DE LA NÉGATION DU PROGRÈS EN POÉSIE
fiaosse morale qui les corrompt; ou, malgré eux, protestent par une désobéissance involontaire, qu'ils se reprochent d'abord, et qui plus tard confond dans une ^le indifférence la vérité et l'erreur. Rien de plus corrupteur que des règles étroites qui veulent emprisonner l'homme dans des barrières qui ne peuvent le contenir. Les vertus trop rigides ne voient partout que mal et corruption, parce qu'elles le font naître partout. Les erreurs de la critique ne sont pas moins funestes quand elles portent sur des idées qui touchent au fondement de la morale d'aussi près que le progrès et l'idéal.
C'est cette négation obstinée qui nous a habitués à craindre l'admiration et l'enthousiasme comme des naïvetés ridicules. Il est de mode de faire l'esprit fort contre la poésie et le progrès. Quand un jeune homme s'oublie jusqu'à admirer, jusqu'à être ému, les' gens forts et positifs sourient. Peu d'hommes osent braver ce sourire. Il a tué plus d'un poète, en glaçant les premiers élans des âmes qui s'ouvraient à la poésie. Le nombre n'est pas grand de ceux qui osent avoir le courage de leur enthousiasme. Beaucoup qui peut-être portaient le feu sacré, se résignent à déguiser, à étouffer leurs émotions, quelquefois à en rire. On dissimule ce qu'il y a de meilleur en soi pour n'être pas ridicule ; on prend l'air froid et indifférent pour être comme tout le monde; et quand on a gardé longtemps ce masque sur son visage, on s'aperçoit un jour avec épouvante qu'on ne peut plus le quitter ; il s'est attaché
à notre peau, et le masque est devenu \e visage. A qui s'en prendre? à la critique trop gpiritaelle pour être émue et pour perdre, par de naïves admirations, Toccasion de le montrer.
Cette question du progrès dans la poésie n'est donc pas seulement une question de théorie littéraire. Elle touche à tout, parce que la poésie comprend Tâme humaine tout entière. Elle se rattache surtout à un point singulièrement négligé et obscur jusqu^ici dans la philosophie, la nature et la puissance de Timaginalion, faculté bizarre et complexe en apparence, créée par les psychologues, pour donner un nom à un groupe de phénomènes mal observés. 11 eût été long et peut-être déplacé d'entrer dans l'examen philosophique de cette question. Je me contenterai de faire remarquer que les psychologues n'aboutiront jamais à des conclusions sérieuses, tant qu'ils s'entêteront à donner comme résultat de leurs observations psychologique quelques abstractions généralisées; que d'ailleurs, pour comprendre la marche et le vrai développement de l'esprit humain, il ne suffit pas, comme ils font, d'en étudier un seul moment et de chercher uniquement dans leur tête, mais qu'il faut fouiller dans tous les temps et dans tous les hommes, dans les anciens et dans les enfants, et surtout dans les œuvres des grands écrivains et des grands poètes qui nous ont précédés. C'est là qu'on trouve le fil du progrès. Il faut appliquer aux sciences de l'âme la méthode d'observation si heureusement appliquée aux sciences naturelles. Du jour où l'on
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aura fait sérieusement cette révolution, matérialisme, idéalisme, sensualisme, spiritualisme, éclectisme disparaîtront du même coup, sans compter toutes les fantaisies métaphysiques et panlhéistiques de l'Allemagne ; il n'y aura plus d'autre philosophie que la philosophie du progrès, fondée sur Tobservation directe de Tâme humaine, et il ne viendra plus à l'esprit d'aucun homme que, au milieu du progrès de toutes les idées, la poésie puisse déchoir.