HABILETÉS DE MÉTIER. 4S
de l'art grec, reproduit la même disposition, avec une foule d'autres fautes de perspective, et sans aucune apparence de clair-obscur. Toutes ces fautes sont précisément celles que ne manquent jamais de commettre les enfants qui , sans avoir appris le dessin , tentent de reproduire des scènes réelles^ L'œil a besoin d'apprendre à voir, comme l'esprit à juger, ou plutôt c'est l'éducation de l'esprit qui fait celle de l'œil. Un myope, habitué à l'analyse, distingue mille détails qui échappent à la vue perçante du sauvage. Les notions les plus élémentaires, pour être perçues par l'intermédiaire des sens, n'en sont pas moins du domaine de l'intelligence. Elles varient et se complètent à mesure que l'esprit se développe et dans la mesure même de ce perfectionnement.
§ni.
Jusqu'à Apollodore, les ombres ne se- marquaient que par des hachures noires sur un fond clair, exactement comme dans les peintures du moyen-àge. C'est le procédé qu'a emprunté la gravure. Apollodore imagina de remplacer ces hachures par des teintes plates diversement colorées et plus ou moins sombres suivant l'intensité de l'ombre. Les anciens, pleins d'admiration, le surnommèrent le peintre de l'ombre et le comblèrent d'éloges. Pline dit de lui : Primus gloriam penicillo contulit. Zéuxis , son élève , lui emprunta ce procédé et le perfectionna : Zeuxis penicillum ad magnam gUh-
riamperduxit. Il ne faut pas se laisser tromper par Texagération de l'expression sur la valeur réelle de Téloge. Les anciens ne voient rien au-dessus du procédé , et si un peintre grec avait découvert la peinture à Thuile, il est probable que son nom nous serait arrivé enveloppé de tant d'hyperboles, qu'il serait bien difficile de ne pas le considérer comme le plus grand artiste de Tantiquité.
On peut se rendre compte de l'importance que les anciens attachaient au procédé et à ces habiletés de métier qui, comme nous l'avons vu tout à l'heure, suffisaient à Protogène pour reconnaître le passage et la supériorité d'Apelles, quand on songe qu'ils ne connaissaient guère que la peinture à la détrempe. C'est de cette manière que sont exécutées les peintures de Pompeï et celles qu'on a retrouvées dans les tombeaux égyptiens et étrusques. Cette sorte de peinture , très propre pour le genre décoratif, s'accommode assez mal aux finesses de détails que nous demandons aux tableaux modernes. En supposant que les anciens aient pu songer à reproduire sur les figures de leurs personnages toutes les nuances subtiles qu'exigent le clairobscur et l'expression des sentiments délicats, ils auraient trouvé dans leurs procédés de peinture un obstacle à peu près invincible. Aussi font-ils à Apelles un grand mérite d'avoir imaginé une sorte de vernis qui donnait à ses couleurs plus d'éclat et plus de durée.
Ils semblent avoir à peu près ignoré l'art de dégrader les teintes de manière à faire tourner les objets
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et à leur donner le relief. Leur peinture est une sorte d'enluminure où les ombres principales sont seules marquées par une teinte plus sombre. Tous les détails, tous les jeux subtils de la lumière et de Tombre sont omis. Une étoffe rouge est partout du même rouge, sauf les plis profonds , où , dans la réalité , Tombre est trop vivement accusée pour que le peintre puisse se soustraire à la nécessité de l'indiquer. Cette diflâcullé explique en partie pourquoi ils représentaient presque toujours leurs personnages de profil. La difficulté de produire le relief les condamnait en effet à cette uniformité. Nous voyons cette disposition dans toutes les peintures antiques qui ont été retrouvées dans les tombeaux. Cela fait comprendre ce que veulent dire les critiques d'art de Tantiquité, quand ils nous répètent que le trait est dans la peinture la partie principale.
Je sais combien ces observations s'accordent peu avec le préjugé dominant. On ne manquera pas d'objecter que la peinture, avec d'aussi pauvres moyens, n'aurait pas pu produire dans l'antiquité l'admiration que rappellent certains faits connus. Alais nous oublions toujours que les anciens ne spnt pas nous, et qu'ils ont fort bien pu admirer des choses qui nous paraîtraient fort peu admirables. Quiconque est allé le dimanche aux expositions de peinture doit savoir à quoi s'en tenir sur ce que prouvent les admirations de la foule. Les Grecs, tout Grecs qu'ils étaient, n'étaient pas infaillibles, et d'ailleurs, il fallait bien que leur admiration se renfermât dans les limites de ce qui était alors
possible. Ce qui excite Tadmiralion pour les œuvres d'art, ce n'est pas le génie intrinsèque de Partiste, c'est le rapport de ses conceptions avec celles de son public. 11 suffit qu'il lui soit un peu supérieur pour être admiré. Il est évident que si les peintres grecs ignorent la perspective, le clair-obscur, le relief, l'expression, le public qui considérait leurs œuvres ne songeait pas plus qu'eux à toutes les qualités que nous en exigerions maintenant, et ne pouvaient s'inquiéter que des mérites de formes, de proportion, de mouvement, de coloris, auxquels ils pouvaient atteindre. La vivacité de leur admiration, toute sincère et légitime qu'elle pouvait être, n'est nullement une règle pour la nôtre. Le mot seul de peinture renferme si bien pour nous maintenant l'ensemble de toutes ces conditions, que nous ne songeons jamais à nous demander combien il en faut réduire le sens, quand on le transporte aux temps anciens. Cette illusion des mots, avec leur sens moderne, nous poursuit partout.
Des merveilles que nous racontent les anciens sur les effets.de leur musique, concluerons-nous qu'ils l'avaient portée au même degré que la nôtre? Ils ne peuvent se lasser de célébrer le chant strident et monotone de la cigale, le cri rauque et guttural du cygne. Au lieu d'en conclure que leur goût musical ne ressemblait pas au nôtre, beaucoup de gens sont assez disposés à croire que la cigale et le cygne ne chantent plus la même musique que du temps de Périclès. Heureusement que, grâce aux recherches de M. Vincent, on sait