‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 115 sur 159 · MICHEL-ANGE · texte numérisé non relu

MICHEL-ANGE

régal de Dieu. Il domine, il tyrannise leur pensée.

Le spiritualisme de Michel-Ange ne se laisse pas corrompre par ces terreurs puériles. Il cherche avant "tout Texpression de Tâme, et ses dessins nous font voir avec quel soin , avec quelle infatigable persistance il dessinait et recommençait s^ têtes. Il comprenait que c'est sur le visage surtout que doit briller la pensée. Mais il ne croyait pas pour cela devoir sacrifier le corps. Sans lui donner, comme la statuaire antique, l'importance capitale, il ne voyait pas pourquoi un art, qui s'exprime par la représentation de la forme humaine, se croirait le droit d'en retrancher une partie. Dans l'attitude, dans le mouvement, dans l'énergie du corps, il a cherché un auxiliaire et comme un complément d'expression à la pensée qui rayonne sur le visage, de même que, plus tard, Le Poussin, s'est appliqué à ramener la composition entière de chacun de ses tableaux à l'expression d'une idée. C'est celte harmonie de tous les détails qui fait surtout sa puissance.

Ce qu'il faut remarquer dans ses œuvres , ce n'est donc pas la puissance avec laquelle il a reproduit les muscles et la charpente du corps humain ; ce n'est pas même la vie qu'il a su leur donner par le mouvement, par le geste qui éclate en quelque sorte dans l'immobilité de ses statues, c'est cette constante exaltation d'àme qui leur imprime le caractère de la vie morale et qui leur souffle la pensée. Contemplez cette admirable tête de son Pcnsieroso. Certainement il suffit de la considérer pour y découvrir sans peine le mouvement de l'intelli-

gence. Mais croyez-TOus que ce mouvement hardi, hd peu violent peut-être» par lequel il appuie sa main sur son genou, ne contribue pas au caractère de la statue? Celle altitude un peu forcée n'est pas celle de la rêverie, c'est celle d'une méditation tourmentée, presque douloureuse. L'aptiquité a su exprimer certaines passions. De toutes les statues qu'elle nous a laissées , quelle est celle qui nous découvre aussi manifestement ce travail de la pensée ?

C'est par là que le génie de Michel-Ange est un génie tout nïodeme , et à mes yeux bien supérieur aux plus grands artistes de la Grèce. Toutes ses œuvres ont une empreinte personnelle , et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il en avait conscience. Il ne se confine pas dans la région abstraite de ce prétendu beau idéal, dans la considération duquel les théories on voulu enfermer les génies des artistes. Il vit avec son temps; il en ressent profondément et en exprime puissamment les misères et les grandeurs. Tout le monde connaît l'histoire de la fefmeuse statue de la Nuit, représentée sous la J9gure d'une femme endormie. Giambattista Strozzi avait fait à propos d'elle un sonnet : « La Nuit que lu vois dormant en si douce attitude fut un ange sculpté dans cette pierre ; quoiqu'il dorme , il vit. Réveille-le, si tu ne me crois pas , et il te parlera. » Micbel-Ànge répondit : « Il m'est doux de dormir, et fdus encore , d'être de marbre. Lorsque trônent le crime et la honte, . ne pas voir, ne pas sentir est un bonheur. Ne m'éveiUe donc pas. Oh! parle bas. »

Cegl ce même sentiment qui inspire la ccmeepUott du jugement dernier. Le Christ vengeur et irrité qui précipite les coupables d*un geste si violent est comme une protestation contre les crimes de son temps. La preuve que cette attitude ne lui était pas seulement commandée par le sujet , c'est que auparavant il avait déjà fait une statue du Christ qui présente le même caractère. II y a là quelque chose des colères de Danle contre les ambitions rivales qui désolaient lltalie.

Michel-Ange est aussi loin de la rêverie que des recherches sensuelles. 11 vit trop par l'intelligence pour se pouvoir satisfaire d'autre chose que de la pensée , et en même temps cette intelligence est trop active pour se plaire dans le repos égoïste de la rêverie. Son génie, avide de progrès , mécontent du présent , aspire à l'avenir et l'appelle de tous ses vœux. Chacune de ses œuvres proteste contre le présent, et rappelle au monde, à l'Italie surtout, les promesses du bonheur futur. H aime à représenter les prophètes, les sybilles, les voyants de l'avenir, qui portent dans leur pensée la grande énigme qui tourmente alors tous les fite de ritalie. Son Moïse lui-même, si calme, si réposé, est né de la même pensée et il en porte l'empreinte. Ce qu'il à voulu représenter, c'est le chef des Hébreux menant son peuple à l'accomplissement de ses destinées , c'est céhii qui les a sauvés de la servitude, qui leur é donné el qui letir assure la liberté; c'est le fondateur de la puissance des Juifà et le législateur dont les prescriptions doivent pour ainsi dire leur tenir lieu à jamais de pairie

et de nationalité. Moïse personnifie encore la pensée , mais toujours la pensée agissante.

§ vn.

La vie intellectuelle et la préoccupation morale, voilà ce qui fait le caractère des œuvres de Michel-Ange; c'est par là surtout qu'il se distingue de l'antiquité et qu'il représente le progrès moderne. Si l'on mesure l'élévation des arts à la somme d'intelligence et à la grandeur de sentiments que leurs productions manifestent chez l'artiste, je ne vois pas comment on peut refuser de mettre Michel-Ange au-dessus de tous les sculpteurs de la Grèce. Si au contraire l'idéal de la sculpture est uniquement dans la proportion des corps, dans la souplesse des lignes, dans la grâce des contours, alors, je le reconnais, la Vénus de Milo et celle de Médicis sont supérieures au Pensieroso et au Moïse; mais, pour ma part, je ne reconnaîtrai jamais que la beauté géométrique soit supérieure par elle seule à la beauté intellectuelle, et que le progrès puisse consister en autre chose qu'en un développement croissant de l'intelligence.

Ce qu'il y a de plus surprenant à première vue, ce sont les contradictions des ennemis du progrès dans les arts. Pendant que les uns exaltent la sculpture antique au-dessus de toute comparaison avec la sculpture moderne , et la vantent comme la plus parfaite représentation de ce que , pour les besoins de la cause, ils appellent la beauté pure , les autres l'enveloppent tout

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enlière dans une sorte de réprobation dédaigneuse dont on ne comprend pas plus clairement les raisons. M. Cousin, dont le talent tient en grande partie à la hardiesse avec laquelle il fait jouer les mots dont il n'a pas pesé le sens, dit : « qu'il ne peut pas y avoir de sculpture moderae; qu'elle est exclusivement antique , car elle est avant tout la représentation de la beauté et de la forme, et que le soin comme Tadoraiion de la beauté appartient au paganisme. » Comme on voit , c'est toujours l'idée de beauté qui sert d'argument à l'une et à l'autre cause. La même raison suffit aux uns pour faire de la sculpture antique le plu& grand de tous les arts , aux autres pour réduire la sculpture tout entière à une sorte de genre inférieur, borné à la représentation matérielle des formes. On me permettra de croire qu'un argument dont on peut tirer les conséquences aussi contradictoires ne doit pas avoir une grande valeur. Tout cela tient à l'entêtement de l'objectivisme métaphysique qui prétend arrêter la notion du beau à un type déterminé par lui-même, tandis que ce n'est qu'une conception subjective , qui varie avec l'élévation et le point de vue de chaque intelligence. Pour le plus grand nonibre, toute beauté est matérielle et réside dans la forme; seulement les uns exaltent ce genre de beauté et louent la sculpture antique de l'avoir su représenter; les autres la dédaignent, et enveloppent dans ce même dédain toute la sculpture, parce qu'ils la croient condamnée à ne pas exprimer autre chose. Quelques-uns se font de la beauté une idée plus élevée, et s'efforcent

d'en trouver l'expression dans Tart antique* Pour moi, je crois, comme les derniers, qu'au-dessus de la beauté physique, qui est toute dans la proportion, dans le rapport des moyens au but, il y a la beauté intellectuelle, qui n'est que l'expression extérieure de la grandeur des sentiments et du développement de l'intelligence. La sculpture antique me semble s'être bornée à la recherche de la première, sauf un petit nombre d'artistes supérieurs qui ont tâché d'y ajouter l'expression de quelques-uns des sentiments qui s'y rapportent le plus immédiatement; par là, ils marquent un premier effort vers l'idéal poursuivi par la statuaire moderne. La plupart des œuvres de Michel -Ange, et après lui, la Madeleine de Canova, le Christ de Dannecker, les Apôtres de Thorwaldsen , moins parfaits peut-être que les chefs-d'œuvre de l'antiquité, pour la perfection physique des formes, portent l'empreinte visible d'une conception supérieure, et révèlent un progrès intellectuel, qui certainement se manifestera avec plus de puissance encore dans l'avenir, quand la sculpture pourra se soustraire à l'asservissement de la tradition , et tenter plus hardiment l'expression des sentiments plus variés et plus intellectuels qui distinguent les siècles modernes du premier âge de la civilisation.

Si je ne craignais d'allonger outre mesure ce chapitre, j'aimerais à suivre dans le détail la manifestation de ce progrès dans la sculpture française depuis les naïfe sculpteurs de nos églises jusqu'à nos statuaires modernes. Un art qui a produit Jean Cousin , Jean

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