‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 99 sur 159 · I>£ LA POPULARITÉ DES POÈTES. 3S · texte numérisé non relu

I>£ LA POPULARITÉ DES POÈTES. 3S

moderne, unecoiaforaiilé personnelle de gpùts, d'idées^ de sentiments entre le poêle et son lecteur. Sans cela h lutte et les chocs sont oonliouels , et malgré tout le génie du poète , nous ne pouvons être touchés d'une poésie qui nous glace ou nous irrite. Souvent même de légers désaccords, non de principes, oiais de rapporte, de siiite d'idées, d'habitudes littéraires suffisent d'abord pour nous soustraire à Tinfluence des œuvres que nous goûterons le mieux phis tard , comme couvent entre deux hommes qu'umira un jour la plus vive amilié , il fout un temps d'essai qui les façonne l'un à l'autre, et leur apprenne à trouver en eux-mêmes les pointe par lesquels ils se louchent et se, pénètrent. PréféreronsHfious à ces hommes ceux dont la banale amitié ouvre à tous un accès également facile , et dont la personnalité émoussée rend les rapports d'abord si cornntodes , et bientôt insipides?

De tout cela, que conclure? que la poésie d'Homère est supérieure à la nôtre? Non , mais qu'il est à peu près impossible maintenant qu'un poète puisse prétendre à être également compris et goûté de tous , et que plus la poésie sera grande et élevée , moins elle peut espérer de devenir populaire.

C'est à ce point, du reste, que se réduit presque toute J'argumentalion moderne contre la poésie contemporaine. Son erreur est de croire que la pepularité soit un signe nécessaire de la supériorité.

Si jamais poète fut populaire, ce fut Béranger, Mais est-ce là ce qui fait sa gloire? Ëncpre laut-il savoir s'il

est grand pour avoir été populaire ou populaire pour avoir été grand. 11 puise ses inspirations à deux sources bien différentes, et ses œuvres se divisent en deux parties qu'il serait injuste de confondre. Dans Tune, et ce sera sa gloire durable , il s'associe au deuil de la patrie outragée; il lance Tanathème à une royauté imposée par Tennemi , et dont la présence humilie tous les instincts généreux de la France ; il démasque et flétrit celte conspiration permanente des nobles, des rois et des prêtres conjurés contre les droits si chèrement rachetés de la nation ; il proteste, au nom de la liberté, contrôles rancunes et les passions d'une dynastie ennemie-née du peuple qu'elle gouverne, et qui se venge par une tyrannie souterraine des terreurs qui l'assiègent sur un trône déshonoré. Voilà ce qui en fait un grand poète et un grand citoyen. C'est par là qu'il soulève et mérite les acclamations de toute la France. Par l'autre partie, il redescend dans la foule, il chante les plaisirs faciles et ce trivial épicurisme qui ravale l'homme à la bète et semble ne laisser à la vie d'autre but que la jouissance. Toutes deux cependant sont également populaires; la seconde même l'est plus que l'autre, parce qu'elle répond à des instincts qui ne sont que trop permanents dans les foules. Qui songera cependant à égaler ces deux genres de poésie? Personne, je suppose.^11 faut savoir distinguer celle qui répond aux sentiments généreux et élevés de celle qui ne caresse que les instincts vils et bas. Gardons-nous de l'admiration sans discernement qui voit du même œil

DE LA POPUliAftlTÉ PE9 POÈTES. . 355

le chantre aviné du Dieu des bonnes gens et de Lisette, et le poêle inspiré de la patrie et de Thonneur national , aussi bien que du dénigrement systématique qui profite de Tabjeclion d'une partie de Tœuvre pour colorçr son indifférence à l'égard du reste.

Ce n'est pas la popularité qui fait le poète , c'est l'élévation et la sincérité de l'inspiration. Sans doute c'est un bonheur pour lui de se rencontrer avec la pensée commune, quand celte pensée est généreuse. Mais est-ce parce qu'elle est commune ou parce qu'elle est généreuse qu'il la doit chanter? Sa gloire pourra profiler de cet accord, mais en a-t-il pour cela plus de génie? Si Rouget de l'Isle, devançant l'émolion populaire, avait fait cinquante ans plus tôt son chant immortel , la Marseillaise fût resiée sans écho; en serait -elle moins énergique et moins passionnée? Ce que le poète doit chanter, ce n'est pas ce qu'il trouve dans la foule, c'est ce qu'il trouve dans son âme. Si la foule le comprend , il arrive vivant à la gloire. Mais qui lui interdira de chanter aussi pour l'avenir, si son intelligence s'élève à un idéal plus lointain? Ce que la foule ne comprend pas maintenant, elle le comprendra plus tard, quand le progrès l'aura élevée elle-même à la hauteur du poète. Au lieu de vouloir abaisser la poésie, il faut élever les intelligences, et la poésie, maintenant délaissée, deviendra populaire. Dans cinquante ans, on s'étonnera qu'un siècle qui a produit George Sand, Victor Hugo , Lamartine , Alfred de Musset et tant d'autres , ait pu se demander ce qu'est devenue la poésie.

356 SUPÉRlOUrt* DE LA POÉSIE MO0ËRNE.

Je crois, je l'avoue, à la sincérité des critiques classiques, mais leur entêtement superstitieux pour le passé les aveugle du moment qu'ils en sortent. Us se croient justes parce qu'ils décident de bonne foi d'après les préjugés traditionnels de l'enseignement universitaire. Mais ils ne voient pas. que , indépendamment de tout le reste , leur méthode seule les condamne à l'erreur. Quand ils jugent la poésie moderne, ils la prennent tout entière , en bloc , bon et mauvais , et comparent ce chaos aux cinq ou six livres choisis que nous a légués l'antiquité. Ils semblent oublier à plaisir que nos peuples modernes, malgré l'unité apparente de leur situation géographique, de leurs lois, de leurs institutions , de leurs intérêts , constituent pour ainsi dire dans chaque état une série de nations superposées et parfaitement distinctes par le degré de leur développement respectif. Pendant que les unes , poussant à bout l'analyse, se complaisent dans la peinture des sentiments les plus raffinés , les autres essaient un art encore grossier, hésitant, tout entier dans le récit et dans l'action, parlant aux sens plus qu'à l'esprit, et que nous ne sommes plus en état de juger. On n'a que de l'ironie et du dédain pour ce drame njpderoe qui passionne la foule. C'est un art nouveau , encore en enfance, qui s élèvera, si l'on ne s'acharne pas à le condamner sans le comprendre. Mais les critiqiies y

I£S RÉAUSTES AfODERIVES. 3S7

songent peu. Us aiment bien mieux , mêlant tes reproches les plus cottlradictoires , faire un crime .à la poésie, tantôt des raffinements qui la rendent inacces-^ sible à !a foule , tantôt de la grossièreté du drame et de la chanson populaire, comme si ce n'était là qu'une seule et même poésie. C'est ainsi qu'ils jettent Tincertilude dans les esprits, et égarent la poésie même dont ils se sont comstilués les tuteurs.

Cette distinction et ce progrès sont tellement nécessaires qu'ils se retrouvent dans les œuvres même d'une école moderne , que son programme semblait le plus naturellement devoir y soustraire. Les premiers réalistes n'eurent d'autre but que de réagir contre celle tendance psychologique qui substituait partout les impressions personnelles de l'écrivain aux peintures mômes de la nature. Leur prétention était de revenir à l'observation des faits et à là simplicité antique, ne se doutant nullement que les caractères en apparence les plus extérieurs des choses ne sont encore que des impressions qui , pour être plus communes , n'en sont pas nûfoins personnelles , et que , par suite du progrès général de Tesprit, la somme des impressions sensibles a augmenté comme celle d'un ordre plus élevé. Aussi ont-ils abouti rapidement à se perdre dans les détails. Ils ne copiaient que ce qu'ils voyaient , mais leur observation plus exercée voyait dans les choses mille nuances qui échappaient aux anciens. Au milieu de cette infinité de traits, tous également sensibles et matériels, leur théorie même leur défendait de choisir,

car c'eût été usurper sur la nature, fausser ce qu'ils appelaient la réalité. Dès lors le^ «moindre brin d'herbe, étant tout aussi réel que le chêne , réclame au méroe titre une place dans leurs peintures. Ils ne peuvent introduire un personnage, sans nous décrire jusqu'aux plis de ses vêtements , jusqu'au bruit de ses chaussures sur le sol. Ils se sont réduits au rôle de daguerréotypes; ils ont fait non*le portrait, mais l'anatomie de la nature. Ils ne voient pas qu'en supprimant l'intervention de la sensibilité humaine , ils ont enlevé à la poésie ce qui la fait poéti(|ue. La littérature réaliste a beau faire , ses descriptions de la nature seront toujours moins réelles que le moindre traité de physique ou d'histoire naturelle; moins poétiques même, parce qu'au moins les sciences, en élevant la pensée de l'homme à la conception de l'ordre et de l'harmonie universelle , touchent encore à la poésie.

Aussi ont-ils bientôt renoncé à la simple description des mouvements , des actes et des objets extérieurs. Entraînés par le courant de la pensée moderne vers la psychologie , ils ont appliqué leur système d'observation à l'âme humaine. Là, comme dans l'étude de la nature, ils ont oublié cet idéal de simplicité qu'ils avaient voulu ressusciter, et se sont plongés dans des raffinements d'analyse qui eussent effrayé les poètes les plus vivement accusés par eux de subtilités et de finesses. Balzac, le plus grand des réalistes, a dépensé un prodigieux génie et une patience plus prodigieuse encore à disséquer des atomes , et à construire de ces

LES BÉALlSTiiS MODEREES, 3S9

subtils éléments des personnages qui feront toujours l'admiration des psychologues, mais qui ne vivent pas, parce qu'il leur manque les grands traits qui font la vie , et que Tunilé de leur âme est une unilé factice.

Cependant je suis bien loin de nier les services qu'a rendu cette école. En étudiant l'âme humaine, elle prépare aux poètes futurs d'abondants matériaux. Son tort est de les jeter pêle-mêle. Egarée par sa théorie , elle étudie avec le même amour ce qu'il y a de plus vil et ce qu'il y a de plus grand dans l'homme. Elle supprime la morale , et c'est là ce qui a tué en elle la poésie, car la poésie est l'idéal, le progrès; et l'émotion poétique n'est que l'émotion de l'âme en face de ce qui l'élève, l'agrandit, et lui marque plus vivement la voie vers ce progrès où elle aspire. En se confinant dans la simple observation , elle s'est interdit l'enthousiasme qui échauffe et féconde ; à force de copier la réalité ', ses disciples ont tué l'imagination , c'est-àdire l'intelligence émue par la conscience des sentirments et du progrès qui l'exaltent. Ils n'ont ni la rigueur et l'exactitude de la science, ni la chaleur et l'élan de l'inspiration.

Mais quels que soient les mérites et les défauts du réalisme moderne, il me suffit de montrer qu'il n'a pu , non plus que la poésie , échapper à ce besoin d'analyse psychologique qui fait la grandeur de notre temps, et que, d'un autre côté, la critique se trompe , quand elle confond deux choses aussi différentes que la poésie et le réalisme, et se fait de cette confusion un

360 SUPÉBlOBtTÉ DB LA POtSlE MODEBMC.

argument contre nos poètes. Si l'on veut trouver Taccordde Tobservation p^chologiqne avec la vraie poésie, ce n*esl pas dans les œuvres des réalistes qu'il faut le chercher, c'est dans les romans de George Sand (0. Le pn^rès de la poésie moderne est donc cdui même de l'intelligence à qui ne suffisent plus ni les idées ni les sentiments indécis, obscurs et incomplets de l'antiquîlé. Aussi ce progrès n'est-il pas seulement dans la poésie. Partout la même tendance se révèle. Depuis plusieurs siècles, la peinture de Thomme — et je parle de la peinture directe, personnelle, réfléchie de là vie morale , — remplit toutes les lilléralures. La

<4) Le rocnan, si dédaigneusement traité par les princes de la critique rooderne, sera cependant, avec la poésie lyrique et le drame, le vrai titre de gloire de notre siècle aux yeux de la postérité; c'est le prcrduit le plus original et le plus caraciérislii[ue du progrès psychologique, qu'il est invpossible an rcéeonikaître. Il répond d'ailleurs par une conformité singulière au progrès des méthodes scientifiques. Les anciens se contentent de raconter des légendes et des faits, comme dans Téiude de la nature, ils se contentent de décrire et de classer les phénomènes que leur offre l'expérience. L'expérimentation, c'està-dire l'expérience faciice, impos^ible dans ^antiquité à cause de la manière dont ils comprenai.-nt la nature, a renouvelé les sciences. Le roman est le produit de reX()ériment;ition psycliokigique , et suppose tout un système de psychologie, dont les anciens n'avaient nulle idée, fondée sur la combinaison de la liberté humaine et des influences élrangèrps. La littérature étudiée à ce point de vue phitosopliique ne laisj^erail guère d'arguments aux partisans de l'immobilité intellectuelle, et élèverait le roman à la place d'hmneur qu'il mérite parmi les œuvres de l'intelligence. Le seul danger de cette méthode d'ixpériineniation , c'est de laisser oublier aux romanciers qu'ils ne font pas seulement des dissections et de la science, niuis aussi de la littérature ; et que s'ils tiennent à ne nous mi'ttre que des monstres sous les yeux, il faut au moins renoncer l toute prétention poétique.

Digitizpd by

DB LA eUSGÊHITÉ DANS LA P0É9nC« 361

foule filème duit le mouvemenl , autant que son inexpérience le lui permet. H n'y a qu'à voir avec quelle ardeur les plus ignorants recherchent les romans , les histoires, les biographies intimes, tout ce qui peint riiomme et permet d'assister au spectacle du drame moral que chacun porte en lui*même. Ce n'est donc pas parce qu'ils font de la psychologie et qu'ils peignent l'àme humaine que nos poètes ne sont pas populaires; c'est parce que leurs idées et leurs impressions les élèvent à une hauteur où la plupart ne peuvent atteindre. Veut-on qu'ils s'abaissent au niveau commun , et que pour être à la portée de tous , ils cessent d'être eux-mêmes? C'est demander l'impossible. Le poète n^est pas maître de calculer soigneusement son inspiration à la mesure des intelligences vulgaires. S'il ne donne pas à sa poésie toute son àme , il n'^sfplus poète. La puissance , la vertu de la poésie est dans sa sincérité. C'est pour cela que toutes les poésies d'imitation sont froides , que les hommes qui craignent d'être naïfs et qui rient de leurs émotions ne sont que des hommes de lettres , que tout calcul dans la poésie la tue , et que les poèmes d'académie ne sont que des déclamalions. La poésie vit de liberté et de foi en même temps que d'idéal. Tant que la poésie sera poésie, elle sera cela , ou elle cessera d'exister. Toujours elle avancera en dépit des obstacles. Les gendarmes de la critique, sentinelles oubliées du passé, auront beau, du fond de leurs guérites vermoulues, lui présenter la pointe de leurs vieux axiomes et lui barrer le passage. Us pour«

362 SUPÉRiORllt DE LA POÉSIE MODERNE.

ront bien effrayer les timides; les grands poètes ne connaitront jamais d'autre loi que le souffle de leur conscience; leur code est au fond de leur âme; l'essor et le ravissement de leur inspiration est d'autant plus magnifique, qu'ils volent vers un idéal plus haut, que leur cœur est plus large et leur intelligence plus éclairée. Il n'y a pas d'autre spontanéité en poésie , et je ne comprends pas qu'on en ait voulu faire le privilège de la poésie antique. La conscience de l'inspiration n'en exclut pas la spontanéité , du moment que le poète ne chante que ce qu'il pense», ce qu'il sent , ce qu'il croit. Le sentiment de sa propre grandeur, en portant plus haut sa pensée, ne peut qu'ajouter à sa puissance. Le poète alors peut être méconnu de son vivant , mais il vivra après sa mort dans les âges futurs , tandis que souvent les poètes populaires , pour avoir parlé une langue accessible à tous , épuisent leur gloire pendant leur vie. Le progrès qui emporte l'humanité dépasse vite l'idéal qu'ils ont con^u et les laisse en arrière (0.

(4) Je ne veux pas laisser complètement de côté une objection à laquelle, je Tavoue, je n'attache aucune importance, mais qui paraît considérable à quel(|ues personnes. C'est celle-ci : Des hommes même qui reconnaissent le plus formellement le progrès semblent admettre que la somme du génie, plus ou moins également partagée, est toujours égale dans tous les temps. J'a\oue que je ne comprends absolument rien à cette conception , qui fait du génie une sorte de gâteau toujours égal à lui-même, quel que soit le nombre de co-partageants. Le génie est le résultat d'une série de combinaisons entre les qualités héréditaires et acquises de Forganisme, les aptitudes inlellectuelles plus ou moins développées par les circonstances et les in-

Page 1