‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 128 sur 159 · TYPES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

TYPES RELIGIEUX

un jour bénir et sauver le monde. Il semble que le peintre ail évité de parti pris tout ce qui aurait pu marquer d'un signe divin cet enfant qui vient de naître, comme s'il eût craint que tout attribut de cette nature ne rappelât la force ou ia contrainte. Mais il a multiplié autour de lui tout ce qui rappelle l'idée vraiment évangélique, trop oubliée depuis par ceux qui s'en sont fait les ministres, l'idée que la philosophie grecque des derniers temps avait commencé à répandre dans le monde et dont l'épanouissement a donné naissance au christianisme, l'amour, la bonté, le dévouement. C'est là vraiment le trait caractéristique que la religion nouvelle substituait à l'antique idée de la puissance divine. C'est ce que semble avoir compris Raphaël, et c'est ce qu'il a exprimé, dans le temps même où l'Eglise, qui se prétend la dépositaire de cette révolution, en dénaturait le plus violemment l'esprit , et s'appliquait avec le plus de fanatisme à faire prédominer dans la conception religieuse l'idée de la puissance sur celle de la bonté W.

(4)La prédominance croissante des attributs intellectuels et moraux est le caractère le plus tranché du progrès des idées religieuses dans l'antiquité. Le christianisme n'est que la résultante logique de ce mouvement de la pensée. C'est cette prédominance de Tidée de bonté sur celle de la force qui a assuré son triomphe parmi les populations long* temps écrasées par la force. L'église moderne , en insistant sur Téterniié des peines , en représentant son Dieu comme un tyran jaloux , ennemi de toute liberté, vengeur inexorable des moindres fautes, a ramené la conception religieuse à la barbarie, a démoralisé les hommes en ne leur présentant d'autre règle que la crainte, et a détaché d'elle tous les esprits trop élevés pour s'abaisser à un pareil idéal. Si le cbris-

Il est à remarquer que la p^nture moderne, aussi bien que la sculpture, a recommencé par Texpression du sentiment religieux. Les madones de Raphaël marquent le dernier terme d'une progression ascendante, qui commence à Cimabue (1240-1300) et qui se continue par Giotto, Simone Memmi, Buffamaloo, Tadeo Gaddi, les deux Orcagna, Masaccio, Phiiippiao Lippi, Beato Angelico, Domenico Ghirlandajo, Verrochio, Léonard de Vinci, Le Pérugin, Fra-Barlholomeo, pendant plus de deux cents ans. Dès les premiers temps de celte longue période, la distinction entre l'esprit moderne et l'esprit ancien se marque très vivement. Pendant que les premiers peintres grecs, tout occupés de la reproduction matérielle des corps, arrivent rapidement à la perfection du dessin sans pouvoir jamais atteindre à l'expression morale, c'est par

tianisme est en pleine décadence, la faute en est à ses défenseurs. Ils le perdent par leur entêtement à fausser le véritable caractère de TEvangile et à maintenir Tidéal divin au-dessous de Tidéal moral de rhumanité. Sauf Tattribut de puissance ^ tous les caractères moraux du Dieu des catholiques sont inférieurs à ceux qu'ils conçoivent comme la règle de leur propre conduite. C'est précisément la môme cause qui a rainé la polythéisme. Toute conception qui se prétend immuable doit un jour ou Tautre Ôlre dépassée par le progrès de l'humanité. Quand Thomme vaut mieux que son dieu, il le quitte. Toute croyance officielle, par conséquent immobilisée, doit en venir là. Les sapei^ titioQs modernes n'ont plus guère d'empire que sur les femmes et sur les classes sans culture. C'est par la même raison que ces classes fireoi ai longtemps obstacle aux progrès du christianisme. Pour mieux dire, elles ne s'y sont jamais con^'erties, mais elles Tout converti lui-même en une sorte de paganisme matérialiste, le seul qu'elles puissent comprendre.

DE l'expression horai^. 48g

celle-ci que commence la peinture de la Renaissance. Malgré leurs innombrables incorrections de dessin, Simone Memmi, Buffamalco, Tadeo Gaddi savent déjà faire des figures expressives. La recherche de la forme est pour eux chose secondaire ; les peintres modernes n'arrivent qu'assez tard à la correction et à la représentation exacte des formes. Leurs peintures pendant longtemps ne sont guère que des bas-reliefe plus ou moins bien enluminés.

Il me semble que cette seule observation suflSt pour faire entrevoir le progrès qui s'est accompli dans Tintelligence humaine de Tune à l'autre époque, et j'avoue que j'ai peine à comprendre que nos critiques, avec leurs prétentions au spiritualisme, hésitent à proclamer la supériorité des arts modernes, puisqu'ils reconnaissent tous que la recherche de l'expression morale a remplacé celle de la représentation physique. Il y a pour moi dans cette contradiction un mystère que je ne puis démêler. Si encore on pouvait objecter que la peinture moderne est restée condamnée à une infériorité évidente dans la représentation de la beauté physique, je comprendrais, à la grande rigueur, qu'on pût balancer chacune des deux supériorités par l'autre. Mais j'avoue qu'il ne m'est pas du tout prouvé que, même au point de vue strict de la beauté corporelle, les nymphes du Corrège et les Vénus du Titien soient réellement inférieures aux déesses de la peinture antique ; or, il me paraît parfaitement démontré que Protogène et Apelles n'ont rien produit qui, pour l'exprès-

sion morale, puisse être, même de loin, comparé aux figures de Masaccio, de Beato Àngelico, et surtx)ut de Léonard et de Raphaël. Il me semble donc que, ayant d'un côté au moins la probabilité de Tégalité, et de Fautre la certitude de la supériorité, il ne reste guère de raison pour hésiter à attribuer la supériorité à la peinture moderne,

§ IV

A un autre point de vue, on trouve dans les peintures modernes un caractère qui me parait remarquable. Les anciens, dans leurs peintures religieuses, s'attachent presque exclusivement à représenter leurs divinités, et cela se conçoit, ces divinités n'étant guère que des êtres semblables à eux-mêmes. D'ailleurs, le caractère objectif de leurs conceptions les inclinait naturellement à cette représentation directe. Au contraire, dès la Renaissance, les peintres, sans éviter de parti pris la représentation des objets de leur culte, s'attachent cependant déjà avec une sorte de préférence à exprimer la grandeur, la puissance ou la bonté de Dieu par l'expression des sentiments que ces idées font naître dans l'âme de ses adorateurs. La représentation des perfections divines devient en quelque sorte indirecte et subjective. Ce sont des saints qui adorent, des coupables qui tremblent, des fidèles qui prient. L'impression religieuse n'est plus seulement reproduite par l'image du type divin et objectif qu'elle a créé à son • image ; elle rentre dans l'âme de l'homme d'où elle est

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