LES VIERGES DE RAPHAËL
les derniers temps, d'un parti pri3 ni de profondes réflexions , mais simplement de ce que les anciens , comme les enfants, n'observent et n'aperçoivent d'abord que les traits les plus généraux , devait dominer dans la peinture grecque, comme nous la voyons dominer partout ailleurs , dans la sculpture antique et dans les vieilles peintures de l'Egypte et de l'Italie.
La peinture moderne , comme tous les autres arts , est individuelle* Un seul genre est tombé dans la convention, dans le type, et cela seul suffit à en prouver la décadence; c'est le genre religieux. Mais si nous considérons cette peinture religieuse au temps de sa gloire , quand eUo élait inspirée par des croyances réelles, quelle puissance! quelle vie! et que nous sommes loin de la conception antique î Les Vierges de Raphaël n'ont pas peut-être, comme les Vénus anciennes, la perfection de la forme physique, ou du moins ce que les modèles grecs nous ont habitués à considérer comme tel , mais elles ont la beauté du sentiment et de l'intelligence. Tandis que l'indifférenoe absolue de la statue greoque à toute espèce de pensée permet à notre illusion de lui prêter toutes celles que nous voulons, l'embarras du spectateur devant une vierge de Raphaël est uniquement de démêler toutes celles que le peintre a mises dans l'expression de son visage. Dans ce long regard qu'elle tient fixé sur son enfant, dans cette bouche émue, je vois éclater la tendresse maternelle dans toute sa plénitude, mêlée à je ne sais quelle rêverie secrète sur le miracle de cette naissance divine
et à l'adoration profonde de la créature pour son Dieu. C'est une mère et en même temps c'est une viei^, étonnée et ravie de sa maternité ! Elle rêve au passé mystérieux dont elle a le secret, et elle songe à l'avenir non moins mystérieux qu'elle semble entrevoir. Toute sa vie est concentrée en cet enfant qu'elle lient dans ses bras, et qui est à la fois son fils , son sauveur et son Dieu. Jamais le mystère chrétien n'a été compris et rendu avec celte profondeur et cette puissance, et l'on peut sans témérité affirmer que jamais il ne trouvera une interprétation plus complète. Raphaël me parait avoir épuisé la conception catholique , de même que Phidias a donné la plus complète expression de la pensée religieuse de son temps, et entre les œuvres de chacun des deux artistes je trouve la même différence qu'entre les deux conceptions dont ils se sont tous deux faits les interprètes. Le Jupiter de Phidias, maj^tueux, immobile, n'est que la personnification de la puissance en un dieu géant, c'est la force au repos, dégagée de toute apparence d'effort. Dans les tableaux de Raphaël toute idée de force est absente. Le dieu est un enfant; sa puissance est un mystère tout intellectuel; elle est moins en lui-même que dans l'adoration de ceux qui l'entourent; elle ne se marque et ne s'exerce que par la soumission volontaire des cœurs. Tandis que le dieu païen tient dans ses mains un sceptre ou une victoire , signes de force et de domination , l'enfant Jésus ne porte rien qui puisse faire reconnaître en lui un Dieu , si ce n'est parfois la croix , du haut de laquelle il doit