‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 100 sur 159 · SÉPARATION INTELLECTUELLE DES CLASSES · texte numérisé non relu

SÉPARATION INTELLECTUELLE DES CLASSES

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Ce progrès qui sépare les classes va toujours s'accélérant, et il semble que les différences, eu se marquant de plus en plus, doivent un jour détruire toute unilé. Depuis surtout que dans chaque peuple une fraction commence à prendre conscience de l'obligation qui fait du perfectionnement la première loi et le fondement de la morale, tandis que le reste demeure soumis au progrès accidentel et lent des circonstances , les nations

fluences extérieures, unies aux efforts de la volonté individuelle. Je comprends parfaitement que l'organisme en se perfectionnant, les circonstances et les influences en se modifiant progres^siveroent, rintelligence en s' éclairant, la volonté en se fortifiant, la sensibilité en s'exaltant, rendent plus fréquentes et plus probables les combinaisons productives, et fassent p(«ur ainsi dire à l'âme humaine un moule supéiieur; mais je ne vois nullement que les anciens aient dû avoir nécessairement autant de génie que les modernes : ce qui nous mènerait à cette conclusion, qu'à Tépoque où les hommes étaient peu nombreux, ayant chacun une part phjs considérable , ils devaient former une assemblée de Newtons et de Descartes possibles; ce qui ne serait plus vrai de notre temps. Ce. sont là des fantai>ies qui ne reposent que sur des abstractions, et n'ont d'autre fondement que des habitudes déiesiablesde notrn esprit encore bien plus infesté de scholastique que nous ne croyons. S'il était possible de supposer qu'Homère en naissant ait pu être tout à coup transporté au milieu de nous, ii n'aurait pas été Homère et aurait peut-être vendu des bonnets de coton , sans songer à faire des vers, sans peut-être être capable de composer un sonnet. Il s'est rencontré que son génie était très propre à réfléchir la poésie de son temps. Pour en faire un grand poète moderne, il faudrait une tout autre combinaison , qui n'a pas plus de rapport avec la tète d'Homère qu'avec celle d'Aristote ou de Therbite.

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paraissent se partager en des races distinctes, séparées par un abîme qui menace de s'élargir sans cesse.

Heureusement le remède est près du mal ; la conscience que nous avons du progrès, en TaccéléraDl , le rend commun à tous.

Tant que l'homme croit que la loi qui le guide et l'autorité qui le gouverne sont hors de lui, chacun est seul en face rie celle raison divine qui impose ses principes à son intelligence, et qu'il croit la même pour tous et en tous, La pensée de chacun , commune à tous , mais se développant isolément par une puissance surhumaine, demeure essentiellement égoïste; de la communauté des lois , on ne peut conclure logiquement que le droit de l'intolérance contre ceux qui ne s'y soumettent pas , c'est-à-dire qui ne sont pas de l'avis commun. La philosophie, rangeant tous les esprits sous le despotisme de cette même raison, maîtresse universelle do tous les hommes et de Dieu même qu'elle juge, attribue à tous, dans l'ordre des principes, la même intelligence, puisque cette intelligence se borne à la soumission et à l'obéissance de chacun à la raison impersonnelle. Cette identité d'intelligence est ce qu'elle appelle le bon sens ou le sens commun. Il est bien clair alors qu'il est parfaitement ridicule de chercher à éclairer des hommes qui ont la même lumière que nous , et qui , semblables par ce qu'il y a d'important, par les principes, ne diffèrent que par des déUiils de connaissance insignifiants ; il est également clair que nous avons le droit de mépriser^ de

CONSÉQUCMCES DU PROGRÈS IMTfXLECTUEL . 3&S

imr et de punir tous ceux qui refusent d'écouter U voix intérieure de la raison , surtout quand elle parle par notre bouche , car il est admis que cette rébellion esl un crime.

Maïs si au contraire nous comprenons que ce développement est individuel; que la règle de nos actes est uniquement dans notre intelligence et varie avec elle de précision et de rigueur ; que le progrès des choses que nous semblions sulrir est notre œuvre ; que c'est en nous qu'il se fait d'abord , et de là rayonne et entraîne le monde ; si nous comprenons que la mesure de notre moralité est , non dans l'acte , mais dans la manière dont nous concevons les principes; qu'il n'y a d'autre autorité que celle de notre propre pensée , de lois, que celles qu'elle a reconnues justes et vraies et qu'elle s'impose à elle-même; que le fondement de la vérité et du bien est uniquement dans le rapport avec le progrès et l'idéal , règle et but unique et suprême de nos efforts ^ alors nous comprendrons que l'homme dont l'intelligence surpasse celle des autres n'a pour cela aucun droit de les mépriser, non plus qu'il n^a droit à leur reconnaissance et à leur adoration; qu'en employant cette intelligence au service de l'humamté, il n'a fait que remplir un devoir strict , et que l'ac-complissement du devoir ne se paie pas ; que le malbeureux qui a £tiil le mal n'est coupable que de ne pas <5oroprendre et mérite , non pas d'être puni , car oe droit en aucun cas ne peut appartenir à l'homme, nutis d'iéire instruit et éclairé; nous oompreodrons enfin qne

le droit suprême de l'humanité , c'est le droit au progrès , et le premier devoir de chacun , de travailler au progrès de tous. Il ne s'agit phis ici ni de pitié , ni de charité , ces vertus égoïstes qui placent leurs actes à intérêt et croient, en s'exerçant, se créer des litres à des récompenses. L'homme qui travaille au progrès n'en doit attendre d'autre que le progrès même , et ne se croit pas plus un héros pour faire le bien que pour enseigner les mathématiques. Par la charité, c'est nous que nous aimons dans les autres; au nom du progrès, nous aimons les autres en nous-mêmes , et confondons l'humanité tout entière dans un même embrassement. C'est la solidarité, c'est l'humanité, c'est l'unité de tous les hommes, et le progrès de tous en vue du progrès même, parce que le progrès comprend tout, et ne laisse rien hors de lui. Une fois que cette idée aura pénétré dans l'esprit des classes éclairées , l'abîme qui les sépare des autres sera bien vite comblé. Alors tous seront capables de comprendre la grande poésie, alors commencera un épanouissement de civilisation dont rien dans le passé ne peut donner l'image; alors grandira cette poésie nouvelle qui commence à naître, non plus seulement. la poésie des sentiments et des aspirations, mais la poésie de l'intelligence et des idées, la poésie qu'ont entrevue l'auteur de Jocelyn et celui dos Contemplations et de la Légende des siècles. L'homme, jusqu'à nos jours, a erré, comme un étranger, dans le monde de la nature et des idées; la nalure était hors de lui, les idées hors de lui, la raison hors

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de lui. La philosophie, la science, la poésie, c'étaient des dons du ciel, des hasards, des curiosités étrangères à rhomme même. Il commence à reconnaître que ce qu'il prenait pour la nature, pour les idées, pour la raison, c'est lûi-méme et non pas un autre; que la philosophie, la science^ la poésie, c'est lui qui les fait, qui les porte en lui-même ou plutôt qu'elles ne sont que lui-même, créations et parties de son intelligence. Aussi, s'il respectait autrefois la vérité, maintenant il l'aime, il l'affirme avec passion, il la chante avec enthousiasme (^). La vérité, c'est son intelligence, c'est sa conscience, c'est son âme; il y tient par tout ce qui l'attache à lui-même, et tout ce qui lui parait vrai lui est également sacré et au même litre. L'émotion, inconnue autrefois dans l'expression des idées, peu à peu s'est glissée dans ce domaine nouveau et a brisé les barrières. Les idées de patrie, de religion, de liberté se sont émues les premières, malgré la philosophie antique et son faux idéal de sérénité. Maintenant la passion pénètre l'intelligence; la poésie envahit l'âme tout entière et y vibre aux moindres mouvements de la pensée.

Partout l'idéal tourmente les cœurs. Cette industrie

(4) Savez* vous, dil VolUiire dans Les idées républicaines, pourquoi les républicains aiineot mieux leur pairie que les sujets d'une monarchie? C'est par la raison qui fait qu'on aime mieux sa maison que celle de son voisin. — Les idées étaient hors de nous; elles sont en nous; la loi qu'on nous imposait, c'est nous-mêmes qui nous l'imposons.

même, tant décriée par nos prétendus moralistes, n'at-elle pas aussi un idéal? Le travail, le bien-être, puis un jour, gràœ au génie moderne, le soulagement de cette servitude des besoins physiques et du travail matériel qui opprime tant de malheureux , ne sont-ce pas des progrès? et des progrès qui se résument en dernière analyse en un développement plus rapide de TinleUigence et de la moralité humaine? Un temps viendra où le travail des machines, sans permettre à Phomme l'oisiveté qui déprave, lui laissera les loisirs nécessaires au développement de Tesprit. Laissons gémir nos mo^ demes Héracliles sur la dépravation des moeurs de ce temps. Sans doute cet élan rapide de l'industrie a jeté un éblouissement dans le monde, et des hommes ont pu croire que là se bornait l'idéal et l'avenir des sociétés. Mais qu'est-ce que cette erreur d'un moment auprès des éternels bienfaits que ce progrès répandra sur le monde? Ceux que l'industrie a corrompus étaient corrompus d'avance. Elle a ouvert un champ à leurs spéculations égoïstes; ce n'est pas elle qui les a inspirées. En d'autres temps, ils les eussent portées ailleurs; ils auraient peut-être encore moins valu. Ce quo rien ne compense dans le passé, c'est la liberté à laquelle nous conduit fatalement l'industrie.

§ vn.

Si réellement on pouvait nous persuader que la poésie s'en va, ce serait chose plus grave qu'on ne seoable

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le croire, car on nous enlèverait la foi^ l'arme la plus forte de Thomme, et, avec le besoin, Taiguillon le plus puissant de Faction. Si en effet la poésie est vraiment la poésie, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus intime et de plus profond dans l'àme, l'idéal, la poésie est la source de tout progrès ou plutôt le progrès même. Ce que nous appelons Fidéal, n'est-ce pas en effet ce phare intérieur qui marche devant nous, comme pour nous marquer la route que nous devons suivre? N'est-ce pas un autre nous-mème, plus parfait, que chacun porte en soi, comme un modèle toujours plus beau, qui fuit à mesure que nous le poursuivons, et qui semble s'éloigner d'autant plus que nous faisons plus d'efforts pour l'atteindre? C'est qu'en effet le caractère propre de l'idée du progrès est de grandir et de s'élever sans cesse, à me^^ure que notre intelligence plus parfaite nous permet de la mieux concevoir. Ainsi toujours poussés en avant par une force inhérente à notre inlel- Kgence, notre soif de la perfection s'accroît avec notre perfection même, et nous courons d'autant plus vite à la poursuite de ce but mobile qu'en s'éloignant davantage, il nous parait toujours plus brillant.

Si la poésie est l'idéal, elle est le prc^ès, et puisque notre idéal est supérieur à celui de l'antiquité, la poésie ne peut être déchue. Au contraire, si elle n'est pas le progrès, encore une fois, pourquoi se plaindre qu'elle disparaisse, et pourquoi faire aux hommes un crim^e de n'être plus des enfants? Mais les critiques échappent à ce dîleoiine par une contradklion. Us admettent

comme observation de fait que le progrès est réel partout ailleurs que dans la poésie, ce qui fait qu'on ne sait plus ce qu'ils entendent par la poésie ni par le progrès, à moins qu'ils ne réduisent la poésie à la simple puissance d'exprimer des émotions quelles qu'elles soient, et le progrès à une addition de faits. S'ils croient que cette décadence de la poésie, au milieu du progrès universel, est une loi générale et supérieure à l'humanité, cette décadence même, étant une nécessité du progrès, est un progrès; et en tout cas, il est parfaitement ridicule de reprocher à notre siècle d'obéir à une loi à laquelle il ne saurait échapper. Les reproches immérités ne peuvent avoir que des conséquences funestes; ou ils nous révoltent, ou ils nous habituent à douter de notre propre conscience, et alors les plus dangereux corrupteurs des sociétés sont ceux qui les accusent le plus violemment. Si, au contraire, comme je le crois, la poésie est plus que jamais vivante dans nos âmes, ces éternelles déclamations contre notre prosaïsme peuvent bien faire croire à quelques-uns qu'elles sont fondées et que celte poésie vivante n'est pas la vraie poésie; à force d'entendre répéter les mêmes accusations, ils finissent par se croire coupables. Mais ce qui est plus grave, ils finissent par s'y résigner et par le devenir en effet. C'est ainsi qu'on déprave les hommes en leur reprochant 'comme vices les nécessités de leur nature et en leur imposant des devoirs qui n'en sont pas. Les consciences éclairées reconnaissent l'erreur et y résistent. Les autres se soumettent docilement à celte

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