‹ Le progrès du libéralisme catholique en France sous le Pape Léon XIII histoire documentaireChapitre 94 sur 118 · PROJET DE MADAME MARIE DU SACRÉ-CŒUR · texte numérisé non relu

PROJET DE MADAME MARIE DU SACRÉ-CŒUR

affaire du rôle social de la femme. On ne dira pas que le problème manque d'actualité. Il y a là-dessus, dans ce volume, des pag'es exquises, d'une délicatesse ravissante, d'une irrésistible force.

L'auteur rappelle les exemples qui ont amené le prestige du moyen âg-e. Il constate que cet épanouissement a été le résultat d'une immense ardeur, non seulement morale, mais aussi intellectuelle, ardeur par laquelle les femmes ont égalé des hommes, (c Sainte Radegonde, dit-elle, aidait saint For tunat », — le Virgile chrétien, — à composer set hymnes dont l'inspiration puissante et l'indéfinissable poésie nous ravit : et la vie de l'abbessereine, écrite par une simple religieuse, Baudanovia, est très supérieure à celle que nous laisse « Fortunat luimême ». Et sainte Elisabeth de Schenawage, et sainte Hildegarde, et sainte Catherine de Sienne, et sainte Lioba, et sainte Gertrude, et Roswitha, et sainte Brigitte, n'ont-elles pas montré de quelle élévation, de quelle vigueur et de quelle justesse est capable l'esprit féminin? Ce qui a paru jadis pour la gloire de l'humanité peut toujours renaître. La foi n'a rien perdu de sa force vivifiante. Mais il faut se souvenir des longs travaux par lesquels tant de splendeurs furent préparées.

Cet article était signé de M. Eugène Tavernièr. Quelque temps après, i6 août 1898, M. Pierre Veuillot écrivait sous le même titre :

Nous n'examinerons pas en détail ce que la révérende Mère dit et propose dans son livre. Eh, sans doute, comme il arrive à toute personne pénétrée profondément de son sujet, pour l'avoir passionnément mûri, elle se laisse aller, de temps à autre, à quelque exagération. Voulant faire sursauter ceux à qui elle s'adresse, elle ne ménage pas la vigueur de ses coups d'avertissement, de ses cris d'alarme. A ces clous un peu trop enfoncés s'accrochent, suivant leur éternelle méthode, les partisans de la routine. Il n'en est pas moins vrai que M^^ Marie

SgS LE CATHOLICISME PROGRESSISTE

du Sacré-Cœur a pour elle trois grandes forces : les nécessités de la concurrence, l'autorité de nos traditions, le succès d'un exemple voisin.

Qu'on étudie^ en son ouvrage, à quelle trituration pédag-og-ique sont soumises les institutrices de l'Etat, dans les écoles normales, et, dans l'Ecole normale supérieure, les jeunes filles, élite filtrée aux passoires de toute une série d'examens, qui dirigeront et formeront ensuite les maîtresses officielles. Durant des années, on leur apprend à instruire. Il est impossible qu'un travail à ce point assidu et savant ne porte pas ses fruits.

N'en donnât-il que peu, il est inévitable que l'opinion en soit impressionnée. Or nous devons tenir compte de l'opinion des familles : nous en dépendons.

Nécessités de la concurrence, autorité des traditions catholiques. Oublierait-on quel spectacle nous ojEFre l'histoire ? Elle nous montre l'Eglise cultivant la science avec ardeur et même passion. Les couvents ont été le refuge et le terreau de la science . Monastères d'hommes , abbayes de femmes aussi étaient pleins de savants, pleines de savantes. On j poussait la grande culture intellectuelle, au plus loin que l'époque le permettait : Relisez Montalembert, sainte Radegonde et Baudonovia pouvaient en remontrer, sous ce rapport, à saint Fortunat lui-même.

Encore aujourd'hui, que font nos missionnaires quand ils arrivent aux lieux de leur évangélisation ? Ils commencent par fonder une école. On y reçoit un enseignement supérieur à celui de l'école indigène, s'il y en a une. Les familles envoient leurs enfants dans l'école nouvelle ; et .la religion prend racine.

Enfin, pour démontrer que son projet n'est pas périlleuse chimère, M™^ Marie du Sacré-Cœur peut invoquer un exemple, à côté de chez nous. Ce qu'elle propose existe et fonctionne depuis quarante ans, avec un entier succès, en Belgique. A Bruges, une école normale libre contient i35 religieuses, de tous ordres. A-t-on ouï dire que la vie religieuse ait décru de sainteté, d'intensité

PROJET DJE MADAME MARIE DU SACRE-CŒUR Sg^

dans ce pays ? Et par inévitable contre-coup, la situation des catholiques y est-elle plus mauvaise qu'en France ? Dernière considération. Ces diplômes, qu'il exige des maîtresses officielles, qui nous dit qu'un jour, prochain peut-être, l'Etat ne les réclamera point aussi des institutrices libres? Il invoquera la nécessité des fortes études, le droit comm.un, l'égalité devant la loi. Ce lang-ag-e, de sa part, ne sera qu'hypocrisie. Mais n'avons-nous pas eu maintes preuves que l'hypocrisie ne le gêne guère? Nous espérons un avenir meilleur ; on en voit les prodromes; cependant il n'est pas garanti. D'aucuns trouvent, à ce sujet, que M'^^ Marie du Sacré-Cœur â été imprudente, qu'elle n'aurait pas dû lancer dans la circulation un livre que nos ennemis s'empressent de lire. Nous pourrions répondre qu'elle n'avait pas d'autre moyen de saisir l'opinion. Nous aimons mieux tirer de cette critique un argument de plus.

Il est trop tard pour empêcher ce qu'on appelle un mal; la question est désormais posée devant le public. Quand une question de ce genre est ainsi posée, il faut la résoudre.

Nous nous rangeons parmi ceux qui pensent, fermement, qu'une institution est à créer dans le sens indiqué par M°^^ Marie du Sacré-Cœur.

Le 8 octobre, toujours sous le titre : les Reliçfieuses enseignantes, on lisait encore dans l'Univers :

Nous lisions hier dans le Figaro .'

Nous savons de source certaine que Mgr Sueur, archevêque d'Avignon, qui a quitté Rome ces jours derniers, a longuement entretenu le Saint-Père et le cardinal Secrétaire d'Etat des polémiques si violentes auxquelles a donné lieu dans la presse catholique de France le livre de la Mère Marie du Sacré-Cœur sur les religieuses enseiff liantes. Mgr Sueur, dont r esprit d'initiative et l'aci''/ dévouement aux instructions pontificales sont

hautement appréciés au Vatican, a reçu l'assurance que, conformément aux désirs des membres de l'épiscopat qui ont donné leur approbation aux projets pédag-og'iques de la Mère Marie du Sacré-Cœur, la réalisation de ces projets ne rencontrerait aucune entrave de la part de Rome, et que les bruits qu'on avait répandus au sujet de la condamnation du livre et des dispositions défavorables du Saint-Sièg-e sont absolument dénués de fondement.

Nos informations personnelles nous permettent de confirmer les renseignements ci-dessus. Le Saint- Père désire que la polémique prenne fin. ilf^e Marie du Sacré-Cœur a toute liberté de poursuivre le projet qui a été annoncé, œuvre utile, entreprise sous le patronage si ferme et si clairvoyant de Mgr V archevêque d'Avignon.

Enfin, le 3 décembre, l'Univers consacrait trois colonnes de petit texte à reproduire les justifications de M^Q Marie du Sacré-Cœur.

Si le lecteur a suivi son plaidoyer avec quelqu'attention, il ne trouvera pas sans saveur les explications dont M. Pierre Veuillot faisait suivre le texte de la sentence romaine. Il va de soi que le meâ culpâ de V Univers devait contenir une leçon à l'adresse de ceux qui n'avaient point partagé son erreur. Mais, en outre, on remarquera cet affaiblissement de sa mémoire dont nous trouverons au chapitre suivant des preuves encore plus sensibles .

C'est la condamnation de la tentative qu'avait cru devoir faire M™e Marie du Sacré-Cœur.

Nous nous étions occupé de son livre et de son projet. Parlant du livre, nous avions indiqué des réserves et critiqué certaines exag^érations ; mais nous avions émis, pour l'ensemble, une appréciation favorable. Quant au projet, sans vouloir entrer dans l'examen des détails où

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