‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 125 sur 159 · COLORISTES ET DESSINATEURS. 47S · texte numérisé non relu

COLORISTES ET DESSINATEURS. 47S

Mais la couleur n'est pas seulement la condition du relief et de la saillie des objets sur le fond. Elle a des qualités propres auxquelles Tœil est plus ou moins sensible. On peut éprouver un réel plaisir à voir une belle couleur , éclatante et intense , comme on aime à entendre une belle voix , indépendamment des idées ou des sentiments qu'exprime la personne qui en est douée. On ne peut parler sans avoir un son de voix quelconque , de même qu'on ne peut être peintre sans se servir de couleurs. Mais la couleur, dans le sens où l'on prend ce mot quand on l'oppose à la ligne, est à la peinture ce qu'est le timbre de la voix dans l'art du cbant. La couleur flatte l'œil, comme le timbre séduit l'oreille. C'est un charme particulier qui n'a rien d'intellectuel si l'on veut, mais qui n'est pas moins réel. Ce charme est celui auquel sont le plus sensibles les enfants et les hommes que la culture intellectuelle n'a pas habitués à préférer à tout les plaisirs de l'intelligence. Un enfant sera séduit par une image vivement coloriée, avant d'éprouver le moindre besoin de se rendre compte de la perfection du dessin. Les peintures chinoises n'ont guère d'autre mérite que la vivacité des couleurs. Leurs porcelaines, que se disputent les amateurs, brillent surtout par celte qualité, et je comprendrais assez ce goût, si ces malheureux Chinois , pour faire ressortir la splendeur de leur coloris ,

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oe semblaient s'ingénier à associer les couleurs les plus disparates, les plus hostiles, comme pour déchirer les yeux. Je ne puis voir ces chinoiseries sans me figurer un chanteur qui , avec une belle voix , s'escrimerait à me blesser les oreilles en passant sans transition des notes les plus graves aux plus aiguës.

Dieu merci, les plus enragés coloristes de TOccident n'en sont plus là. Ils aiment les brillantes couleurs, qui emplissent pour ainsi dire l'œil de leur splendeur intense, mais ils n'aspirent pas à nous aveugler. Ils savent que, pour prendre la couleur à un diapason plus élevé, cela ne les dispense nullement du soin de l'harmonie. Leur coloris splendide n'a rien d'aigu; il semble presque que rien ne soit plus simple que de peindre ainsi, et qu'on ne puisse pas voir les choses autrement qu'ils ne les ont vues. N'était le voisinage des peintures des autres maîtres, on pourrait à la rigueur ne pas s'apercevoir que la lumière ou la couleur des tableaux du Titien, de Rubens, de Paul Véronèse, de Rembrandt, et en général des écoles vénitienne et flamande ait rien d'extraordinaire. C'est rinfériorité relative des autres peintres à ce point de vue qui seul nous avertit de notre erreur.

On peut donc dire, en thèse générale, qu'il n'y a pas de peinture sans la couleur, et que le dessin, même au crayon noir et au fusain, a sa couleur, puisque, en dernière analyse, la couleur ne consiste que dans les dégradations de la lumière. Mais il faut reconnaître qu'il y a une école spéciale de coloristes, qui elle-même pourrait se diviser en plusieurs catégories, selon que

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