DE LA VALEUR BE8 (EWEES D ART
DoDC , le rapport de simultaDéilé immédiate , impo^ sible dans la musique, s'ajoute dans la peinture, se confond presque avec celui de succession , et communique à cet art une puissance d'expression qu'il n'aurait pas sans ce secours.
Mais ce qu'il importe surtout de remarquer, parce que c'est un trait commun à la peinture et à la musique, c'est que ni l'une ni l'autre n'expriment directement ni des sentiments ni des idées; elles n'ont à leur disposition que des couleurs et des sons^ à l'occasion desquels le spectateur ou l'auditeur retrouve dans sa mémoire des souvenirs et des impressions personnelles, qui constituent pour lui tout le sens de ces couleurs et de ces sons. Ce sont là les éléments de ces deux sortes de langage. Le peintre ou le musicien qui inventeraient des notes ou des formes que personne n'aurait jamais vues ni entendues ne seraient pas plus compris que le poète qui chanterait dans une langue inconnue. Les souvenirs personnels des spectateurs et des auditeurs, le degré de leur intelligence et de leur sensibilité constituent donc une partie essentielle de la valeur artistique de l'œuvre qu'ils entendent ou qu'ils voient. Si leur sensibilité est exaltée et leur intelligence développée, si le peintre et le musicien leur font voir des formes ou entendre des sons qui leiir rappellent et réveillent en eux des impressions perçues , ils seront émus dans la me^
sure même de leurs propres souvenirs, et chacun le sera d*autant plus que ses impressions antérieures auront élé plus vives et que le souvenir en sera demeuré plus présent. C'est la première condition de rémotion artistique. Sans elle, rien n'est possible, mais ce n'est pas tout.
Si l'artiste, doué d'un génie supérieur, ajoute à ces formes une perfection , à ces sons une douceur ou une . force qui , sans dérouter les souvenirs , leur communique en quelque sorte une vie plus intense et une puissance d'émotion, non pas différente, mais supérieure aux impressions elles-mêmes; si, tout en les rappelant, il les fait sortir des limites de l'expérience personnelle , et les amène graduellement à ces émotions idéales qui se présentent à l'âme comme une révélation d'une puissance latente à qui la vie n'a pas offert l'occasion de s'exercer, et qui sont en réalité une anticipation du progrès possible, alors l'art cesse d'être réaliste pour devenir idéal ; il dépasse la vie présente pour empiéter sur les émotions futui*es; avec des éléments empruntés au passé, il nous ouvre l'avenir, et ajoute au souvenir de nos impressions précédentes la perception anticipée de celles que nous réserve un développement supérieur. Il élève en quelque sorte la vie d'un degré, et nous fait entrevoir, par la jouissance de cette exaltation momentanée, celle que nous réserve le progrès de nos intelligences , quand cette puissance, dont il nous donne pour un moment la perception et l'avant-goûl, sera devenue l'attitude habituelle
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de notre âme. Il nous inspire du moins le désir d'y parvenir, et, par ce désir, il double nos forces pour y atteindre.
Mais quelle que soit la puissance propre de Tartiste, elle n'est efficace que dans la proportion du développement de chaque âme. Elle porte chacune à sa limite, mais elle ne peut la porter au delà; la même musique et le même tableau ont autant de valeurs différentes qu'il y a de degrés différents dans le développement des âmes de ceux qui écoutent et qui voient. Chacun, pour les juger et pour en jouir, n'a d'autre mesure que son propre idéal , c'est-à--dire la limite dans laquelle chacun conçoit le progrès possible de l'âme. Si l'on rencontre une certaine conformité apparente entre les jugements que portent sur une même œuvre artistique les hommes d'une même contrée , cela tient à ce que presque tous les hommes ne font guère que répéter des jugements appris par cœur; dans le petit nombre de ceux qui jugent par eux-mêmes, la plupart ne doivent cette conformité de jugement qu'à l'identité des règles convenues en vertu desquelles ils jugent; et d'ailleurs, s'il était possible de pénétrer au delà du langage, dans l'intelligence même, on reconnaîtrait bien vile que sous l'identité apparente des mots se cachent des différences très réelles d'impressions et de pensées.
Il importe donc de bien convenir de ce qu'on doit entendre quand on parle de la valeur des œuvres d'art. Pour moi , je déclare que je repousse de toutes mes forces cet idéal absolu , ce beau impersonnel , divin ,
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immobile, au nom duquel les faiseurs d'esthétiques prétendent juger toutes choses. 11 sont dupes d'une illusion qui leur fait croire que le sentiment du mieux, qui constitue leur propre idéal, au delà et en dehors duquel ils ne conçoivent rien, est et doit être exactement le même dans toutes les âmes, U est très simple, en effet, que nous ne comprenions rien au delà des limites présentes de notre propre intelligence , mais il ne s'ensuit nulle^ ment que notre limite doive être nécessairement celle de tout le monde. D'ailleurs , il faut bien le remarquer, tout en enfermant tout progrès possible dans les bornes de notre propre développement, nous reconnaissons parfaitement que notre propre idéal dépasse celui de bien des hommes. Depuis le Papou et le Boschiman jusqu'à nous , nous sommes forcés de reconnaître une infinité de d^és; pourquoi n'y en aurait-il pas au delà? Nous concevons sans peine que le paysan, tout occupé de soins matériels , ne puisse arriver au développement intellectuel de l'homme uniquement attaché aux choses de l'intelligence , et nous mesurons sans peine la distance qui le sépare de nous; ce qui nous dépasse nous-mêmes nous échappe et nous demeure inintelligible, précisément parce qu'il est hors de la portée de notre intelligence , mais cela ne nous donne nullement le droit de conclure qu'il n'existe ni ne peut exister. C'est cette erreur logique qui a peuplé la métaphysique de tous ce& absolus imaginaires Wy qui se transforment
(1) Je sais bien ce qu'on peut répondre à cela. Les théoriciens de Tabsolu sont comme les théologiens qui veulent concilier le progrès
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de siècle en siècle et disparaissent pour faire place à d'autres absohis non moins fictifs, bien que toujours supérieurs à ceux des époques précédentes. 11 faut que nous nous décidions à renoncer à celte illusion si flatteuse pour notre vanité, qui fait croire à chacun de nous qu'il est Texemplaire unique du progrès possible ,
évident avec ]a nécessité traditionnelle de Timmutabilité. Ils disent que l'absolu m soi est immuable , mais que la notion que nous en aequiérons est progressive. Hais qu^etit-oe que cet absolu objectif, réel, impersonnel, en dehors de la notion que nous en avons présentement? puisque nous ne le connaissons ni ne le comprenons en soi, de quel droit aflirmons-noas son existence? Uno pareille affirmattoo n'aurait de sens qu'à la condition de s'appuyer sur une révélation directe et spéciale. Les théologiens , qui ont derrièft eux cet appui , ont un grand avantage sur les métaphysiciens , qui sont obligés d'ap« puyer toutes leurs déductions sur une hypothèse que rien ne justifie , et qui ne s'explique que par uno erreur psychologique. De ce que , à chacun de nos développements , nous sentons en nous la possibilité d'un développement ultérieur (ce qui est lé fondement et la preuve du progrès intellectuel) , ils concluent Texistence objective de l'absolu , tandis qu'on n'en peut légitimement conclure que la possibilité même du progrès. Ils transforment cette possibilité, qui résulte de la puissance de l'intelligence en une entité, immuable et indépendante de l'intelligence, sans pouvoir en donner aucune raison que leur erreur même, ce qui constitue un singulier raisonnement.
Une autre conséquence à laquelle ils ne songent pas , c'est que ai l'absolu est immuable , et que Tintelligence s'en rapproche graduelle* ment, il faut bien admettre que l'intelligence elle-même progresse. Si elle progresse, de quel droit fixent*ils une limite i ce progrès? Qui leur prouve que cette intelligence^ en progressant, ne changera pas de point de vue , et que cette transformation n'emportera pas leur con* ceptioo même de l'absolu ? U ne reste plus pour sauver l'absolu qu'à en considérer la notion comme innée et immobile , c'est-à-dire à se mettre en opposition avec toute l'histoire. C'est le parti que la méta« physique a été obligée de prendre plus d'une fois.
et que son idéal constitue le vrai but et la limite suprême à laquelle doit tendre l'effort de Thumanilé. Nous oublions toujours que nous ne jugeons chaque chose qu'à un point de vue borné , en vertu de certains principes définis qui sont en rapport avec le développement présent de notre intelligence, mais que le progrès ne s'épuise pas, puisqu'il n'est autre chose que le mouvement de l'intelligence créant sans cesse des idées nouvelles par l'activité qui lui est propre.
La croyance à l'absolu immobile n'était possible que dans le temps où l'humanité , emprisonnée dans la foi à des principes immuables et révélés, était condamnée à n'exercer son intelligence que par un travail fastidieux et stérile de déductions logiques, ne pouvant aboutir qu'à une éternelle reproduction des principes qui en étaient la généralisation. C'est dans cette impasse qu'ont péri tant de civilisations et tant d'intelligences. Débarrassé maintenant de ces entraves mystiques , l'esprit humain ne craint plus d'interroger ces principes eux-mêmes, qui sont son ouvrage, et de les transformer à mesure qu'ils épuisent leurs conséquences utiles et qu'ils cessent d'être en rapport avec le développement et l'idéal présent des intelligences affranchies.
Il nous est facile désormais de nous entendre sur le sens réel de ce beau dont nous cherchons la définition. La valeur d'une œuvre quelconque ne peut être appréciée par chacun de nous que d'après le nombre et la profondeur des émotions et des idées qu'elle fait
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naitre dans notre àme. Mais on comprend que les émotions et les idées se produiront d'autant plus spontanément que l'auditeur ou le spectateur sera plus sensible ou plus intelligent. La valeur de l'œuvre, prise à un moment donné, est donc toute relative, subordonnée au degré de sensibilité ou d'intelligence de chacun des hommes auxquels elle s'adresse. Donc il y aura sur elle autant de jugements divers qu'il se trouvera de degrés divers dans l'état présent de la sensibilité ou de l'intelligence de ses juges.
Mais, par la même raison , ce jugement , quel qu'il soit, peut se modifier dans la suite. Il est possible en effet que l'artiste ait choqué ou flatté dans le public quelque passion du moment dont l'opposition ou la complaisance frappe son œuvre d'une défaveur ou l'honore d'une popularité destinées à disparaître avec la passion qui leur a donné naissance. Il est possible encore que la supériorité de l'intelligence ou de la sensibilité de l'artiste le place au-dessus de l'idéal commun, et que son œuvre reste sans écho dans le présent , comme il se peut également que l'abaissement même de son inspiration en fasse le représentant de l'abjection contemporaine , et que la foule récompense ce honteux mérite par un engouement qu'on prend souvent pour la gloire.
Enfin il n'est pas impossible qu'un artiste, placé dans des circonstances exceptionnelles, doué d'un génie' bizarre, marque ses œuvres d'une empreinte telle- Daent personnelle et en quelque sorte spéciale , que
cet excès d'originalité le rende inintelligible , et condamne pour toujours son œuvre à Fisolement et à Toubli , par Timpossibilité de répondre à aucune autre intelligence et d'éveiller dans aucune àme les émotions ou les idées qui Pont inspiré lui-mfeme. Quelque critique phsychologue pourra peut-être, à force d'analyse, admirer la puissance de génie qu'il aura dépensée en efforts stériles, mais cette admiration, toute spéculative , ne sera jamais contagieuse.
Ainsi donc toute œuvre doit être jugée à deux points de vue différents, et, par conséquent, elle a deux valeurs distinctes. L'une a sa mesure dans le rapport de l'œuvre avec le degré de sensibilité et d'intelligence du juge , l'autre doit être appréciée d'après le degré de puissance qu'elle suppose dans l'auteur; mais cette seconde valeur est le plus souvent négligée , parce qu^elle exige dans le juge une préoccupation psychologique et un désintéressement de ses propres impressions, qui ne se rencontrent pas communément. Cependant il n'y a de critique sérieuse et véritable que celle qui tient compte de ces deux conditions*
Mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'aucune de ces deux appréciations ne peut en aucun cas être définitive. En effet, si nous jugeons l'œuvre dans son rapport avec nos émotions personnelles, il est évident que le progrès même de notre expérience et de notre sen-