DB LA BEAUTÉ FURE
beauté pure, parce que toute émotion particulière, exigeant pour s'exprimer certaines contractions spéciales des traits, détruit nécessairement Tharmonie géométrique des parties du visage , et surtout anéantit cette sérénité immobile, qui est considérée comme l'idéal. La beauté pure consiste donc essentiellement dans la négation de toute expression. C'est l'application absolue de toutes les lois géométriques des proportions physiques. La Vénus de Milo me parait le modèle le plus parfait que l'antiquité nous ait légué de ce genre de beauté. Elle est belle en effet , mais à quelle condition? à condition que nous supposions qu^elle n'est pas condamnée à demeurer éternellement dans cette immobilité morale. Elle ^st parfaite de formes, et grâce à cette perfection , nous pouvons sans cesse nous attendre à la voir s'animer. C'est cette possibilité même, c'est cette attente qui pour nous fait sa beauté, c'est-à-dire qu'elle est belle à la condition de pouvoir l'être autrement , et que pour nous sa beauté physique n'est que la promesse de sa beauté morale. De plus, comme son organisme est complet, que toutes ses parties sont en parfait équilibre, qu'aucun trait prédominant ne détermine d'avance le caractère de la manifestation morale par laquelle son âme peut se révéler, nous restons, en la regardant, dans une sorte d'admiration indécise et générale que rien n'incline dans un sens ni dans l'autre. C'est cette situation d'esprit qui nous donne l'idée de la beauté pure. Mais ce sentiment est tout factice et il tient à une illusion. Cette beauté n'est belle pour nous qu'à la
condition qu'elle va cesser d'exister. Pour les anciens, c'est tout le contraire. La beauté pure est pour eux la beauté par excellence , et comme elle ne peut résider dans aucune manifestation morale , puisque tout mouvement de Tàme, toute expression la ferait disparaître, il ^1 résulte que , au regard des anciens , elle consiste précisément dans l'immobilité morale, c'est-à-dire dans le néant de l'àme et dans la perfection physique.
C'est la conséquence de leurs théories sur Tàme. Ils la considéraient comme purement passive, et cependant, par un secret instinct de liberté, ils répugnaient à cette passivité qu'ils croyaient réelle. 11 en résulte qu'ils s'efforcent de se soustraire à toute impulsion extérieure. Or, comme ils ne se doutent pas que l'intelligence porte en elle-même le .principe de son activité, pour eux, l'àme, soustraite à tout choc du dehors, n'a plus d'autre refuge que la plus parfaite immobilité.
Si c'est là l'idéal qu'on nous propose, je déclare, pour ma part, que je n'y vois qu'une idée fausse et funeste, et que je préfère le moindre mouvement, fùt-il laid. Ce genre de beauté, que M. Ingres a remis à la mode, ne sera jamais à mes yeux qu'un genre inférieur; j'aime mieux le plus mal taillé des magots de l'école hollandaise, car au moins il vit.
Les statues de Phidias sont belles, la Vénus de Milo est belle, mais d'une beauté relative, comme les chants du Rig-véda et des Psaumes, comme les épopées d'Homère. Elles ont toutes les qualités que permettait de leur donner le développement intellectuel de celte
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époque. Il leur manque la beauté iotellecluelle et morale , la beauté humaine dont les âges postérieurs pouvaient seuls se préoccuper.
§ vn.
Du reste, si Phidias est de tous les sculpteurs anciens celui qui a le mieux reproduit l'idéal religieux de la Grèce, ce serait cependant une erreur de croire que les anciens aient été unanimes à lui donner la place d'honneur que lui a assignée l'admiration de notre siècle* Ce sont les modernes qui ont déclaré, en vertu de théories préconçues, que l'art plus humain des Polyclète, des Scopas, des Lysippe et dès Praxitèle était un art de décadence. Il suffisait que Phidias eût fait des statues de Jupiter et de Minerve pour que, au nom du préjugé de la supériorité de l'idéal divin sur l'idéal humain, on le déclarât le prince des sculpteurs. Les anciens, tout en l'admirant justement, donnent en général la préférence à Polyclète, quand ils le comparent à Phidias. On connaît le résultat du concours d'Epbèse. Polyclète eut la première place, Phidias la seconde. C'est le Doryphore de Polyclète qui, pour la justesse des proportions et l'harmonie des formes, servit de canon, de règle aux sculpteurs des âges suivants. Strabon dit que les œuvres de Polyclète étaient les plus remarquables de toutes, et que les statues de Phidias n'ont sur les siennes que l'avantage de la richesse et des dimensions. Ces deux considérations semblent
en effet être entrées pour beaucoup dans radmiration qu'excitaient le Jupiter et la Minerve de Phidias, C'étaient des colosses d'or, d'ivoire el de marbre qui étonnaient les yeux par leur éclat, par leurs couleurs, par leur grandeur, autant que par la perfection de l'art qui les avait produits. Quintilien dit formellement que la plupart des connaisseurs mettaient Polyclèle audessus de Phidias, qu'il déclare plus habile à représenter des dieux que des hommes.
Du reste, l'important pour ma thèse, ce n'est pas de savoir qui les anciens ont préféré de Phidias ou de Polyclète. Je tiens seulement à faire comprendre que l'antiquité ne s'en est pas tenue à la représentation des types religieux ; que Phidias ne résume pas tout l'art antique chez les Grecs, comme jl semble menacer de le faire chez nous; que, de son temps el après lui, d'autres sculpteurs ont entrevu une autre voie et ont essayé de s'y engager. La sculpture, comme l'épopée, comme le drame, a commencé par être religieuse avant de devenir humaine. Naturellement elle a dû d'abord représenter de l'homme ce qui était le plus saillant, la forme du corps et tout ce qui s'y rattache le plus immédiatement, lemouvement, la vie physique et les passions qui en dérivent. C'est ce qu'ont fait Polyclète, Scopas, Lysippe, Praxitèle. Leur gloire est d'avoir représenté la vie :
Gloria Lysippo est animosa efGngere sigDa. Ce que Properce dit de Lysippe peut s'appliquer à un
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grand nombre des sculpteurs qui ont succédé à Phidias. Quelques-uns même avant lui, tels que Pylhagore de Rhegium , avaient tenté cette réforme. « L'airain s'amollit sous les mains de Praxitèle, ditCallistrate; il s'anime, il devient une chair vivante; il trompe la vue. » Le même disait de la statue de Bacchus : a H ne marche pas, mais on sent qu'il est prêt à marcher. » Diodore de Sicile dit de cette même statue : « Dans les yeux de ce Bacchus on voit le trouble de l'ivresse ; son sourire respire la volupté. »
De-même, Scopas, l'auteur présumé des Niobides, s'était appliqué à donner à ses figures des expressions vives et passionnées. Ces grands sculpteurs ne font que suivre en cela le mouvement qui s'est manifesté dans tous les arts, et il est évident qu'ils ne le peuvent faire qu'en s'écartant de la tradition hiératique dont les chefs-d'œuvre de Phidias avaient marqué la limite. On pourrait dire d'eux ce que Aristote a dit d'Euripide. 11 loue la régularité, la perfection didactique et en quelque sorte géométrique des tragédies de Sophocle, mais il déclare qu'Euripide est le plus tragique de tous les poètes qui ont écrit pour le théâtre grec. Sophocle, en effet, est le maître de la tragédie d'action, comme Phidias est celui de la sculpture religieuse; mais au delà, il y a la tragédie et la sculpture humaine, la représentation de la vie et des passions. Que le génie formaliste du philosophe grec préfère la régularité du premier aux peintures émues et vivantes du second; que dans l'antiquité et même de nos jours , il se soit trouvé
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des bommeB qui considèrent comme des œuvres de décadence tout ce qui ne se rapporte pas au type de Phidias, je ne le nie pas et je le conçois. Mais, comme j'ai essayé de le faire comprendre, tout, dans les appréciations de celte nature, dépend du point de départ et de ridée que chacun se fait de la perfection. Ceux qui la mellent dans l'immobilité du type religieux doivent préférer Phidias; mais si on la place dans le progrès incessant de la vie humaine, du mouvement, de l'intelligence, on ne pourra s'empêcher d'être frappé de cet heureux instinct qui a poussé les successeurs de Phidias à la recherche d'un, idéal nouveau, plus vivant et moins étroit que le sentiment religieux.
Cicéron et la plupart des critiques de l'antiquité avaient déjà remarqué ce progrès du mouvement et de la vie dans la statuaire antique : c Tout le monde comprend, dit-il, que les statues de Canachos sont trop raides pour représenter la vie. Celles de Calamis sont encore dures, mais déjà plus souples. Celles de Myron ne sont pas encore assez vivantes , cependant on peut dire qu'elles sont belles. Mais celles de Polyclète sont plus belles encore, et, à mon avis, elles touchent à la perfection. »
Quintilien répète le même jugement presque dans les mêmes termes. Pétrone, Lucien, Diodore de Sicile ajoutent leurs éloges à ceux que Cicéron et Quintilien ont faits de la beauté et de l'expression des têtes de Praxitèle. Ils ne voient rien dans la statuaire grecque qui puisse leur être, comparé.