‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 129 sur 159 · EXPRESSION DES SENTIMENTS · texte numérisé non relu

EXPRESSION DES SENTIMENTS

sortie; d'extérieure, elle redevient intérieure, d'objective, subjective. C'est Tâme émue qui se peint ellemême dans sa contemplation religieuse.

Du moment que l'expression morale entre pour une part dans ta peinture, le sentiment religieux sort du cercle étroit où l'avait enfermé la représentation objective de l'antiquité. Outre que l'idée religieuse des modernes est bien autrement large et féconde que celle des anciens, puisqu'elle ajoute à l'attribut de puissance celui de bonté, le type divin cesse d'être immobile. Chacun représente le Dieu créateur ou le Dieu sauveur avec l'expression de tous les sentiments qui se rapportent à ces deux conceptions, suivant la mesure de sa ferveur ou de son exaltation; mais c'est surtout par l'expression des émotions qui se traduisent sur le visage des spectateurs des grandes scènes religieuses, que le peintre peut varier ses tableaux et marquer plus vivement sa personnalité, tout en ouvrant à sa pensée un champ phis vaste et plus fécond. Toutes ces physionomies diverses, qu'il peut grouper dans un même cadre et qu'il réunit dans l'harmonie d'un même sentiment général, lui permettent de donner à sa propre émotion une expression plus complète, non plus seulement par les rapports extérieurs d'une action commune, mais par les relations plus intimes d'une même impression, qui se répète, en s'empreignant des différences individuelles, sur le visage et dans l'attitude de chacun de ses personnages. Ils ne sont plus uniquement reliés par le geste et le mouvement, mais par Tâme, d^

venue visible, grâce à la puissance d'un art supérieur. A ceux qui voudraient se rendre bien compte de oA avantage, je recommande d'étudier et d'analyser une magnifique eau-forle de Rembrandt. La Vierge est sur son lit, près de mourir. Elle est entourée d'une foule d'hommes et de femmes, les uns à genoux, les autres debout, les uns jeunes, les autres vieux. Ce n'est pas une scène religieuse, si l'on veut prendre le mot à la rigueur, mais c'est une scène de deuil. Le sentiment général qui anime tous ces visages, c'est la douleur. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est la puissance et la variété infinie que prend sur chacune de ces figures l'expression d'un même sentiment. Supprimez l'expression morale; supposez le tableau fait par un artiste de l'anliquité et composé de statues d'un dessin irréprochable; croyez- vous qu'il produira sur vous le même effet? L'action sera la même, les personnages seront groupés de la même façon; au lieu des quelques coups de pointe qui suffisent à Rembrandt poiir donner la vie à ses figures, vous aurez, si vous voulez, des Vénus et des Adonis, mais vous resterez froids, et Ton vous expliquera doctement que cette froideur est l'impression que produit naturellement la vue de la beauté pure. On vous fera admirer logiquement la perfection du dessin, l'harmonie des formes et de la composition. Qu'est-ce que tout cela auprès du saisissement qui s'empare de l'âme à la vue de toute cette foule consternée et vivante, parmi laquelle on ne trouverait pourtant pas de quoi composer le moindre Apollon ni la moindre

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