegrive. Elle a aussi son prix.)
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par exemple, sur le principe de causalité. Comment voulez-vous, dès lors, qu'ils pensent que l'existence de Dieu puisse être l'objet d'une démonstration?
— (c Mais comment peut-on leur parler, et sur quel principe avec eux peut-on s'appuyer?
— ■ « // 7ne semble que, puisqu'ils ont avec vous une foi commune, c'est de cette foi qu' il convient d'abord de partir, et au lieu de prétendre les conduire à la foi par la raison, peut-être vaùdrait-il mieux leur faire, à l'aide de la foi, retrouver les assises de la raison.
La conversation se prolong-ea sur ces idées, et à quelque temps de là, le j eune ecclésiastique put retourner dire au professeur qu'il était parvenu à prendre, avec les élèves du catéchisme, le contact intellectuel qu'il cherchait. Cependant les maîtres de Saint-Salpice eurent l'idée de demander à ce même professeur de faire, devant les théologiens et les philosophes réunis à Issy, une conférence sur les conditions de l'apologétique moderne. Quelques jours après, M.Yves le Querdec résumait cette conférence en deux articles du Monde et en prenait à son compte tous les dires et les conclusions (i)...
Il la reproduisit ég-alement, et comme telle, dans l'ouvrage : le Catholicism,e et la vie de l'esprit, où on peut en recueillir des extraits comme ceux-ci :
Les principes communs autrefois étaient le principe de causalité, la portée métaphysique de la raison, le respect des faits historiques. La critique philosophique d'une part, la ciùtique historique de l'autre ont détruit ce terrain commun; l'incrédulité a reculé au delà de la foi,
(i) La Quinzaine, ii=rjaarièr 1897, page 108.
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elle s'en est prise à la raison elle-même, à la raison métaphysique et spéculative (i).
D'un côté, il n'y a pas d'apolog-iste qui ne redise de quelque façon avec Racine le fils :
La raison dans les vers conduit l'homme à la foi,
de l'autre il y a entre la raison raisonnante et la J'ai un fossé que la théologie constate et que rien ne peut combler. D'un côté, c'est la nature et la force invincible du raisonnement; de l'autre, c'est le surnaturel et souverain attrait de la g'râce; si les deux ordres ne peuvent se pénétrer, que devient l'apolog-étique ? et s'ils se pénètrent, s'ils se continuent insensiblement l'un l'autre, que devient leur distinction et l'on peut dire que devient le christianisme? Voilà d'abord ce qu'il faut bien voir, ce que je. crains bien que tous n'aperçoivent pas, ce que M. Blondel a eu pour sa part le mérite de voir à mer-veille et d'exposer mieux encore (2),
Ainsi donc il est possible que M. Blondel n'ait pas entièrement réussi dans sa tentative; mais il ne lui reste pas moins l'honneur et le sing-ulier mérite d'avoir critiqué à fond les assurances exag-érées d'une apolog-étique qui, traditionnelle ou non, mais réellement existante, s& prétend scientifique et ne peut l'être sans contredire les thèses les plus élémentaires de la théologie et de la foi (3).
(i) Page 7.
(2) Dans sa défense contre le Jugement de Mgr Turinaz, M. Foasegrive expliqua son assertion sur le fossé entre la raison raisonnante et la foi, en disant qu'il avait seulement voulu affirmer la nécessité de la grâce pour faire un acte de foi. Il lui fut répliqué que pétait une contradiction de plus; et, en effet, s'il ne tient qu'à cela, il Q'y a donc pas de fossé infranchissable, et, qui plus est, la grâce n'étant refusée à personne, tout le monde pourrait le franchir. Mais après tout c'est peut-être le catéchisme qui manque le plus aux maîtres du nouveau clergé.
(3) Page 35.
D'après M. Fonsegrive, « la doctrine dominante des temps modernes est que, par le progrès de la science, l'homme arrivera à asservir les forces redoutables de la nature, domptera le malheur, la mort même, trouvera le paradis sur la terre et arrivera à l'apothéose. L'homme, par sa force et paries forces brutes de l'univers, arrivera à se diviniser » . Et il affirme « qu'il y a identité entre le but final proposé à l' humanité par le christianisme etcelui que lui assigne aussi la ciuilisation moderne ». Il écrit encore ceci : « Pour le christianisme, comme pour la civilisation et les sciences modernes, le but est bien la puissance absolue de V homme sur la matière. »
Ajoutons, sans anticiper sur le chapitre suivant, que, deux ans plus tard, le même M. Fonsegrive, dont la conduite dans la question de raméricanisme ne fut rien moins qu'étrang-e, comme on le verra, était appelé de nouveau à faire une conférence devant le même auditoii;e, au séminaire d'Issy, sur la lettre Testem benevolentiœ qui condamnait cette erreur. Le compte rendu que /a jQ^m^ame en publia ne manqua pas de faire observer que le « sens catholique » de sa rédaction « a recueilli Tunanime et chaleureux témoig-nag-e du premier auditoire ecclésiastique du monde ».
Or, l'exposé porté devant un tel auditoire par ce professeur laïque de théologie fourmille d'erreurs sur l'acte de Dieu opérant dans les âmes, sur les vertus actives et passives, les vertus naturelles et surnaturelles. M. Fonsegrive, en qualité de laïque, peut être fort excusable de ne pas connaître la théologie, il ne Test point d'en discourir (i).
En vérité, on employait de singulières méthodes
(i) M. l'abbé Maigneu les relève en détail. Nouveau catholicisme ■ et nouveau clergé, i'^ partie, chap. vi.
pour apprendre au « jeune clergé » à entrer en contact avec « l'âme moderne ».
Finissons par ce trait. Après la condamnation de l'Américanisme, et lors d'une reprise de cette campag-ne, le 28 mai 1900, M. l'abbé Maignen relatait dans la Vérité le fait suivant :
Mgr l'archevêque de San-Francisco, qui est à Paris depuis plusieurs mois, fut invité récemment à faire une conférence spirituelle aux élèves du séminaire Saint- Sulpice.
Ce prélat, qui est un ami de Mgr Ireland et le premier des archevêques américains cités par la Semaine religieuse de Paris comme ayant écrit au Saint-Père que l'Américanisme condamné n'existait pas en Amérique, ce prélat, disons-nous, proclama, en présence de M. Captier et de tous les directeurs de Séminaires, que l'Américanisme n'existe que dans l'imagination de trois ou quatre Français. C'est M. le chanoine Delassus qui fut surtout pris à partie par le prélat américain, en termes que nous ne saurions reproduire. Dès les premières paroles, et sans autre préambule, l'archevêque de San- Francisco ne craignit pas de dire que le livre du chanoine de Cambrai était l'œuvre d'un « menteur » {sic). On pourrait, à la rigueur, alléguer pour excuse à ce propos injurieux l'ignorance de la langue française et de l'Tîxacte signification des mots, mais ce qui ne saurait être en aucune façon excusé, ce sont les applaudissements qui accueillirent ces paroles. Les élèves du séminaire de Saint-Sulpice, dont un bon nombre appartiennent au diocèse de Cambrai, ne peuvent pas ignorer que M. le chanoine Delassus est un des vétérans du sanctuaire, honoré de la confiance de son archevêque. Le livre qui hii vaut tant d'injures a été recommandé par plus de quinze cardinaux et autant d'évêques, sans parler de la
3gO LE CA.TH0L1C1SME PROGRESSISTE
Civilia Cattolica, qui souhaite de le voir entre les mains de tous les directeurs de séminaires.
Nous sommes persuadés que M. Captier et les directeurs de Saint-Sulpice ont dû éprouver quelque gêne •durant la « conférence spirituelle » du prélat américain.
Notre but ne saurait être de faire une histoire complète, à laquelle plusieurs volumes suffiraient à peine, et nous nous bornons à tracer un tableau exact. Mais si l'on instituait une enquête sur Fenseig-nement actuel dans les grands séminaires, on en trouverait plus d'un où les principes du criticisme allemand ont acquis droit de cité.
Nous ne pouvons aussi que mentionner, comme un trait de ce tableau, la faveur et même l'enthousiasme avec lesquels une partie notable du jeune clerg-é s'est attachée aux théories deM.l'abbéLoisy.
L'invasion de Févolutionnisme dans le domaine de la théolog-ie est aujourd'hui le plus grand danger qui menace la foi. Recueillons-en cette formule tombée de la plume de M. Loisy :
Ici bas, vivre c'est changer, ce qui est devenu parfait ne l'a été qu'après bien des transformations. Telle est la loi de tout développement moral de l'humanité ; telle est aussi la loi du développement religieux.
Je n'ai pas à faire voir ici ce que cette formule naturaliste signifie et contient. Je ne la cite que pour montrer le parfait rapport existant entre l'évolution politique et l'évolution religieuse, l'appui réciproque qu'elles se prêtent, et, par là, donner l'explication de leur solidarité.