UNIFORMITÉ JDE L ART ANTIQUE
la préface d'un compte-rendu du salon de 4857 : « N'avez-vous jamais remarqué que tous les maîtres ont un air de famille? C'est qu'ils sont tous enfants d'une seule mère. On dirait que toutes les belles statues antiques sont toutes sorties d'un seul atelier. L'Achille et la Vénus de Milo , le Viteliius et le Caracalla ne nous parlent pas de leurs auteurs. Quand nous nous arrêtons à les contempler , nous ne songeons pas à admirer l'artiste, parce qu'aucun signe de faiblesse n'y fait sentir la main de l'homme. Il faut qu'un génie soit bien fort pour sortir de son œuvre et n'y laisser que la représentation de la nature. »
M. About n'est pas le seul à présenter cet argument en faveur de la sculpture antique. Singulier éloge, à mon avis. C'est-à-dire que la perfection de l'art consiste à être impersonnel , autrement dit à rester dans cette région inférieure des sensations, et des sentiments qui semblent n'être à personne parce qu'ils sont à tout le monde. Tout ce qui s'élève au-dessus , tout ce qui marque la personnalité de l'artiste , tout ce qui révèle une intelligence vive , puissante , originale , fait tache dans l'art et rompt cette belle harmonie.
D'ailleurs, l'observation elle-même n'est pas juste. Sans doute l'individualité est peu tranchée dans les œuvres de la première antiquité. Nous avons vu combien elle existe peu dans Homère , et nous en avons donné les raisons. Mais à l'époque brillante de la sculpture grecque , l'intelligence s'est développée, précisée, individualisée dans une certaine mesure, et ces diffé-
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rericéiî de caractères , sensibles dans ce qui fifous teste de la sculpture de ce temps , devaient être Ken plus tranchées encore quand on pouvait compare^ ToÈfutre ehtière des Phidias , des Praxitèle , des Lysîppe. Que penserie2-vous d'un critique qui vous dirait : qu'il lui est impossible de distinguer entre les tragédies d'Es^ chyle, de Sophocle et d'Euripide, et qui en concluerait à la supériorité de la poésie grecque ? Qui repi-ocherail à Shakspeare de ne pas ressemble^ à Racine , qui , se plaindrait de île pouvoir distinguer Corneille de Lafontôîne, Molière de Dante et Goethe de Milton ? Ne trotiveriez-vous pas la gloire des temps fnodemes bien compromise et la cause du progrès à peu près pertke? « Quand vous entrez dans une de nos expositions, ajoute M. About, ce n'est pas la nature qui vous saute aux yeux , mais le conflit des idées, le tiraillement des étioles, là variété des esprits qui s'escriment sur la (A^éation pour la déformer. On dirait une assemblée où personne ne se connaît. Chacun chante son air, prononce sotî discours , poursuit son idéal , coudoie soh voisin, marche devant soi. Vit pour sol, tire à sol. Une petite minorité se groupe autour de M. Ingres, en admit-ant du coin de l'œil le génie de M. DeldCroix, qui n'est pas loin. Le reste est tumulte et confusion. Pour trouver un exemple d'une pareille cohue, il faut felire l'histoire des Variations dans Bossuel. T*nt que les chrétiens ont accepté une règle absolue, l'ordrt est partoul. Du jour où chaque individu est laissé à luimême , la débandade commence : Luthei" attaque là
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biérarcbie , Calvin s'en prend au dogme ; ohacnn réclame une liberté nouvelle , et dans un chapitre que Bassuet n'a pu écrire , vous voyez le Mormon danser sur la morale avec ses femmes et ses enfants , comme les idéalistes du dernier rang piétinent sur la nature. >
D*abord on pourrait répondre à cela que ce n'est pas à l'individualisme moderne qu'il faut s'en prendre si les Mormons ont plusieurs femmes, mais tout au contraire, à cet absurde esprit de tradition qui leur fait trouver un mérite dans l'imitation d'Abraham et de tous les grands saints du peuple choisi de Dieu. M. About a beaucoup d'esprit, mais il n'en aurait pas nïoins s'il se donnait la peine de réfléchir à ce qu'il dit et d'accorder ses opinions el ses idées. Avec les principes qu'il énonce ici , il devrait être catholique , légitimiste , papalin et fervent admirateur de M. Ingres. Or il préfère M. Delacroix , qui me paraît légèrement entaché d'jndividualisme; on sait ce qu'il pense du pape et du catholicisme , et, pour comWe , il se dit et sans doute se croit libéral.
Comment expliquer tout cela? Précisément par la contradiction qui se retrouve partout en Ire les principes de réaction autoritaire, de -métaphysique immobiliste dont on infeste les intelligences de tous les enfants et les impulsions qui de tous côtés viennent plus tard notïs faire dériver à notre insu vers le progrès. Nons faisons exactement comme un homme qui , passant de France en Amérique , s'entêterait à garder l'heure de Paris, et accuserait d'erreur toutes les horloges. Si j'ai
pris Texemple de M. About, c'est que son opinion est celle du -plus grand nombre, et que chaque jour on entend des gens qui vous développent avec le plus grand sérieux et la plus entière sincérité toutes ces niaiseries renouvelées des Grecs. S'ils y réfléchissaient un instant, ils sont trop intelligents la plupart pour ne pas voir que toutes ces théories reposent sur le vide, que ce sont des ballons gonflés de vent. Mais non , ils n'y veulent pas , ils n'y peuvent pas réfléchir. Il suffit que ce soit pour eux des souvenirs d'éducation , des formules toutes faites, et commodes, parce que, sans rien expliquer, elles dispensent.de toute explication. Dès lors ce sont des principes, des axiomes, des sortes d'arcanes où ils n'oseraient porter leurs regards. Pour mieux dire , cette manière de penser est devenue la forme même de leur esprit; ils ne conçoivent plus qu'on puisse penser autrement; pour les amener à une autre opinion , il faudrait les forcer à recommencer toute leur éducation.
Il y a tout un enseignement dans la comparaison des premières œuvres de la sculpture ancienne avec celles de nos vieilles cathédrales. Dès les premiers temps, les Grecs ont déjà une certaine connaissance de la forme du corps. Ces vieilles statues, raides, inanimées, sont cependant des corps humains. Le torse est déjà presque complet. On a retrouvé dans le cimetière de Tancienne Tarquinie sept petites caves à douze pieds
SOUS terre qui datent certainement de plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. Dans ces caves sont des peintures dont les mains sont affreusement dessinées ; les yeux et les épaules sont vus de face et les figures de profil, ce qui révèle une très haute antiquité. Les visages n'ont aucune espèce d'expression , mais les corps , les torses surtout sont admirablement reproduits. Dans les bas-reliefs assyriens , qui datent de quatre mille ans, les corps sont également bien dessinés, sauf la disposition des yeux et des épaules. Les animaux , et surtout les chevaux, sont même bien supérieurs au cheval classique, épais et court, que l'on retrouve jusque dans les tableaux de Raphaël. Les visages n'ont aucune expression. Les marbres d'Egine sont également couverts de bas-reliefs très beaux. Les formes sont admirablement rendues, les mouvements, très violents, sont parfaitement réussis. Mais les tètes ne sont que des masques grossiers, sans autre expression qu'un rire imbécile, qui fait grimacer uniformément toutes les bouches.
Les marbres d'Eleusis présentent exactement les mêmes caractères. L'attitude générale des corps est très bien reproduite; les détails même ne manquent pas , mais les figures ne signifient rien. Il n'y a là que des formes matérielles; ni sentiment, ni idée, ni expression. L'intention ne s'explique que par le rapprochement des personnages et par le geste. Tout au contraire, les vieilles statues de nos cathédrales ont des corps informes, des membres impossibles; rien n'est
pkis laid, plus maigre, plus efflanqué; mais les figures, plus ou moins mal dessinées , ont déjà une expression. La tête est devenue la partie principale, parce que c'est celle qui exprime la pensée. Evidemment c'est le commencement d'un art tout nouveau. Si vous compara ces corps à ceux de la sculpture grecque, ils vous paraîtront ridicules, grotesques. Le sentiment de la décadence artistique vous frappera vivement. Mais faites Texpérience contraire, comparez l'expression; alors tout se transforme, et ces magots prennent l'avantage sur les chefe-d'œuvre des Calamis et des Phidias. Voilà ce qu'il faut bien comprendre quand on veut se rendre compte du progrès dans les arts. Le point de vue a complètement changé. Pour les anciens la beauté physique est tout; pour nous elle n'est que l'accessoire; il li'y a donc rien de bien étonnant à ce que oetle partie, plus négligée, reste pendant longtemps infé^ rieure.
La beauté du corps a tant de valeur aux yeux des Grecs qu'elle domine tout. Elle est au-dessus des Jkms, de h morale, de la pudeur, de la justice. Il Csiut se rappeler ces histoires significatives que nous a léguées l'admiration sensuelle des anciens. On sait que, par 4eux fois, Phryné se montra toute nue aux regards de Ja «Grèce entière, assemblée aux jeux olympiques. On sait que, poursuivie pour je ne sais quel délit, son avocat n'eut qu'à la déshabiller devant le tribunal .pour lui faire gagner sa cause. Les juges, .éblouis p^r la beauté de ce corps, se crurent dispensés par ileur ad-