‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 139 sur 159 · ORIGINE INTELLECTUELLE DES ARTS · texte numérisé non relu

ORIGINE INTELLECTUELLE DES ARTS

leur origine, tous ces arts, pris dans leurs caractères propres, constituent des arts distincts et qu'il n'est plus permis de confondre.

Il importe surtout de bien comprendre qu'ils n'existent réellement pas tant qu'ils se confondent avec le langage commun. Quelque poétique que nous puissions supposer un langage uniquement composé d'onomatopées et d'images, la poésie et la musique proprement dites n'existent pas tant que la prose n'est pas^inventée, non plus que l'écriture figurative n'est encore la sculpture et la peinture. Ce langage, malgré ses images et son rhythme, de même que l'écriture, avec toutes ses figures d'hommes, d'animaux et d'objets de toutes natures, ne pouvait qu'exprimer des idées et des sentiments grossiers, tels que devaient les concevoir des intelligences à peine ébauchées. Pour que l'art existe dans le sens propre du mot, il faut qu'il se soit produit dans les esprits quelque chose de ce que nous appelons le sentiment esthétique; il faut que l'intelligence ait atteint à un développement qui lui permette enfin de faire une distinction quelconque de degré et de nature entre les impressions diverses, et d'attribuer à chacune un mode d'expression qui convienne à son caractère. Cela ne peut arriver que quand le langage et l'écriture première ne suffisent plus à l'expression de toutes les idées, et par conséquent lorsque les idées commencent à s^abstraire, à se généraliser.

Alors se produit dans TinteHigence un mouvement, dont les résultats contradictoires en apparence la forcent

à des distinctions nouvelles. La puissance d'analyse, jen se développant, rend l'œil plus exigeant sur les conditions d'imitation des objets, et complique de détails embarrassants récriture et le langage imitalife. En même temps, cette même analyse distingue dans les objets ce qu'ils ont de commun ou de particulier, et par là crée des idées de rapports que l'imitation matérielle est impuissante à représenter. D'un côté, elle augmente les difficultés de l'expression figurative en complétant la perception des caractères matériels; de l'autre, elle efface ou obscurcit ces mêmes caractères dans un grand ^nombre de conceptions plus purement intellectuelles. Dès lors, il faut bien imaginer de nouveaux modes d'expression qui soient en rapport avec l'état nouveau de l'intelligence, c'est-à-dire où l'élément objectif ait une moindre part, et qui puisse s'accommoder avec plus de docilité et de souplesse à tous les besoins de la pensée. Des signes conventionnels pouvaient seuls se prêter à ce rôle. Nous avons tâché d'expliquer comment on fut naturellement amené à les découvrir. La prose et l'écriture étaient dès lors trouvées, et ces merveilleux instruments, -en se pliant sans peine à toutes les exigences du progrès intellectuel , lui furent d'un grand recours. Lorsque les idées abstraites et générales eurent leur mode spécial d'expression, les impressions concrètes devinrent le partage de la poésie et des arts. Le branle une fois donné, ils se distinguèrent vite les uns des autres par l'effet même du progrès analytique , qui marquait de plus en plus la dis-

Page 1