‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 146 sur 159 · COMÉDIE — SOPHISTIQUE · texte numérisé non relu

COMÉDIE — SOPHISTIQUE

sans la détruire. Il asservit la liberté , mais il ne là nie plus. Ses tendances psychologiques sont évidentes, mais il reste engagé dans les liens de cette fausse théorie qui distingue la passion de Tinlelligence, et qui , au lieu d'y voir un état inférieur du développement moral , fait de celte ignorance un pouvoir particulier, et en quelque sorte un être réel qui impose son joug à la pensée de l'homme.

La comédie morale , qui va naitré de ce point de vue psychologique , est soumise au même préjugé ; mais, à force d'étudier la passion, c'est-à-dire la fata-lité sous sa forme la plus humaine, elle, contribuera puissamment à lancer de plus en plus l'esprit dans la voie psychologique désormais ouverte.

De là encore ces hésitations, ces contradictions tani^ reprochées à la sophistique ancienne. La science, tourmentée parla lutte de la subjectivité antique et de la psychologie nouvelle, perd l'équilibre. Elle s'égare en une foule d'antinomies inconciliables , produites par l'opposition des deux points de vue desquels elle envisage toutes choses. Dès lors, il n'y a plus pour elle ni vrai ni faux, mais tout est vrai et faux également, selon qu'on le considère objectivement ou subjectivement. Cette philosophie hardie et hésitante jette partout la lumière et la confusion, et soulève contre elle tous les esprits étroits , que scandalisent ses affirmations contradictoires. On la poursuit comme une école d'immoralité , sans pouvoir comprendre que cette immoralité apparente est une conséquence nécessaire et transitoire

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d'un progrès inteDeetaiel qui , n'ayaut pns encore prîd conscteoce de sa propre loi, marche au hasarda, H affirme seB découvertes réelles sans oser encore nier les vieux préjugés qui lui sont contraires. Les sopfaistas sont imnioraux, non par leurs innovations, mais par ce qu'ils gardent des conceptions antérieures. Cette tentative de rénovation philosophique, si mal comprise, mériterait une histoire spéciale. On verrait que ces hommes f malgré des confusions et des contradictions , alors inévitables, avaient du vrai progrès un sentiment beaucoup plus juste que les philosophes qui , par réaction , se sont élevés contre eux , et qui n'ont du leur triomphe qu'à une conformité plus grande de leurs théories avec l'esprit étroit et objectif des conceptions léguées par le passé.

La philosophie de Socrate et de Platon garde cependant quelque chose des tendances psychologiques au milieu desquelles elle a pris naissance. Mais rasprit géométrique, dominant alors dans les esprits qui cherchent à se rendre i^ompte des choses , les en éloigne sur beaucoup de points. A force de vouloir tout ramener à des démonstrations rigoureuses, ils arrivent à ne considérer comme démontrable que ce qui peut se réduire à la preuve sensible ; ils subordonnent toutes choses aux habitudes objectives de leur esprit, tout en y laissant subsister quelques lm\j& de l'observation psy(;bologiqua. Ils reconnaissent dans l'homme des tendances, des passions, des idées; mais la croyance à la fatalité, toute transformée qu'elle est, domine encore

RÉACTION MÉTAPHTSIQUE. ggj

leors oohceptions. L'àme humaine, toute passive, est soumise à l'influence de la matière; celle influence se manifeste par les passions. Quant à ses idées , au lieu d'admettre qu'elles soient des créations, des fruits naturels de l'intelligence, elles ne sont que le reflet des idées divines, transformées elles-mêmes en autant de divinités secondaires, créatrices et types éternels des idées de l'homme et de toutes les choses qu'il peut connaître. Ils créent la métaphysique pour échapper à la psychologie subjective.

L'esprit, engagé dans cette voie de réaction contré les tendances psychologiques qui ont produit les scandales de la sophistique, ne s'arrêtera que quand il aura touché à la limite extrême. C'est ce que fera le génie d'Arislote, plus systématique, plus pénétrant et plus étroit que celui de Platon. Il revient résolument à toutes les conceptions primitives sur l'origine des idées, et les érige en théories , en retranchant tous les élé-* Ehents nouveaux et obscurs, que les premières tentatives psychologiques ont jetés dans les esprits. C'est le théoricien de la science objective; il représente proprement le dernier et le plus puissant effort de la pensée antique luttant contre les premières manifestations de la pensée moderne ou la niant. Entraîné par la rigueur logique de son esprit, par le besoin de netteté, à force d'éliminer ou de ne point voir tout ce qui tient au progrès subjectif , tout en croyant respecter l'histoire et les faits , il est obligé d'en supprimer la plus grande partie , toute celle notamment qui se rapporte au déve-

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loppemenl psychologique, et de se replacer, afiû d'expliquer ce qu'il prend pour la réalité , au centre d'une civilisation dès longtemps dépassée. C'est le plus puissant génie de l'antiquité , par la pénétration de son analyse et par la fermeté de ses déductions, mais pour l'étendue, l'élévation de la pensée et du point de vue, il est bien loin en arrière, je ne dis pas des sophistes, mais même de Socrate et de Platon. Sa vigueur est purement logique; elle tient à l'élroitesse de son esprit, et aussi du nôtre, encore imprégné d'objoclivisme , toujours séduit par la rigueur des raisonnements, peu habitué à considérer la valeur des principes auxquels ils se rattachent, et d'ailleurs trompé le plus souvent par rignorance philosophique des traducteurs et des commentateurs sur le caractère réel de la pensée d'Aristote. Sa théorie sur l'origine des idées se réduit à ceci. L'intelligence, pour lui comme pour Platon, est purement passive. Les choses ont deux caractères qui leur sont inhérents : les qualités accidentelles, qui en constituent la forme; les qualités essentielles et générales, qui en constituent la matière. Ces qualités se reflètent dans l'intelligence humaine et y déposent par contagion les idées particulières et les idées générales. Le général est supérieur au particulier; toute la valeur des intelligences dépend de la prédominance des idées générales sur les idées accidentelles. Ceci même n'est pas une affaire de choix. C'est la nature des intelligences qui les prédispose plus ou moins à la contiigion des unes ou des autres, de même que, pour Platon , c'est

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également la nature et Ton pourrait dire le degré de naissance des esprits qui délerniine leurs droits aux faveurs de ces divinités secondaires qu'il appelle les idées 0).

Telles sont, dégagées de toutes leurs hésitations, les doctrines des deux hommes qui passent pour les plus grands philosophes de l'antiquité. C'est toujours l'objectivité, plus spiritualisée chez le premier» moins dans le second. Est-ce donc une décadence réelle? Non, parce que toute élucidation des idées, même les plus erronées, marque un progrès de l'analyse intellectuelle, et par là dégage la voie de toutes ces obscurités qui, à chaque pas, font trébucher les esprits. Platon et Aristote n'ont pas apporté au monde d'idées nouvelles, ^

(1) Je ne prends ici ces deux théories que dans leurs traits les plus saillants, ceux qui ont délerminé la direction des esprits qui se sont attachés à l'un ou Taulre des deux philosophes ^ccs. Si l'on voulait pénétrer plus avant, on découvrirait dans la théorie de Platon le gernoe caché de toutes les théories subjectives, comme on trouve dans Aristote toutes les idées essentielles qui constituent les doctrines objectives. Sous ces idées, types divins des choses, on entrevoit une vague aperct'ption de celle vérité que le monde extérieur échappe nécessairement à la connaissance directe, et que , quoi que nous fassions, notre intelligence ne peut saisir que des idées , c'est-à-dire des impressions plus ou moins int^'llcctuel les desquelles nous ne pouvons sortir, qui sont en nous-mêmes , et que nous confondons avec le monde extérieur par une erreur d'observation. C'est uniquement en se plaçant à ce point de vue queron peut comprendre les théories de Platon, qui ne paraissent si poétiques et en quelque sorte si vaporeus^^s que parce que ni lui ni ses disciples ni ses critiques ne se rendent compte de cette intuition obscure et inconsciente, qui le pousse aux solutions subjectives.

Aristote est juste l'opposé. Il se laisse prendre grossièrement à l'appa-

aiafs ils ont précisé les conceptions qui dirigeaient la pensée antique, sans qu'elle en eût conscience. S^îte ent en apparence retardé le progrès qui poussait à la psychologie, peut-être en ont-ils réellement assuré la marche.

§ nï.

Après eux, le mouvement recommence. Mais il est à remarquer qu'il se rattache presque entièrement à Platon, dont les doctrines avaient en effet quelque chose de moins strictement objectif. Les Stoïciens, les Alexandrins, tout en restant fidèles au point de vue objectif, font une part plus grande à la psychologie. Ils considèrent toujours Tâme humaine comme soumise à

rence. TouU^s les impressions et les idées de l/homme , étant toujours perçues à Toccasion du spectacle des objets, sont dans' les objets inôuies. Cependant il se rapproche involontairement et sans le savoir dû Platon par une aperception cxlrêmement vague , il est vrai, du caractère purement subjectif de la connaissance. Il déclare que le ^^n^a^ est le caractère essentiel et constitutif, des objets. C^est ce qu'il appelle la matière de l'objet, par opposition à la fontie , qui se constitue par Tensemble des caractères individuels. Au fond , robservaiion est juste; si je vois à la fois deux hommes, il est évident que le général , c'est-à-dire la ressemblance générale des deux impressions en constituera la partie essentielle, tandis que les différences seront secondaires. Mais il y a une erreur d'attribution. Aristote rapporte aux choses mêmes ce qui n'est que dans rinteliigence.

L'erreur commune aux deux philosophes est de subordonner Tintelligi'nce. Elle est passive. Pour Platon elle subit l'éducation des idées; pour Aristote, elle subit l'impression , la contagion des objets. De là , une infinité de conséquences oppressives contre lesquelles nous nous débattons encore aujourd'hui , et dont U principale est la négation du progrès intellectuel.

PROGRÈS m h^ fflVOiOLOGIE. SS9

des ififluences e&térieures. La règle pour bs ups, c'esif, l'identificatioD de riptelUgencâ avec h bien en fui;, existant par luîr-méme, hors de Tàme qui aspire à 8d former 3uf son modèle; pour les aulrep, c'est Tidènti*^ fîcatîon avec Tétna en sdi, égalenoent réel et existant; hors de Thomme; mais las uns et les autres étudient rame humaine. Le mysticisme, comme le stoïcisme, suppose h rintalligence une certaine liberté, puisqu'elle peut, par des efforts sur elle-ménie, se rendre plus accessible à ta contagion du bien et de l'élre. C'est de la psychologie objective, mais c'est déjà de la psycbô-r logie. A force de regarder dans son àme, l'homnie finira par la connaître.

Le christianisme continue le même mouvement. Par la confession, par l'examen de conscience imposé a« chrélien, les habitudes psychologiques se développent, s'élendeut et opposent une digue à renvahissement de la barbarie, renouvelée par l'inondation des peuples du Nord. S'il n'ajoute rien au progrès, du moins il. en conserve le germe dans les ômes ; et ce germe triomphe à la fois de Tobjeclivité grossière des populations sauvages, et de Tobjectivité raffinée et raisonnée de ia scfaolaslique.

La scholaslique ne feit que marquer dans l'Occident le mouvement qui s'était produit dans la Grèce à l'époque d'Aristole. C'est pour cela que, du moment où le moyen-âge commença à comprendre quelque chose à la philosophie antique, Aristole envahit tout d'un coup toutes les intelligences. Aussi est-il bien remar-

quable que les docteurs de la scbolastique ont beaucoup mieux compris Aristote que nos philosophes modernes* Ils se trouvaient juste au même point de développement que le théoricien grec, et, s'ils n'avaient pas eu sous les yeux ses doctrines, je suis convaincu qu'ils les auraient inventées. Nos auteurs modernes, malgré toute leur envie de rester fidèles aux textes grecs, les dénaturent de toutes façons, parce qu'ils cherchent à les interpréter ; ne se doutant pas des différences intellectuelles qui les en distinguent, ils veulent à toute force se retrouver dan^ le passé, et par suite contraignent Aristote à leur ressembler.

La scholastiqueet Aristote achevèrent de mourir par la publication du discours sur la méthode. Ce livre marque une date considérable dans l'histoire de l'esprit humain. Non pas qde je me fasse aucune illusion sur la valeur des doctrines de Descaries. Ce n'est qu'une application de la géométrie à la philosophie, et, par ce côté, il en a plutôt relardé le progrès qu'il ne l'a accéléré. Tout Descartes est ppur moi dans ce seul mol : Je pense, donc j'existe. Par Jà, il faisait plus que proclamer l'importance de la psychologie, il la posail comme le point de départ nécessaire et unique de la philosophie. Mais il n'en reste pas moins objectif. Sa théorie de l'origine des idées subordonne toujours la connaiôr sance à des influences étrangères, à de^ réalités extérieures, et ne reconnaît pas le pouvoir créateur de l'intelligence. Après lui, le xvn® siècle entre dans sa voie, et l'objectivité continue à dominer. Malebranche

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