‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 143 sur 159 · MOZART ET D. JUAN. 86S · texte numérisé non relu

MOZART ET D. JUAN. 86S

Dès ' lors le rôle de Tharmonie est nettement tracé ; toute hésitation a disparu. L'orchestre prend définitivemenf sa place dans l'expression du drame; il intervient résolument dans l'action ; il développe et complète les caractères.

C'est par là que Mozart peut être considéré véritablement comme l'inventeur de la musique dramatique. Il ne se contente pas, comme on avait fait jusqu'à lui, d'interpréter, d*imiter eh quelque sorte'les personnages cr^és par les poefès. Il les achève, il les recrée pour ainsi dire. Il reprend Dbn Juan , tel qu'il est sorti de la légende espagnole et du génie de Molière, et, sans le dénaturer, il le complète. Aux moyens d'expresçion dont dispose la langue parlée, il ajoute ceux qui lui manquent et qui n'appartiennent' qu'à la musique. Par la mélodie ,j il nous donne tout le rôle visible de Don Juan ; par l'harmohîe, il le commente, et fait saillir tout ce côté obscur et intime, cette seconde partie de l'homme, pour ainsi dire , qui échappe à l'expression trop précise çt trop arrêtée de' la langue parlée. C'est là qu'il triomphe; c'est par là qu'il se moiitre aussi puissant, aussi créateur que Molière et Shakspeare. L'harmonie entre ses mains devient une véritable langue, la langue des sousentendus ; de l'indéfinissable, de toutes les énigmes et des obscurités cachées au plus profond de l'âme.

Un seulhomme devait le dépasser dans l'expressiçn des passions et de leurs mystères , dans la traduction de toutes lès agitations du cœur et de la pensée : c'était Beethoven/ Sa musique n'est guère que de la pure

psychologie, mais de la psychologie vivante et souffrante. Pendant que Mozart, s'identifiant aux caractères el aux passions de ses personnages , pénètre dans leur âme pour leur en arracher le secret, Beethoven ne sort pas de lui-même. C'est là , dans ses souffrances , dans ses aspirations, dans ses doutes, dans ses exaltations comme dans ses défaillances qu'il trouve l'inépuisable source de ses chants.

Dès lors la musique, comme les autres arts, était entrée dans le mouvement psychologique qui , depuis l'antiquité jusqu'à nos jours , n'a cessé de se marquer de plus en plus. La direction générale est maintenant bien nettement accusée , et les artistes modernes sont soustraits à tous 4es dangers d'erreur ou d'hésitation qui ont pu autrefois étouffer tant de génies naissants. Tout dépend désormais pour chacun de la puissance d'expression qu'il a reçue de sa naissance ou acquise par ses efforts. Le nombre des passions et des sentiments humains est infini, et d'ailleurs en croissance -perpétuelle. A chacun de choisir dans la mesure de ses forces. Aussi ne m'arrêteraî-je pas à marquer les différences individuelles des grands musiciens contemporains. Elles peuvent constituer des différences de mérite entre eux ; il est permis de préférer Meyerbeer à Verdi ou Verdi à Meyerbeer, mais ces différences ne constituent pas des progrès dans l'histoire générale de l'art.

D'ailleurs, il serait ridicule de s'attendre à des transformations quotidiennes. L'art peut être comparé dans

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