PROJET DE MADAME MARIE DU SACRÉ-CŒUR
tout ne nous semblait pas suffisamment mûri et pratique, nous en avions approuvé l'idée, M""^ Marie du Sacré- Cœur se présentait avec l'appui de son Ordinaire. Dixsept archevêques et évêques souscrivaient à son appel. L'instruction qu'elle proposait de créer fonctionnait depuis long-temps, et de la façon laplus satisfaisante, en Belg-ique. Ces g-aranties nous avaient persuadé. Notre article du 17 août dernier se terminait ainsi :
Nous nous rang-eons parmi ceux qui pensent, fermement, qu'une instruction est à créer dans le sens indiqué par M™' Marie du Sacré-Cœur.
C'était aller trop loin, Rome nous le déclare : la cause est entendue : nous nous inclinons. Nous ne sommes pas de ceux qui suivent Rome seulement quand elle est de leur avis, et lui marchandent V obéissance dans le sens contraire^ même sur des questions d'une importance générale et capitale. Jamais nous ne mériterons les éloges et Vappai des organes qui combattent les directions romaines. Et il ne nous déplaît pas, somme toute, d'avoir une occasion de le montrer. Le projet d'une grande école normale pour les religieuses enseig-nantes est et demeure abandonné par l'Univers.
La Cong-rég-ation des Evêques et Rég-uliers, après avoir rendu un juste hommag-e au zèle et à la capacité des maîtresses chrétiennes de l'enseig-nement féminin, ajoute ceci : « Elles ne manqueront pas à l'avenir à leur mandat. Dirigées et aidées, comme cela doit être, par les évêqueSj elles prendront les moyens idoines, qui leur permettront de répondre amplement aux désirs des familles. . . » Il sera certainement tenu compte de cette exhortation à mieux faire encore. Déjà, nous le savons, de divers côtés, on s'est mis à l'œuvre dans nombre de maisons relig-ieuses d'enseig'nement pour fortifier l'instruction. Ainsi, le débat soulevé aura eu du moins un Don résultat. L'éveil a été donné. La menaçante et grandissante concurrence des lycées de filles ne se dé-
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veloppera pas sans rencontrer de sérieux obstacles.
A l'opposé de V Univers , la Vérité réfractaire avait signalé dans le projet de M™^ Marie du Sacré-Cœur une péril /euse nouveauté. C'est le titre de son article du i3 juillet 1898 ;
Sous ce titre : les Religieuses enseignantes et les nécessités de V apostolat, une novatrice, qui sig-ne ]y[me Marie du Sacré-Cœur, relig-ieuse de Notre-Dame, a publié, nag-uères, un livre, où elle expose un projet destiné, d'après elle, à combler une g-rave lacune dans l'enseig'nement des jeunes filles en notre temps.
Patronnée par deux abbés, qui ont eux-mêmes une réputation de novateurs plus hardis que sag-es, MM. Naudet et Frémont, elle ambitionne de persuader aux congrég-ations religieuses comme. aux familles chrétiennes que tout est perdu, ou le sera bientôt, pour l'éducation catholique des jeunes filles en France, si, à l'imitation de ce qu'a fait l'Etat pour l'enseig-nement laïque des jeunes filles, on ne se met en mesure de fonder une vaste école normale dans des conditions toutes nouvelles, pour assurer le recrutement des maîtresses nécessaires à maintenir le niveau de l'enseig-nement relig-ieux dans les maisons relig-ieuses d'éducation.
Avant de pousser plus loin, il y aurait lieu de discuter le fait même sur lequel s'appuie un tel projet. Est-il exact qu'à l'heure actuelle les congrég-ations relig-ieuses soient dénuées de moyens de former, chez elles, et sans le secours d'une école normale, les sujets propres à l'enseignement? L'est-il que la méthode actuellement suivie par elles soit insuffisante à obtenir pour leurs élèves, dans les examens publics, tous les succès désirables ? A cet égard, les statistiques répondent victorieusement pour tous les degrés de l'enseignement et l'on s'étonne que, malgré ces statistiques, une religieuse, emportée par le désir de faire triompher une idée préconçue, croie pou-
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voir dénoncer l'infériorité des établissements relig-ieux en matière d'éducation.
Mais ce n'est pas seulement le fait initial de la thèse ainsi proposée au public qui se trouve inexact, ou pour le moins contestable. Et la conception pratique des moyens d'exécution est bien autrement bizarre.
En effet, il ne s'ag-it de rien moins que de rassembler, dans la dite école normale, des religieuses empruntées à tous les ordres, cloîtrées ou non, et qui, pendant tout le temps de leur formation pédag-og-ique, abandonneront les règles de leur ordre, sauf à les reprendre, si entre temps elles n'ont point perdu leur vocation, quand elles seront suffisamment nourries des leçons de professeurs distingués, empruntés sans doute au monde universitaire.
Nous reviendrons plus en détail sur les multiples étrangetés que contient le livre de M™° Marie du Sacré- Cœur. En attendant, il convient de noter que, sur les instances de l'abbé Naudet, ou de l'auteur, un certain nombre de nos Seigneurs les évêques ont approuvé son initiative ou loué ses intentions. Toutefois, il ne faudrait pas croire que ces éloges soient tous sans réserves. A l'exception de Mgr l'archevêque d'Avignon, qui ne paraît V voir que des avantages et presque pas de difficultés, plusieurs des prélats dont les lettres figurent à l'avantg"arde du livre posent des questions et indiquent des réserves.
Ainsi, Mgr l'évêque d'Agen dit à bon droit : -N'admettez-vous pas au sens un peu trop littéral les merveilles de l'éducation féminine américaine décrite par des plumes romantiques, auxquelles d'autres, sérieuses aussi, ont répondu sur le même sujet, en baissant légèrement le ton ?
Mgr l'évêque d'Angoulême dit de son côté : Est-ce bien seulement parce que l'instruction dans les couvents n'est plus à la hauteur, que l'on va aux lycées demies?
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Ce peut être une raison, mais ce n'est pas la seule, et ce n'est pas, je crois, la plus importante.
Et Mgr Frérot indique justement le mot d'ordre maçonnique en ces temps de laïcisation, et les contributions budg-étaires de l'Etat pour faciliter aux familles l'accès dans ces établissements.
Bref, pas plus par M™*^ Marie du Sacré-Cœur que par j^jine la comtesse d'Adbémar, dont le livre : Nouvelle Education de la femme dans les classes cultivées, a devancé et préparé celui-ci, il ne nous semble prouvé que les réformes proposées correspondent à un besoin réel ou puissent être appliquées raisonnablement selon la méthode qu'elles préconisent.
Nous croyons qu'à mesure que nous entrerons plus avant dans le détail il ne sera pas malaisé de le démontrer.
Auguste Roussel
M. Fonsegrive, dans la Quinzaine du i®^ mars 1898, "publiait, avant la lettre, de long-s passages du livre de M'"^ Marie du Sacré-Cœur, qui n'avait point encore paru. Le i6 août, il lui consacrait une étude fort élog-ieuse. On pouvait même lire dans une note de la pag-e 624 cette habile et discrète insinuation sur les motifs de l'opposition des « réfractaires » :
L'opposition ne commence à être formelle qu'après que M'"^ Marie du Sacré-Cœur est entrée en relations avec M. l'abbé Naudet, ce qui semble indiquer que l'opposition a des raisons autres que pédag-og-iques.
Voici qui est plus explicite, qui l'est vraiment trop, parce que l'injure atteint le Pape lui-même, C'est M. J. de Narfon, qui écrit dans le Figaro :
Les ennemis du Pape, — Je parle de ceux qui, dans le sein même de V Eglise, s'ejforcent de contrecarrer en toutes choses les idées et les desseins de LéonXWt
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tout en exprimant une hypocrite soumission à l'autorité du Saint-Siège — s'étaient juré d'empêcher par tous les moyens la Mère Marie du Sacré-Cœur d'appliquer des principes d'éducation que le Souverain Pontife, — ils le savaient fort bien — avait formellement approuvés. On se souvient, d'autre part, qu'ils réussirent à arracher à une Congrégation Romaine mal renseignée un vote de blâme contre V auteur des « Religieuses Enseignantes » dans un temps où la maladie tenait fortement Léon Xlll dans Vignorance de leur s louches intrigues. Et nous avons raconté comment il suffit à la Mère Marie du Sacré-Cœur de faire le voyag-e de Rome et d'exposer simplement les- faits au Saint- Père, qui l'a reçue avec une paternelle bienveillance et 1 écouta avec le plus ^rand intérêt, pour déjouer les misérables calculs de tant de braves ligués contre une femme.
La Vérité du 9 juillet 1899, en relevant ce filet odieux, aioute :
M. deNarfon est un récidiviste. Ce n'est pas la première fois, en effet, que^pour défendre le livre condamné de M"^^ Marie du Sacré-Cœur, il se livre à des insinuations non moins odieuses que l'outrag-e direct adressé aujourd'hui tant au Souverain Pontife^ par ordre de qui fut publiée la décision de la Sacrée -Cong-rég-ation des Evêques et Rég-uliers, que la Couj^rég-ation elle-même, dont le jugement fut précédé de l'examen le plus attentif de la cause.
-Il est superflu d'ajouter après cela que jamais le Pape lia approuvé les projets contenus dans le livre des Religieuses enseignantes et cela, pas plus avant qu'après le voyage de M°>e Marie du Sacré-(]œur. Mais on sait qu'après ^e livre condamné, M™' Marie du Sacré-Cœur en composa un second, où ses idées sur l'éducation, ne visant plus 1 établissement d'une école normale pour les relig-ieuses tie tous ordres, étaient ramenées à des proportions plus raisonnables. Grâce à cette publication, ses défenseurs
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ont cherché à établir une confusion qui profitât au premier livre. C'est cette confusion qu'il est bon de dénoncer puisqu'à la faveur de cette équivoque certains défenseurs de M"^^ Marie du Sacré-Cœur osent bien publier à l'adresse du Saint-Père et des Gongrég-ations romaines des indig-nités comme celle dont M. de Narfon vient de prendre la responsabilité.
Il en aurait trop coûté à certains promoteurs du projet d'avouer qu'il était simplement mauvais et condamné. De Rome on mandait à la Gazette de Lausanne :
Devons-nous croire , maintenant, une révélation qui est adressée de Rome à la Gazette de Lausanne et d'après laquelle l'institution de M™^ Marie du Sacré- Cœur serait à la veille de se réaliser non plus en France, mais en Suisse, à Fribourg-, à côté de l'Université.
Voici, à titre d'information au moins^ ce qu'écrit le Correspondant de Rome.
M. Pjthon, au nom du g"ouvernemént de Fribourg, ofiFrit officiellement à Léon XIII le moyen de mettre à exécution les idées de M™'' Marie du Sacré-Cœur. La nouvelle école normale cong-rég-aniste sera installée à Fribourg- et deviendra comme un établissement annexeà l'université. Le g-ouvernement de Fribourg', parl'org'ane de M. Python, a offert au Pape le local des maîtresses d'école et une subvention annuelle.
Un professeur de l'Université de Fribourg", M. Jean Brunhes, professeur de géographie, se trouve présentement à Rome pour nég"ocier l'affaire avec le Vatican. jyjmo Marie du Sacré-Cœur a passé ces dernières semaines à Fribourg-, où elle a reçu l'hospitalité de la famille de M. Brunhes... M'^e jyfarie du Sacré-Cœur a quitté l'habit relig-ieux, il est vrai. Mais son honorabilité est au-dessus de toute atteinte.
Il va sans dire que les offres de M. Pjthon ont été reçues au Vatican avec la plus vive satisfaction. Le Pape
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s'est empressé de les accepter et d'en remercier le g-ouvernement de Fribourg. On travaille maintenant de part et d'autre à l'org-anisation de la nouvelle école normale, qui recevra comme élèves les jeunes relig-ienses de tonsles pays qui se destinent à l'enseig-nement secondaire. Je suis persuadé que les Fribourg-eois ne se plaindront pasde l'installation d'un établissement qui sera pour Frihourg" un nouvel élément de richesse et de prospérité (i)-.
M. l'abbé Dabry trouva mieux encore :
Le bruit court que le projet de la sœur Marie du Sacré- Cœur va être repris par une grande cong-rég-ation. Gomme aucun de ceux qui ont soutenu la sœur dans son entreprise ne fera d'opposition, attendu qu'il importe peuque le projet soit réalisé par l'un ou par l'autre, pourvu-, que cela se fasse, la cong-rég-ation des Evêques et Rég-uliers ne se trouvera plus en présence des mêmes contradictions que la première fois et laissera/aire (2).
Ces plans n'aboutirent point, s'ils avaient jamais existé. M*"^ Marie du Sacré-Cœur, sortie de sa communauté, fut cependant autorisée à g^arder l'habit religieux et à ouvrir, à Paris, une maison de hautes études destinée à préparer les jeunes filles aux hauts grades universitaires. Sur ces entrefaites,, la mort l'enleva.
Ce fut pour M. l'abbé Dabry l'occasion d'écrire ;
Encore un soldat qui tombe les armes à la main,. jetant malg-ré tout son défi aux lâches, aux hypocrites et • aux pharisiens... Elle aug-mentera dans le ciel le nombre des victimes saintes, de ceux qui jetèrent dans le raondeuneidée aussitôt étouffée par le princedes ténèbres (c'està-dire évidemment parles cong-rég-ations romaines). Par
(i) Vérité, 12 janvieFjiSpg.
(2) Cité par la Vérité, zi avril 1899.
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un juste retour, quelques-uns de ceux qui s'acharnèrent le plus après elle sont frappés par la sévérité des lois humaines et se demandent, effarés, où ils iront porter un enseignement qu'elle avait voulu réformer, et dont les avantag-es pour l'Eg-lise sont aussi douteux qu'ils sont certains pour ceux qui le donnent (i).
Ce juste retour sig-nifie simplement que la loi de 1 901 , destructive des congrég-alions et de l'enseignement libre est la punition providentielle de l'opposition faite à M""^ Marie du Sacré-Cœur. Quant à l'oiitrage contenu dans la dernière phrase, il est trop bas pour être redressé.
Qu'il y eut des progrès à réaliser, des transitions à mieux ménager, une adaptation aux nécessités du jour extrêmement délicate assurément, mais néanmoins [souhaitable, personne peut-être ne le contestait.Mais, au gré des novateurs, l'évolution demandait le changement, l'innovation, le désaveu d'un glorieux passé. Finissons en reproduisant la belle lettre de Mgr l'archevêque d'Aix qui venge complément les Religieuses enseignantes des injustices débitées contre elles :
Mes bien chères sœurs, c Vous connaissez depuis longtempstoute ma pensée sur le livre de Sœur Marie du Sacré-Cœur, intitulé les Religieuses enseignantes ; ]& l'ai flétri justement, comme il méritait. La Congrégation des Evêques et Réguliers, avec l'approbation du Saint-Père, l'a solennellement concondamné comme digne de blâme.
La question est finie; approbation ou désapprobation de ce malencontreux ouvrage, nous pensons tous comme le pape.
(i) Cité par la Semaine reliffiense de Cambrai, 20 juillet 1901.