‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 114 sur 159 · SPIRITUALISME MODERNE · texte numérisé non relu

SPIRITUALISME MODERNE

empressé de leur en attribuer le mérite, en vertu de l'axiome : Cum hoc, ergo propter hoc. On ne veut pas voir que tout annonçait ce mouvement avant qu'on eût aucun soupçon de la chute future de Constantinople. Le seul résultat de notre imitation prématurée aux arts de la Grèce a été de nous rendre pour longtemps incapables de penser par nous-mêmes.

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Cependant si cette superstition de Tantique contribua à retenir la sculpture moderne dans des traditions contraires à son génie, elle ne put néanmoins triompher entièrement du mouvement spontané qui la poussait à la recherche de l'expression. Avec la meilleure volonté de se réduire au rôle de copiste, Tarliste ne peut pas copier autre chose que ce qu'il voit. Or, les habitudes psychologiques dominent à leur insu toutes 'les intelligences modernes. Il devient de plus en plus impossible de comprendre un visage sans expression et de se préoccuper uniquement de la régularité géométrique des traits. C'est cette transformation intellectuelle qui fait que nous avons^tant de peine à concevoir que les anciens aient pu ne pas s'inquiéter d'autre chose, et que les fanatiques les plus entêtés de ce qu'ils appellent la beauté pure ne peuvent s'empêcher, quand on les presse un peu, de découvrir sur les visages immobilesdes statues grecques mille expressions diverses des sentiments les plus profonds.

Aussi les sculpteurs mojdernes^ togt en se croyao^t fidèles à la tradition antique Jui écbappent-ils toujours à leur insu par quelque côté ; et, quand il se rencontre parmi eux quelque génie puissant, fortement trempé et énergiquement individuel, celte énergie intellectuelle éclate tout naturellement par l'expression morale qu'il imprime à ses œuvres.

C'est ce qu'a fait Michel-Ange. Il est de mode de se le figurer comme un tailleur de marbre, violent et presque brutal, dont la seule préoccupation est de faire saillir les rousicles de ses statues et d'accentuer vigoureusement la charpente humaine. A travers les éloges que personne n'ose lui refuser, il est facile de voir qu'il n'est guère, pour la plupart des critiques, qu'une jBorte de faiseur d'Hercules, dont toute l'ambition est de frapper vivement par l'expression de l'énergie musculaire. On semble assez porté à confondre Michel-Ange avec Rubens. Celui-ci est à proprement dire le peintre j(Je la .santé, le poète de la chair, des corps vigoureux ,et bien nourris, des teints éclatants, des robustes em- JçKunpoints. C'est un Flamand de bonne compagnie, 4ont l'inspiration n'a pas élu domicile au cabaret, a^u nailieu des gros buveurs de J)ière et des filles d'aufeerge. Mais si ses personnages s8 nourrissent ailleurs, ^1^ |0e s'en nourrissent pas moins bien, et c'est surtout par le soin qu'ils mettent à entretenir leur santé qv'''s ont mérité d'être pprtés sur les toiles éclatantes du peintre d'envers. Il les aime, parce qu'ils brillent, comme il aime tout ce qui brille, tout ce qui est joyeux.

tout ee qui respire la fiorce, le bien-êhre. Qjaels jcorp^ î quelles chairs ! quels muscles t C'est le vrai rjepr,ésentant de la. race sensuelle et vigoureuse des grasses Flandres. Dans ses tableaux, où s'étalent toutes les opulences de la chair, on ne voit que des Vénus calli-^ pyges aux hanches puissantes, aux luxuriafltes mamelles. Tous ses homipes sont des Hercules, canjpés' fièrement sur des jambes vigoureuses, ^et dont les moindres mouvements font saillir sur tout leur pprps des muscles énormes. Voyez le soldai qui présente ,^ Thomyris la tête de Cyrus, Elle serait de plomb, qu'il ne ferait pas pour Tenlever à bras tendu un pjus magnifique et plus visible effort. Ce bras nu esjt celui d'up homme qw tiendrait suspendu un poids de cent livres.

Michel-Ange aussi aime les corps robustes et vigoureusement musclés. On peut même Taccuser avec quelque raison d'avcwr forcé l'expression physique, ^t c'est ce défaut que s'est empressé de lui emprunter le troupeau des imitateurs. « Ma scieoce, disait-il, fera bien des ignorants. » Il ne s'est pas trompé. Les CjOju^ reurs de style michel-angesque, comme ils disent, se figurent assez volontiers que le talent du maître consiste uniquement dans cette affectation des former tourmentées et des attitudes violentes.

C'est ne rien comprendre à Michel-Ai>ge. Pour lui, l'énei^ie physique n'est que le symbole de l'énergiç morale. C'est celle-là qu'il cherche, qu'il poursuit ,^9f tous les moyens. Sa .peinture, aa .sculpture n'ont, qu'un but, de saisir et d'exprimer la yie, de mouvepie^t, I9

passion. Rien n'est plus spiritualisie que son art, et, malgré toutes les ressemblances extérieures, je ne connais rien de plus opposé que les deux génies de Michel- Ange et de Rubens. L'analogie de leurs procédés fait d'autant plus vivement ressortir la contrariété de leur but. La pensée du peintre flamand ne dépasse pas le corps. Le mépris de la chair éclate dans toutes 1^ œuvres de Michel-Ange.

L'art chrétien du moyen-âge supprimait le corps, autant qu'il le pouvait, par une affectation puérile de mysticisme. Mais l'exagération même de ces atténuations décelait la terreur secrète de ces âmes, qui traitaient la chair en ennemie, parce que, malgré qu'ils en eussent, ils se sentaient dominés par elle. On retrouvait là ce faux spiritualisme, incertain de lui-même, que le corps tient en échec et qui s'efforce laborieusement .de s'affermir contre lui par un étalage affecté de mépris. Les chrétiens du moyen -âge ressemblent un peu aux hommes qui chantent pour déguiser leur terreur. Leur courage ne va pas jusqu'à regarder en face le danger; ils aiment mieux tâcher de l'oublier, et quoi qu'ils fassent, leur terreur éclate par leur chant même. C'est là le vrai caractère du spiritualisme religieux. Il a beau dire que le corps n'est rien ; le luxe des précautions qu'il prend contre lui donne la mesure de la peur qu'il en a et des tentations incessantes qu'A redoute. Le fond de ses préceptes trahit un matérialisme persistant, qui cherche à se tromper lui-même. Pour lui , le corps, c'est Satan , c'est l'ennemi , le rival , presque

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