‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 14 sur 159 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

disant morales et moralisantes de la société contre des malheureux dont la plupart du temps tout le crime est d'avoir eu faim ou froid, d'avoir voulu donner un morceau de pain à leurs enfants , surtout d'élre ignorants, sans culture, sans principes, sans éducation d'aucune sorte, et d'ignorer parfaitement toutes ces lois de la conscience au nom desquelles on les punit , et qui ne peuvent être dans les hommes que l'effet d'un progrès, que la situation sociale de ces misérables leur a rendu impossible. Delà encore les haines des partis, le despotisme inexorable des majorités , les implacables rancunes des minorités , se méprisant , s'outra— géant réciproquement au nom de la morale, et s'em— portant toutes en une édifiante réciprocité d'indignation vertueuse contre les scélérats qui nécessairement foulent aux pieds leur propre conscience et qui mentent à Dieu, du moment qu'ils refusent de se rendre aux arguments de leurs adversaires.

Voilà comment nous entendons la liberté. Nous ne brûlons plus , nous ne pendons plus guère , mais sans trop savoir pourquoi, car les principes d'intolérance qui ont inspiré l'Inquisition , la Saint-Barthélémy , les Dragonnades, la Terreur, persistent dans nos religions comme dans nos philosophies , dans notre politique comme dans notre vie privée. Ceux qui , sous prétexte d'amour de la liberté, sifflent l'auteur d'une pièce qu'ils ne sont pas forcés d'aller entendre, que feraientils s'ils étaient les maîtres? Ils se croient libéraux le plus sincèrement, le plus naïvement du monde, et il

DE l'iNTOLÉBANCE. XXV

ne manque pas de gens pour le leur répéter. Eh bien ! moi je vous le dis, tant que la liberté sera connprise de celte manière, la liberté sera une utopie, et sa seule forme possible, ce sera la tyrannie des majorités. Vous Tavez pour vous aujourd'hui; un coup de vent la fera changer. Sur quoi vous appuierez-vous pour réclamer? Vous Taurez voulu, George Dandin ! Il n'y a de droits solide que ceux qu'on reconnaît également aux autres, et l'on ne comprend vraiment la liberté que quand on l'aime pour ses ennemis aussi bien que pour soimême.

Mais que peut-on espérer d'un temps où il suffit de dire tout haut ce que l'on pense pour qu'il y ait des consciences qui se croient le droit de se trouver blessées? Nous sommes tellement façonnés à la servitude de l'uniformité , que toute différence qui s'affirme à nos yeux nous offense. Parler de Voltaire devant un prêtre, c'est lui faire injure, et plus d'un royaliste se croirait insulté si l'on faisait devant lui l'éloge de la république. Nous ne savons que nous irriter, et nos discussions finissent presque toujours par des injures. Au fond de chacun de nos arguments, on voit percer la griffe de l'inquisiteur. La race de saint Dominique revit en chacun de nous , et nos adversaires sont toujours pour nous plus ou moins des Albigeois.

Voilà où en est l'idée de la liberté. Celle du progrès est-elle plus avancée? depuis un siècle environ, elle travaille à se faire une place dans les esprits. On peut prévoirie moment où , en les pénétrant, elle les li'anS'

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foriaerfi , et où les sciences humaines , transportées sur de» bases nouvelles, se renouvelleront. Cependant, pour beaucoup , cette idée reste vague et indécise. La plupart l'admettent sans trop s'en rendre compte; quelques-uns la nient , parce qu'ils la comprennent encore moins. Il y a peu de gens qui ne fussent embarrassés, s'il leur fallait expliquer catégoriquement ce qu'ils entendent par le progrès.

Aussi rencontre-t-on chaque jour , à propos de cette idée, les plus incroyables panégyriques comme les invectives les plus insensées. Un grand nombre célèbrent le progrès par le développement rapide des sciences , par la multitude de leurs découvertes, par l'épanouissement subit de l'industrie. Ils ne remarquent que les progrès qui se comptent et qui se paient, et concluent naturellement à la condamnation de la poésie , de l'idéal, de toutes ces chimères de l'imagination , tout au plus pardonnables à l'enfance de l'humanité. Il ne leur vient pas en pensée de remonter au delà des foits; ils ne songent pas que ce progrès arithmétique n'est pas le progrès, mais seulement un des plus sensibles effets de ce progrès intime qui élève l'intelli-* gence de sphères en sphères, et qui, depuis le premier jour de l'humanité, la soulève à travers une série progressive de transformations et de phases nouvelles.

Pour d'autres , ces conquêtes des sciences ne sont pas même des manifestations extérieures du progrès , mais de funestes changements, puisqu'elles semblent amener à leur suite l'affaiblissement des croyances reli-

DE LXi^ I^U 9ft6«RÈS. SXVII

giai^^es , la ruiQç des vieilles institutions , et les révolutions avec leurs incertitudes et leurs inévitables misères. Tout dégénère , à les entendre. Ils ne voient pas qu'eux-DQémes , à leur insu, admettent aussi un prc^rès. Ils ont lous dans Thistoire une époque où ils voudraient pouvoir remonter, où, suivant eux, l'humanilé était arrivée à son apogée , où elle aurait dû s'arrêter, et qu'elle n'a pu dépasser sans descendre. Que cette bienheureuse époque soit le x*^ ou le xvii^ siècle , elle brille à leurs yeux comme un point culminant et lumineux , et par conséquent I9 date seule prouve un progrès antérieur, une ascension plus ou moins longue et pénible de l'humanité vers cette hauteur , où elle a eu le tort de ne savoir pas se tenir. Depuis qu'elle Ta quittée , tout déchoit , et Dieu même nous abandonne.

Mais s'il faut en croire un troisième parti , c'est pré^ Gisement en arrachant les hommes à ces sommets tant regrettés que le progrès a le mieux prouvé sa puissance. L'affaiblissement du fanatisme religieux a pro-r duit la tolérance; on torture et on brûle un peu moins son prochain , depuis qu'on ne songe plus exclusivement à le sauver et à le pousser de force au paradis ] la ruine des vieilles institutions fait place à des insti-* tutioDs meilleures; et s'il y a des révolutions, c'est que d'aveugles résistances contraignent le progrès à des luttes violentes. Elles ne se produiraient pas, si l'on ne s'obstinait à lui barrer le passage , et à maintenir , au nom d'un égc^sme plus ou moins déguisé, les vieux

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privilèges et les croyances surannées contre le droit et les idées nouvelles.

Le déliât sans doute durera aussi longtemps qu'on s'entêtera à ne considérer que les faits , car chacun les interprèle à sa façon. Rien n'est plus propre à éterniser les discussions que celte croyance que les faits portent en eux-mêmes leur signification , et qu'ils se disposent nécessairement dans l'esprit suivant les plus justes rapports. Dès lors, en effet, chacun trouvant que les faits plaident pour lui , s'enfonce d'autant plus , et sincèrement , dans sa propre opinion , et ne voit dans ses contradicteurs que mensonge ou sottise. Pour qu'une solution soit possible, il faut que la question soit autrement posée. Il est trop évident que tout progrès , à moins de reculer, paraîtra toujours mauvais à ceux qui placent leur idéal dans le passé.

En effet, ce qui pour chacun constitue l'idée de progrès , ce sont les rapports que chacun croit découvrir dans la série des faits. Ce ne sont donc pas les faits qu'il s'agit de discuter , mais leurs rapports. Or, les rapports n'existent pas par eux-mêmes dans les choses; l'intelligence seule les conçoit selon le degré de son développement et les impose à l'histoire. Par conséquent , c'est dans la conception même de l'idéal , au centre de l'intelligence humaine, qu'il faut porter le débat, si l'on veut obtenir une notion et une formule sérieuse du progrès.

Alors on pourra montrer que, par une contradiction à laquelle est condamnée toute erreur, ceux-là mêmes

DE l'idée du progrès. XXIX

qui nient le progrès ne le peuvent nier sans Taffirmer de mille manières , à leur insu , sous d'autres noms ; que ce qu'ils opposent au progrès n'est autre chose que le progrès , et qu'ils le démontrent d'autant plus qu'ils le combattent davantage, semblables à ces théologiens qui font appel à la raison humaine pour lui démontrer son impuissance. Ils dédaignent le présent, parce qu'il ne répond pas à leurs aspirations; ce qu'ils regrettent dans le passé , ce sont les illusions de leur esprit, avide de progrès, et n'a jamais eu d'autre existence. C'est l'étemelle erreur de l'histoire et de tous les peuples enfants qui ne conçoivent le progrès que pour le rejeter bien loin en arrière , à l'origine du monde : c'est toujours le progrès, mais retourné. Il est bien entendu que je ne parle pas ici de ces regrets égoïstes qui ne voudraient ressaisir, le passé que pour reconquérir le droit d'oppression et d'impunité. Ce n'est plus là une question de progrès. D'ailleurs qui oserait les avouer? Les plus inconsolables champions du passé ne se les avouent paï à eux-mêmes et ils se déguisent l'égoïsme de leurs ran** cunes sous les mots de fidélité , de religion , de vertu ^ de bonheur public.

II faut donc montrer que notre progrès, non plus que notre droit à la liberté , ne dérive de la conformité de notre développement intellectuel avec celui de notre voisin. Le droit à la liberté est en proportion exacte avecle développement de l'amour de la liberté, et c'est la mesure de ce développement qui seule peut servir

XXX mtuoôiïCTiotl.

à évaluer la réalité de notre progrès, c'est-à-dire que Famour de la liberté egl le résultat et le signe tnéme du progrès. Quand Tintelligence a pris d'elle-même une conscience assez complète pour ne pouvoir plus se dérober au besoin de mouvement et d'activité, elle commence à prendre en haine tous ]eê obstacles extérieurs qui rempêchent de déployer sa puissance. Elle ne reconnaît de limite qtie celle qu'elle s'impose à elle-même, et cette limite, c'est précisément la reconnaissance chez les autres du droit qu'elle réclame pour elle-même. 11 n'y en a pas d'autre, et c'est ce qui fait qu'elle s'impose comme un devoir le respect de la liberté de ceux mêmes qui , n'en sentant pas le prix , n'y ont pas droit. Ceux-là aussi doivent donc rester libres , non parce qu'ils ont droit à la libené , mais parce que personne n'a le droit de la leur enlever.

Mais si h progrès et le droit à la liberté sont en proportion etacte avec le degré d'énergie de la personnalité humaine, il suffira, pour démontrer h progrès et le droit à la liberté, de prouver que l'histoire tout entière de l'humanité n'est que la série des efforts qu'elle fait pour affirmer et développer sa personnalité; que cette personnalité, d'abord émoussée, incîécise , noyée pour ainsi dire dans les flots changeants de la sensation , absorbée par les préoccupations sans cesse renaissantes de la vie matérielle , asservie par la

OBJECTIVITÉ. SUBJECTIVITÉ. iXXl

teirear ou par la mort à la diversité des événertiente qu'elle ne sait ni prévoir ni dominer, s'ignore ellemême pendant une longue suite de siècles, et ne commence à prendre conscience d'elle-même que quand un nombre infini d'expériences et d'efforts lui ont enfin imprimé un caractère qui ne lui permet plus de se conCondre avec les choses. Celte première période de l'histoire de l'humanité, je l'appelle objective, parce que l'homme , au lieu de regarder en lui-même , ne reconnaît sa propre personnalité que dans les objets qui l'entourent, empreints par le rayonnement de son àme d'une sorte de reflet humain. Elle a duré depuis le commencement du monde jusqu'aux temps mo- * dernes. La subjectivité, c'est-à-dire la prise de possession de l'homme par lui-même , la conscience réfléchie de sa personnalité, entrevue à difl'érentes reprises, mais toujours étouffée par la tyrannie de la tradition , date seulement de nos jours ; c'est le commencement d'une civilisation nouvelle dont les fondements ne sortent pas encore de terre , dont personne ne paraît avoir conscience, et qui seule, en débarrassant notre route de tous les obstacles qu'y a accumulés la longue période d'ignorance qui l'a précédée, permettra enfin à l'humanité de marcher résolument et sans lutte à l'accomplissement de sa destinée.

Ceci revient à dire que l'homme qui, pendant tant de siècles, s'est cru l'esclave, l'instrument ou la victime du monde extérieur, commencée en devenir définitivement le maître; que sa pensée, si longtemps errante hors de

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lui-mémè, revient à lui, comme au centre de toutes choses, et se prend à étudier avec passion ce domaine si longtemps étranger, qui n'est autre qu'elle-même. Depuis le premier instant où nous trouvons une trace de l'activité humaine jusqu'à aujourd'hui, nous pouvons suivre presque sans interruption le travail latent qui s'opère à son insu dans les esprits, et qui les amène progressivement de la circonférence au centre. Toute l'histoire de l'humanité, tout le progrès est là.

C'est ce que je tâche de démontrer dans ce livre. J'ai choisi les arts et la poésie plutôt que toute autre manifestation de l'activité intellectuelle de l'humanité, d'abord parce que je n'en connais pas qui me permette de remonter aussi loin dans l'histoire ni qui exprime aussi immédiatement l'état de l'âme. En second lieu , parce qu'il serait grand temps de faire tomber ce " vieux préjugé de la critique classique, qui, en admettant une sorte de progrès en toutes choses, l'exclut des manifestations les plus immédiates de l'intelligence. Je veux tâcher de démontrer que cette prétention n'est fondée que sur une confusion entre l'effet apparent et le caractère réel des œuvres antiques. Leur caractère réel est celui qui convient à des intelligences qui ne font que commencer à se développer; mais leur effet apparent est tout autre, tant à cause de l'indécision même de leurs caractères , qui prête à l'illusion , qu'à cause de certaines tendances naturelles ou acquises de nos intelligences, qui nous trompent dans les jugements que nous portons sur elles.

DE LA CRITIQUE. XXXni

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Par la même occasion, tout en reprochant vivement à la crilique les erreurs où Ta entraînée un vice de méthode, je voudrais la venger des dédains dont on affecte aujourd'hui de la poursuivre. On oublie trop que la crilique n'est autre chose que l'expression du travail que fait chacun de nous pour s'assimiler le produit des autres intelligences , et que par là rien ne contribue plus à bâter le progrès. C'est un art comme les autres, et un art qui a sur les autres l'avantage d'être né de ce vague besoin de subjectivité qui nous tourmente à notre insu. Ce qui le distingue, c'est qu'il prend son point de départ dans des impressions personnalisées, individualisées, tandis que les autres le prennent dans le domaine commun des impressions élémentaires, et par là même universelles. C'est le même travail transporté dans une sphère supérieure. Au lieu d'étudier l'homme dans ses impressions objectives, elle l'étudié dans ses manifestations subjectives, c'est-à-dire dans ses œuvres intellectuelles. Le peintre étudie l'intelligence humaine, par l'étude plus ou moins consciente des impressions que produisent sur lui-même les objets et les êtres extérieurs. Le critique étudie celte même intelligence par l'étude volontaire des impressions que le monde extérieur a produites sur l'écrivain qu'il apprécie et par celle des impressions que font sur lui-même les impressions du monde extérieur,

XlCXiy UITBOOUGTION.

reproduites par Tâme de Técrivain, c'est-à-dire humanisées, élevées à leur deuxième puissance, transformées en idées. Je reconnais que la critique, trop souvent haineuse ou complaisante, minutieuse ou négligente, a mérité bien des reproches. Mais il est injuste et absurde d'étendre à Tart lui-même les reproches que peuvent mériter ceux qui l'exercent. La critique aujourd'hui pénètre dans toutes les sciences; c'est elle qui les vivifie en les débarrassant de toutes les erreurs dont les avait encombrées la fantaisie des anciens. Elle est née de l'observation. C'est enfin l'instrument et le guide de l'intelligence. Ce qui a fait défaut à toute l'antiquité, c'est la faculté critique, précisément parce que cette faculté est le produit et la marque d'un développement intellectuel qui manquait aux anciens. C'est elle qui est chargée de renouveler l'histoire, la philosophie, la théologie, la politique, l'économie; c'est elle qui a donné l'essor à la physique, à la chimie, à la mécanique. Enfin, c'est une forme, et une forme nouvelle et supérieure, de l'esprit humain.

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