LE RÉALISME
Mais qaoi qu'ils fassent pour rester fidèles à la vulgarité de leur point de vue , il leur arrive parfois de devenir spiritualistes sans le savoir. Tout le monde a pu admirer, à l'Exposition de 4885, un paysage désigné au livret sous le nom de Ruisseau du puits noir. C'est peu de chose à première vue ; un ruisseau qui coule sous des arbres , un rayon de soleil qui filtre à travers les feuilles, quelques rochers grisâtres. Et cependant ce petit tableau est délicieux. Rien qu'à le regarder, on sent la fraîcheur d'une de ces douces matinées de printemps qui donnent au corps plus d'élasticité, à Tâme plus de ressort. On y respire le bien-être et le charme de la canipagne. Il semble qu'on resterait là indéfiniment. Ce n'est pas la rêverie, si l'on veut, mais c'est quelque chose qui y ressemblé , ou plutôt c'est le repos, c'est le calme profond de Tâme, se lais* saut aller doucement à toutes ces impressions vagues el indéfinies, mais intimes et pénétrantes de la solitude et de l'ombrage. On sent qu'en peignant ce payscige , l'artiste devait se trouver dans un de ces moments de joie secrète , en quelque sorte difftïse , qui emplissent l'âme sans violence , sans cause précise , qui nous disposent à la sympathie pour tooies choses , et qui les enfîbellissent à nos regards. A côté était un autre pay*sage, \e château dVrnans, du même artiste, et qui semblait n'avoir été placé là que pour faire valoir le premier. Et pourtant c'était la même habileté de main, la même fidélité de reproduction , la même science^ de procédés ; il n'y raanquiail qu'une chose , rémotion <
Tâme de Tartiste. Si vous lui demandiez à lui-même lequel de ces deux tableaux il préfère , je ne serais nullement élonné qu'il ne le pût dire.
Ce qui manque le plus souvent aux peintres , surtout à ceux qui font profession de réalisme , c'esl la conscience de leurs propres émotions. Ils reproduisent naïvement ce qu'ils croient voir au moment où ils le représentent, et ne se doutent nullement que d'autres le puissent voir d'une manière différente. C'est précisément pour cela qu'ils sont réalistes, et que la fidélité matérielle de l'imitation est le seul critérium de leur jugement. Ils ne veulent pas comprendre que l'impression élémentaire, commune à tous, qu'ils prennent pour règle, n'est qu'un point de départ, et qu'elle peut subir dans l'intelligence qui s'y applique, une série de transformations qui relèvent de degrés en degrés; que c'est l'addition successive de traits nouveaux et individuels qui lui imprime le cachet de la personnalité; que c'est enfin la multiplicité et l'élévation de ces caractères individuels qui constituent l'idéal propre de l'artiste et qui permettent de juger du degré de son développement intellectuel. Un idiot reste toute sa vie condamné aux impressions élémentaires ; il distingue comme vous un rocher d'un arbre et une rivière d'une montagne, mais il n'en est pas moins un idiot, parce qu'il ne spiritualise pas son impression , parce qu'il ne réagit pas contre l'impression sensible , qu'il n'y ajoute rien de luimême, parce que jamais chez lui elle ne devient d'objective subjective , parce qu'enfin il n'a que \es traits
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généraux et primordiaux de rhumanité, mais qu'il n'a pas de personnalité propre. Son intelligence n'est qu'un germe qui ne s'est pas développé.
J'ai longuement insisté sur le paysage , parce que le paysage dans la peinture, comme le roman d'ans la littérature, me parait, malgré le dédain qu'affectent pour lui les amateurs de ce qu'on appelle la grande peinture, un des traits les plus significatifs du développement intellectuel dans' l'humanité. C'est le premier des arts qui ait trouvé moyen d'animer la nature sans recourir à ces grossiers moyens d'anthropomorphisme que nous a légués l'antiquité, et que la philosophie moderne a ressuscites sous le nom de panthéisme. Panthéisme , anthropomorphisme , manifestations de l'intelligence divine ou de l'intelligence humaine , qu'importe? c'est toujours la même illusion, la même objectivité. Que l'homme ne voie en toutes choses que lui-même, ou qu'il y aperçoive la divinité qu'il a créée à son image, où est la différence? elle est dans les mots bien plus que dans les choses. Un arbre, un ruisseau , un animal n'est pas plus un dieu qu'un homme. Tout ce qu'il y a de réel dans ces fantasmagories de l'ignorance, c'est que l'homme ne peut connaître que lui-même, que ce qui se produit en lui-même; que sa connaissance du monde se réduit à celle de ses impressions personnelles, et que ces impressions varient avec le développement de sa personnalité. Le rôle des arts, c'est de lui donner les moyens de traduire au dehors ces impressions, les
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pensées qu'efles ont fait naître en lui, el de les rendre percepUbles à ses semblables, en créant pour chacun un ordre d'impressions nouvelles et doublement bunudnes.
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Lei» arts ne sont que des formes d'un langage moins précis, moins abstrait, cooins sec, si Ton veoit, que le langage de la logique, parce que les impressions et lad idées qu'ils ont à traduire sont moins analysées, moinfl dégagées d'éléments sensibles. Le langage philoso^' phique, scientifique ett fait pour exprimer les idées pures, c'est-à-Klire les résuliats inlellectuels de la réflexion et du raisonnement, les notions de rapports produits par Tanalyse, et par conséquent ne s'adresse qu'à la raison. Les arts expriment les miômes idées sans les dégager des impressions premières qui leur ont donné naissance, et c'est ce mélange des divers éléments, concourant à leur formation, qni, par leur présence simultanée, produisent dans Tàme du spectateur oe sentiment complexe et puissant, mêlé de seih sation et d'idée, qui constitue l'impression esthétique.
En effet, comme nous avons souvent eu occasion de le répéter, les idées ne naissent pas tout armées et d'ao seul jet dans Tintelligence humaine. Contrairement à l'opinion des partisans des idées innées, toute idée commence en nous par une impression vague, obscure, particulière, et que nous disons sensible, parce qoe nous la rapportons à la présente d'un fait ou d'un ob-
BK L'tJffFHtSUlON B«tHÉt[Q<frE. SOS
jet en qui nonê la toealrdon$, et dont ffoud rapportcmâ la connaissance à ce que nous appelons les sens. Celle preroière impression, en se répétanl, se précise j en se précisant se distingue des autres; en se distinguant s'individoalise en quelque sorte, sans jamais cesser de rester avec elles en relations de ressemblance , de différence, de concomitance, etc., etc. A mesure que les expériences se renouvellent, que notre înteHigeflce s'affermit, se développe, l'impression se transforme avec elle; elle devient notion, idée, principe. C'est cette métamorphose que Ton exprime en langue vulgaire, quand on dit qoe l'imagination précède la raison dans chaque homme , comme dans l'humanité tout entière.
Mais l'idée, quelque abstraite qu'elle soit, ne rôiiipt jamais complètement avec son origine; elle baigne en quelque sorte par ses racines dans le monde sensible, comme l'arbre, en cessant d'être germe et arbuste, ne cesse pas pour cela de plonger dans la terre qui l'a fait naître et qui le nourrit. L'idée se nourrit en quelque sorle et s'accroît par l'addition oonlinuene des impressions élémentaires de même nature que Texpérience de la vie accumule sans cesse en nous. Ainsi l'idée d'arbre naît d'une première impression vague, multiple, complexe, qui a frappé les yeux de l'enfant. Peu à peu l'idée s'abstrait, se détache du ôOûVenir précis de chacune des impressions reçues, et vit pour ainsi dire de sa vie propre dans notre intelligétice. Mais oe détachement absolu n'est pas réel. L'idée d'arbre^
tout abstraite qu'elle puisse devenir, reste en communication avec le monde sensible. Nous emmagasinons à notre insu, dans cette idée abstraite, toute la série des connaissances nouvelles qu'introduit dans notre intelligence la vue d'arbres nouveaux, de caractères et de formes différentes, en même temps que d'autres impressions nous habituent à ajouter à celte idée générale la multitude indéfinie des qualités physiques et chimiques que nous découvrons successivement. Ainsi les idées les plus matérielles sont en nous dans un perpétuel développement.
Maintenant, nous pouvons nous entendre sur la définition des arts. Le langage philosophique prend toutes les idées à leur état abstrait, c'est-à-dire à leur dernière période de développement et le suppose arrêté. Par cela seul, il supprime l'émotion, au moins dans une certaine mesure, car, ainsi que le dit le mot lui-même, l'émotion est un mouvement et nait du sentiment du mouvement. Le langage poétique ne prend pas les idées à cet état d'immobilité, il les prend en voie de formation. Pour conserver notre exemple, le poète ne décrira pas l'idée abstraite d'arbre (la science seule considère 16s caractères généraux); il décrit tel arbre en particulier, c'est-à-dire qu'il ajoute une impression particiilière à la somme des impressions de même nature, qui sont déjà en nous à l'état plus ou moins complet de notion ou d'idée. C'est donc une addition et en même temps un mouvement, car toute impression nouvelle produit, dans toute la masse des impressions de même
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nature, une sorte d'agitation et de fermentation d'un genre particulier.
A cela ajoutez que le langage de la science reste calme, froid, impersonnel, tandis que celui de Tartiste est ému par les impressions mêmes qu'il exprime, et vous comprendrez les différences fondamentales de la poésie et de la prose. Les arts prennent les idées par un bout, celui par où elles semblent commencer; la science les prend par celui où elles semblent finir. L'art établit toujours une sorte de dialogue avec le spectateur; il lui pose une question à laquelle il faut qu'il réponde; plus celui-ci trouve à répondre, plus s'accroît le plaisir qu'il éprouve à repasser en revue toute son àme. Par là s'explique encore leurs différences. La science nous plaît, parce qu'elle nous instruit, qu'elle nous développe. Mais elle marche à pas comptés, et elle marche devant nous, sans nous permettre de la dépasser; elle s'impose à notre impatience, à notre initiative; elle nous tient sous sa main à l'état d'écoliers. Les arts, tout au rebours, nous replacent au point de départ de notre développement, en face de l'impression sensible et complexe; ils donnent à notre intelligence la secousse d'impulsion, sans nous marquer autre chose que la direction générale, puis ils nous abandonnent à nous-mêmes, en nous laissant rouler rapidement sur la pente de nos souvenirs, de nos affections, de nos douleurs, de nos espérances. Autant la science nous régente, autant les arts nous donnent de liberté. Cette liberté n'est qu'apparente cependant, car
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ù U pui^aaoee de Tart Bur now est eo raison de notre propre sensibilité, la puissance de Tœuvre ne doit se mewrer que d'après Taulorité, plu« ou wo\m déguisée, avec laquelle elle ^'empare du spectateur, le poulie, le conduite! Varrèle où elle veut. On conçoit sanis peine coaibien ce discernemeat e^ délicat. C'eat précisémeot &ute de ravoir fait que nous avoos taist exiagéré le mérite dea arts anciens.
Que naaintenant les faiseurs d'esthétiques métaphysiques s'épuisent à chercher la définition objectrvedu Beau en soi ; qu'ils nous disent avec Platon que c'est la splendeur du vrai, sans nous apprendre ce que c'est que le vrai ; qu'ils nous affirment que c'est TharmoDie de la puissance et de l'ordre, sang nous expliquer ce qu'ils entendent par ordre et puissance, je m'eo inquiète peu. Je no sais ce qu'est le beau, et j'ignore s'il existe. Je ne connais et ne puis étudier que l'impnession esthétique. U me suffit de savoir quand et comment elle se produit. Celle impression, qui n'est autre chose que l'admiration, se produit en nous toutes les fois que nous w>us sentons portés subitement sur les limites de cette régioiià lumineuse que chacun de nous entrevoit au delà du cercle où se meut d'ordinaire son inJelligence; toutes les fois qu'un développecoent soudain nous fait faire un progr&s rapide vers l'idédl et élève notre âme au-dessus de son niveau ordinaire; toutes les fois enfin qu'une sorte d'éclair nous apporte une révélation inattendue de notre propre puissaoce intellectuelle^ en nous découvrant d^ sphère? oh noitf
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n'avioDs pas auparavant pénétré. C'est une exaltation de notre être par l'addition d'impressions jusqu'alors inconnues ou vaguement entrevues. C'est assez dire qu'il y a autant de degrés possibles dans l'admiration qu'il y a de degrés possibles dans le développement de chaque intelligence. En voulant, par leurs définitions, ramener cette infinie variété à l'unité objective de leurs systèmes, les métaphysiciens s'entêtent à la solution d'un problème de même nature que celui que s'efforcent de résoudre les naïfs chercheurs du mouvement perpétuel. A force de fouiller, ils finiront peutêtre par réussir à comprendre qu'ils ne peuvent qu'embrouiller la question. Avant de tenter la définition objective du Beau, il eut été prudent de commencer par prouver qu'il existe objectivement.