‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 119 sur 159 · HABILETÉS DE MÉTIER. 4S · texte numérisé non relu

HABILETÉS DE MÉTIER. 4S

toutes aortes d'appâts artificiels , malgré la prétendue sûreté de leur instinct. Quant au rideau , il faudrait savoir à quelle distance il était placé , et d'ailleurs il n'est pas fort étonnant qu'on se soit laissé prendre à un stratagème aussi inattendu. Il est fort probable que Zeuxis n'avait pas songé à le regarder avec quelque attention. J'insiste sur ce point, fort peu important en soi, parce que l'on en a voulu conclure que les anciens devaient connaître le clairrobscur.

Pline nous raconte encore un trait du même genre également significatif. Âpelles va voir Protogène. Il ne le trouve pas. En guise de carte de^ visite, ou plutôt en guise de défi, il trace sur une toile avec un pinceau un trait d'une finesse extrême. Prologène de retour, reconnaît que Apelles est venu. Puis lui-même divise cette ligne dans sa longueur par un trait d'une autre couleur , encore plus mince. Apelles à son tour ajoute sur les deux lignes superposées un troisième trait à peine perceptible. Protogène s'avoue vaincu. Cela montre bien l'importance extrême qu'on attachait et qu'on devait naturellement attacher alors à des subtilîtés de procédé et d'exécution matérielle qui étaient considérées comme des preuves de supériorité. Mais nous tenons tellement à ne pas comprendre le point de vue et le vrai caractère d'esprit des anciens, que nous dénaturons leurs affirmations les plus claires.

M. Quatremère de Quincy , un des archéologues les plus subtils et les moins intelligents , veut absolument que ces lignes ne soient pas des lignes; il en fart des

figures , remarquables par la finesse du trait du contour. C'est toujours la même manie de voir partout des métaphores et de ne rien prendre à la lettre. Ces subtils interprètes de l'antiquité ne songent pas que, si on les prenait au mot, on en pourait tirer des conclusions peu flatteuses contre, ces anciens qu'ils protègent avec tant de jalousie, mais qu'ils condamnent à ne jamais dire clairement ce qu'ils pensent. Si les anciens étaient si semblables à nous, et si avancés, il faut bien au moins supposer qu'ils savaient s^exprimer, sans que chacune de leurs paroles ait besoin, pour être entendue, de toutes ces laborieuses interprétations. Sinon, le fait seul prouve une singulière infériorité intellect tuelle.

Les anciens ne pouvaient pas même exécuter de trompe-l'œil parfait, puisque, malgré tous leurs efforts pour représenter fidèlement les objets, ils n'ont jamais connu ni les lois de la perspective ni le clair-obscur. Pausanias , dans le récit de son voyage historique en Grèce, décrit deux tableaux de Polygnote, contemporain de Phidias , qu'il avait vus sous le portique de Delphes. On trouve, en dessinant la description qu'il en fait, que les personnages s'étagent les uns au-dessus des autres , comme s'ils eussent été placés sur un plan très incliné et qu'ils eussent été vus d'en haut. C'est ainsi que en effet les anciens devaient apercevoir les personnages sur leurs théâtres. La grande mosaïque d'Herculanum , représentant la bataille d'Issus , et vraisemblablement faite d'après un tableau du meilleur temps

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